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C’EST
QUOI UN BEKE ?
Par
Camille Chauvet : C’est quoi un
béké ? Roger de Jaham, Eric de Lucie, Eric de Reynal tracteur ... et
d’autres
s’expliquent. Mais depuis 1969 un chercheur Canadien Édith
Kovats-Beaudoux,
avait étudié cette minorité dominante. L’auteur de cet
ouvrage Édith
Kovats-Beaudoux.
Le titre :Les Blancs Créoles de la Martinique. Une minorité dominante
Les
chercheurs français que l’on ne peut soupçonner de racisme considèrent
cette
étude comme un témoignage anthropologique et historique important en
tant que
mise en lumière ethnographique de l’utilisation – rationnelle ou non,
consciente ou inconsciente – des stratégies de ségrégation et de
domination
raciale par un groupe qui jouit d’une supériorité économique conférée
par
l’histoire.
C’est autour de ces thèmes que se développe donc le contenu de cet
ouvrage.
La question centrale que se pose l’auteur est de savoir quels sont les
facteurs
qui ont permis aux Blancs Créoles (les « Békés ») de la Martinique –
qui ne
représentaient dans les années 1960 pas plus de 1 % de la population de
l’ensemble de l’île (ce chiffre serait encore inférieur sans doute
aujourd’hui)
– de maintenir leur spécificité « raciale » et leur position économique
dominante.
Ce groupe des Blancs Créoles est défini par l’auteur de la manière
suivante : «
i[[il] se compose d’individus de race blanche nés à la Martinique, dont
la
famille a habité l’île depuis plusieurs générations ]i»; définition
quelque peu
floue notamment en ce qui concerne le concept, aujourd’hui délicat
d’emploi, de
« race blanche », mais également pour ce qui est
de l’ancienneté de
l’implantation des familles dans l’île.
Ces deux approximations dans la définition, inhérentes à l’objet étudié
lui-même puisqu’il s’agit d’un groupe autodéfini, vont avoir des
incidences sur
les conclusions théoriques qui en découlent.
Ainsi, les contradictions récurrentes dans lesquelles s’enferme cette
catégorie
de population en s’arc-boutant sur des conceptions idéologiques qui,
bien souvent,
leur échappent vont-elles pouvoir nous être révélées.
C’est alors implicitement la dimension subjective de la construction
identitaire qui semble se dégager face à l’analyse ethnographique de la
réalité
sociale telle qu’elle est perçue par l’auteur au cours de son travail
de
terrain.
Malgré l’hétérogénéité sociale de leur groupe, que constate
l’ethnologue, les
Blancs Créoles développent un fort sentiment de valorisation
identitaire
construit autour d’une généalogie, parfois improbable, d’une
survalorisation de
leur histoire et de leur rôle dans la « création » et l’évolution
sociale et
économique de l’île.
Partant, l’ouvrage s’organise en trois parties bien distinctes. Dans un
premier
temps, l’auteur, dans le cadre d’une analyse de type « dynamiste » qui
prend
soin d’intégrer les déterminants historiques, nous présente l’évolution
économique et sociale de la Martinique, centrée sur la problématique de
la
plantation et de son impact dans la structuration sociale de l’île.
Une des particularités de la société martiniquaise, qu’elle partage
avec la
plupart des territoires qui ont connu un type d’occupation humaine
fondé sur
l’exploitation d’une colonie à l’aide d’une main-d’œuvre servile, lui
vient en
effet du caractère artificiel et récent de son peuplement, de son
caractère «
sui generis »
La plantation, et le propos suit en cela l’analyse qu’avait notamment
pu en
faire Edgar Thompson, se révèle être le noyau central autour duquel
s’organise
la composition de la population de l’île, ainsi que la configuration
sociale
qui régit les relations des différents groupes entre eux.
Les rapports sociaux sont organisés en regard de cette contrainte
organisationnelle qui, dès le départ, a scindé la société antillaise en
deux
groupes bien distincts : les propriétaires – blancs – et leurs esclaves
–
noirs.
Bien entendu, et c’est un des thèmes sur lequel insiste
particulièrement
l’ouvrage, l’évolution de la société martiniquaise va progressivement
éroder
cette structure binaire et cette concordance entre la couleur de peau
et la
situation sociale, du fait de l’évolution économique d’une part et,
d’autre
part, en dépit de la volonté crispée et illusoire des Blancs de
maintenir une
barrière absolument hermétique entre eux et la population noire.
Édith Kovats-Beaudoux repère ainsi dans la société martiniquaise deux
courants
: « l’un, prolongeant le passé, permet de dégager des
constantes assez
marquées liées à la stratification raciale ; l’autre, essentiellement
dynamique, sert de trame à une stratification économique qui se
conjugue avec
la division raciale sans toujours coïncider avec elle » .
C’est cette coïncidence, nécessaire à la reproduction de la domination,
que
vont particulièrement rechercher les Blancs Créoles en mettant en place
des
stratégies, qui ne sont pas nécessairement conscientes et rationnelles,
de
construction identitaire et de survalorisation idéologique, notamment
par
l’intermédiaire de la préservation d’une hypothétique et très
idéologique «
homogénéité raciale ».
Ces stratégies sont analysées dans les deuxième et troisième parties de
l’ouvrage, où l’on constate que, malgré sa division interne, le groupe
va
réussir à garantir une assez forte cohésion vis-à-vis de l’extérieur
La deuxième partie est ainsi consacrée à l’analyse structurale du
groupe étudié
à partir de son organisation sociale. L’auteur, en s’appuyant sur son
travail
de terrain, mais en insistant également sur la nécessité de prendre en
compte
les mécanismes sociaux à l’origine de la continuité du groupe étudié,
met en relief
la complexité organisationnelle du groupe des Blancs Créoles.
De nombreux critères tels la fortune, le nom, les fréquentations, la
réputation
ou encore dans une moindre mesure l’instruction, hiérarchisent
l’ensemble du
groupe en trois classes plus ou moins distinctes : la haute bourgeoisie
créole
(10 à 15 familles qui contrôlaient et qui contrôlent encore une grande
partie
de la propriété foncière de l’île), une classe moyenne mal définie et
les «
petits Blancs », aux revenus nettement inférieurs.
Cette stratification interne du groupe est maintenue par des stratégies
d’alliances préférentielles et de valorisation de la cellule familiale
élargie
qui maintiennent, tant bien que mal, la hiérarchisation interne du
groupe.
De façon analogue, la préservation de la race et l’exclusion de toute «
mésalliance » (mariage entre Blancs et Noirs) vont permettre cette même
reproduction sociale mais au niveau élargi de la société martiniquaise
dans son
ensemble.
Partant de l’hypothèse selon laquelle la forte cohésion du groupe blanc
créole
par rapport aux éléments étrangers est le principal facteur qui a
permis sa
survie et son maintien, Édith Kovats-Beaudoux nous montre dans quelle
mesure sa
solidarité, fondée sur un sentiment d’identification à la collectivité
et sur
le partage de valeurs communes, repose sur une idéologie élaborée que
seul un
contrôle social très strict permet de rendre efficace.
Et c’est une des forces de l’ouvrage, me semble-t-il, que de faire
apparaître
le caractère fonctionnel de l’obsession des Blancs Créoles pour la «
préservation de la pureté de la race ».
Le choix du conjoint va ici se révéler d’une importance décisive et
c’est la
femme, dans la famille des Blancs Créoles, qui servira de support à la
préservation du groupe et de la race, dans une stratégie de « dualité
des
normes », qui la confine dans un rôle social excessivement infériorisé
et
dépendant.
De la même manière, l’utilisation et la mise en avant de certains
stéréotypes
concernant les comportements économiques, psychologiques ou encore
sexuels des
Noirs ont pu permettre, selon l’analyse de l’auteur, de justifier la
structure
sociale martiniquaise et les efforts nécessaires à son maintien .
Ainsi, au vu des résultats de ses enquêtes auprès de la population des
Blancs Créoles,
les Noirs sont considérés comme inadaptés à la civilisation
industrielle,
incapables de développer une attitude rationnelle vis-à-vis du travail.
Ils
sont paresseux et ne travaillent que lorsqu’ils ont besoin d’argent,
etc.
Dans cette construction sociale de la réalité, le rôle du Blanc Créole
s’affirme donc comme celui du guide qui devra permettre à ces hommes
d’accéder
à la « civilisation ».
Dans une certaine mesure, avec la complexification de la société qui
voit
notamment l’avènement et le renforcement progressif d’une classe
moyenne formée
majoritairement par les Mulâtres, Édith Kovats-Beaudoux remarque une
accentuation de la ségrégation et le renforcement du contrôle social et
idéologique.
Cette évolution vers une radicalisation des relations sociales semble
rendue
nécessaire par les changements qui s’opèrent depuis la Seconde Guerre
mondiale
et, notamment, depuis la départementalisation, changements qui
fragilisent
progressivement la position dominante des groupes traditionnels.
Ce thème du changement est ainsi abordé dans la dernière partie de
l’ouvrage,
suivant une approche sociologisante qui se veut beaucoup plus
synchronique de
la société martiniquaise, et qui tente de repérer les relations entre
les
différents groupes de population.
On peut voir avec les résultats du terrain de l’ethnologue comment les
Blancs
Créoles ont su utiliser au mieux cet aspect hiérarchisé des
représentations
sociales – même si ce ne fut pas sans doute de manière toujours
consciente et
volontaire – dans le dessein de maintenir la structure traditionnelle
de la
société qui leur est largement favorable.
Ainsi en va-t-il des Békés qui valorisent leur passé tout en faisant
face
cependant à un certain sentiment de honte en tant qu’héritiers des
esclavagistes.
NDLR :C’est le documentaire de Canal plus
!!!
Mais cette domination instrumentalise également la psychologie
collective des
Noirs qui, avant le tournant des années 1970 et la propagation de plus
en plus
massive dans l’imaginaire martiniquais des idées de la négritude
césairienne,
puis de leur reprise par les tenants de la créolité et de
l’antillanité, ne
parvenaient pas toujours à s’émanciper de ce carcan psychologique de
l’infériorisation, si présent dans bien des aspects de l’identification
sociale
au sein de la société martiniquaise.
Dans ce « système de valeurs – forcément ethnocentriques », produit
principalement par la classe dominante, il est sans doute intéressant
de
repérer aujourd’hui le rôle de la transmission historique dont nous
savons l’enjeu
dans la transmission de la mémoire collective dans les Caraïbes1, outil
de
maintien de la domination.
Enfin, une des données essentielles de ces changements est sans nul
doute
l’impact de la départementalisation sur les structures économiques et
sociales
de l’île.
Celle-ci a eu pour conséquences l’accès de l’ensemble de la population
à
l’instruction et une ouverture toujours plus nécessaire vers
l’extérieur, avec
pour corollaire une accentuation des rapports et de la dépendance de la
Martinique avec la métropole et donc une fragilisation progressive du
rôle
dominant des Békés dans la vie économique et sociale de l’île.
Dans une évolution globale qui dépasse largement le cadre martiniquais
et
qu’Édith Kovats-Beaudoux perçoit fondamentalement différente et
beaucoup plus
profonde que les crises précédentes, les Blancs Créoles semblent bien
plus
subir et résister à cette évolution que vouloir réellement accompagner
le
mouvement, en dépit des quelques rares individualités.
Ainsi, face à ces changements, c’est essentiellement du fait de
pressions
extérieures au groupe (pressions sociales internes à la société
martiniquaise
et pressions économiques à la fois internes et externes) que les Blancs
Créoles
de la Martinique élaborent des stratégies d’adaptation.
Comme lors des différentes adaptations auxquelles a dû faire face ce
groupe
(après l’interdiction de la traite, l’abolition de l’esclavage, le
remplacement
de l’habitation par l’usine, etc.), la classe dominante essaie à
nouveau de
mettre en place une réorganisation progressive de la vie économique à
son
profit (notamment par l’effacement du rôle politique officiel – rejeté
par le
reste de la population – au profit d’un rôle d’influence beaucoup plus
discret
mais souvent efficace.
Néanmoins, ces changements ont aussi pour conséquence la
complexification de la
relation entre solidarité de classe et solidarité de « race » au sein
de la
population martiniquaise et c’est ce qui, aujourd’hui peut-être, peut
nous
rendre optimiste quant à l’évolution future des sociétés antillaises
dans leur
ensemble en ce qui concerne les relations entre les groupes.
De fait, sous l’effet notamment de la départementalisation, la plus
grande
partie des membres de ces sociétés a accès à l’instruction et ce sont
autant
des Noirs, des Blancs ou des Mulâtres qui, de plus en plus, parviennent
aux
fonctions économiques supérieures.
Ainsi, les Blancs Créoles voient-ils leurs intérêts converger avec ceux
de la
bourgeoisie de couleur et, finalement, la solidarité de « race »
s’estompe
progressivement.
NDLR : Hélas non quand un Roger de Jaham
diffuse un texte déclarant qu’il
est fier d’être blanc.
Du fait d’une juxtaposition ou d’une coïncidence de moins en moins
nette entre
couleur de peau et position socio-économique, les groupes définis
historiquement perdent toujours un peu plus de leur signification.
Cet aspect nous montre encore une fois que si l’évolution doit se
faire, ce
sera plus de manière subie et à cause de la contrainte des nécessités
matérielles et économiques que sous l’impulsion d’une volonté du groupe
des
Blancs Créoles de se rapprocher des Noirs.
Comme dans bien des cas, et comme notamment dans celui de l’abolition
de
l’esclavage, les arguments décisifs qui permettent aux idées
progressistes de
s’imposer jusqu’à devenir des lois correspondent aux nécessités
économiques
qui, in fine, emportent la décision des groupes économiquement les plus
favorisés.
C’est bien à cette conclusion qu’Édith Kovats-Beaudoux arrive au terme
de son
étude lorsqu’elle parle des attitudes des Blancs Créoles « qui
témoignent en
définitive du même refus de modifier et d’adapter véritablement la
structure
existante et les attitudes collectives aux nécessités nouvelles ».
NDLR .La conclusion de l’étude est sans
appel. Dimanche
05 Avril 2009 Marc
FORTUNE
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