Esclavage :
Bordeaux se penche sur son histoire

Michèle
Alliot-Marie, Christine Albanel et Yves
Jégo inaugurent dimanche avec Alain Juppé un espace permanent consacré
à la
traite négrière au Musée d'Aquitaine.
Les navires
s'appelaient le Liberté, l'Heureux, le Confiance ou encore Conduite de
Dieu. Il
n'y avait aucune ironie dans leur nom : aux XVIIe et
XVIIIe siècles,
la traite des Noirs allait de soi, à Bordeaux comme dans tous les ports
d'Europe de l'Ouest. Depuis une dizaine d'années, la Ville ausculte ce
passé et
dimanche, pour la troisième Journée annuelle de la commémoration
nationale de
l'abolition de l'esclavage, le 10 mai, un espace permanent
consacré à la traite
négrière sera inauguré au Musée d'Aquitaine. Ce sera le deuxième en
France
après celui de Nantes.
Quatre
sections, riches d'un fonds de gravures mais aussi d'éléments
d'architecture
monumentale, d'objets issus des civilisations précolombiennes ou
d'Afrique, de
maquettes, de cartes et de films structurent ce parcours de
750 m².
Priorité y est donnée à l'exposé rigoureux des faits. On rappelle
qu'entre la
fin du XVe et celle du XIXe, environ 50 millions
d'Africains, hommes,
femmes et enfants, furent enlevés de leur village et que
12,5 millions
vécurent suffisamment longtemps pour entamer la traversée de
l'Atlantique, dans
des navires armés par des Européens.
Repentance ?
Alain Juppé parle de «politique de la juste mémoire». L'exposition
entend
simplement aider à comprendre. En récusant tout anachronisme
culpabilisateur.
Entrons. Un
morceau du piédestal de la monumentale statue équestre de
Louis XV, érigée
en 1743 à Bordeaux et détruite à la Révolution, s'impose au visiteur.
On y
remarque l'évocation du Nouveau Monde par la représentation d'une
coiffe de
plumes et d'un carquois d'Indien. Les «Sauvages» sont ici honorés comme
des
vaincus classiques, comme Vercingétorix pour César.
Achetés déjà
privés de leur liberté, principalement sur les côtes du centre-ouest du
continent
noir, les Africains vont remplacer dans les champs et les mines
d'Amérique les
Précolombiens, disparus à 95 %. S'ils ont survécu à six mois
de cale,
durée moyenne d'un voyage du sud vers le nord puis de l'est vers
l'ouest.
Domestiques ou
nourrices
Les très rares
chanceux (4 000 au XVIIIe) que l'on débarque à
Bordeaux servent de
domestiques ou de nourrices aux familles riches. Ils sont portraitisés
aux
côtés de leurs maîtres, parfois encore avec leur collier de servitude
alors que
l'esclavage est en principe interdit en France depuis Louis X
le Hutin et
son édit de 1315. Non loin du buste en marbre de Montesquieu, ces
tableaux
soulignent le manque de portée de l'ironie anti-esclavagiste présente
dans De
l'Esprit des lois.
Toutefois, les
Lumières gagnent vite du terrain et les abolitionnistes abondent en
Gironde.
Bordeaux ne sera jamais la capitale du commerce triangulaire,
contrairement à
Nantes. Mieux : au XVIIIe, la traite ne représentera que
4,4 % de son
activité commerciale. Mais elle devra amplement sa prospérité à la
production
des colonies, et donc indirectement à l'exploitation forcée de l'homme
par
l'homme.
|
|