L’Europe
retrouve la mémoire de
son passé esclavagiste

Plusieurs pays
européens ont participé à la traite des
Noirs au XVIIIe siècle. Tour d’horizon, à la veille de la Journée
française de
commémoration
C’était en 2007. Liverpool (Grande- Bretagne) célébrait en grande pompe
le 800e
anniversaire de sa naissance et, avec tout le pays, le 200e
anniversaire de
l’abolition de la traite des Noirs. Dans ce port enrichi par le
commerce des
esclaves, les officiels avaient songé un moment à débaptiser certaines
artères
portant toujours le nom de notables esclavagistes.
Puis quelqu’un a cité le cas de James Penny (armateur) et Penny Lane,
petite
ruelle célébrée par les Beatles. Du coup on a préféré, dans la ville de
Jean
Sans-Terre, instaurer un circuit historique de l’esclavage. Pour ne
jamais
oublier.
1,4 million
de signatures contre l'abolition
Le
10 mai se tiendra en France, pour la 4e
fois, la Journée de commémoration de l’esclavage. Mais l’histoire de la
traite
des Noirs est, aujourd’hui encore, différemment évoquée en Europe. La
Grande-Bretagne semble la plus avancée dans la réflexion.
« Ce pays, qui comptait pourtant en 1812 un million d’esclaves dans ses
colonies fut aussi, au début du XIXe siècle, à la pointe de la lutte
contre
l’esclavage. Un combat qui fait partie de son identité », explique
Seymour
Drescher, professeur britannique à l’Université américaine de
Pittsburg.
La première pétition fut en effet envoyée au Parlement en 1783. Et en
1833, 1,4
million de signatures étaient réunies pour demander l’abolition de
l’esclavage.
« Un chiffre énorme pour l’époque. » Londres versait 20 millions de
livres de
dédommagement aux possesseurs d’esclaves, quand Paris proposait de
débourser
250 000 francs (une livre valait 20 francs, à l’époque). Le
Royaume-Uni, qui a
ensuite poussé les autres États européens à le suivre, n’a jamais
oublié.
En 1883, il y eut une immense célébration, et, pour le centenaire de
l’abolition, une plus importante encore. Dans les années 1960 émerge
une
demande nouvelle : celle de commémorer l’esclavage lui-même. L’arrivée
massive
des populations des anciennes colonies et l’action d’associations comme
The
Under standing Slavery Initiative ont milité en ce sens. 
Education à
la citoyenneté
«
Ces commémorations sont devenues un
véritable objet d’étude pour les historiens », explique Olivette Otele,
enseignant à l’Institut catholique de Paris. Ainsi, en 2007, chaque
ville a
organisé son événement, autorités politiques et religieuses mêlées. Des
millions de tee-shirts portant la mention « so sorry » (pardon) ont été
arborés.
La présidente de la Chambre des lords, Valerie Amos, elle-même
descendante d’esclaves,
s’est rendue au Ghana. L’enseignement de l’abolition de l’esclavage est
considéré au Royaume-Uni comme une éducation à la citoyenneté.
Les pays du Nord de l’Europe qui, au XIXe siècle, ont suivi la
Grande-Bretagne
– ou même l’ont précédée comme le Danemark – sont sur la même ligne
mémorielle.
De nombreux forums pédagogiques ont été mis en place par l’État en
Suède, au
Danemark et même aux Pays-Bas qui commémoreront ce jeudi les 150 ans de
l’abolition de l’esclavage dans ses anciennes colonies. 
Mémoire
enfouie
En
France, il a fallu attendre une décision politique
en 2006, après les émeutes de banlieue de 2005, pour que soit mis en
place un
organisme d’études sur ce sujet, explique Myriam Cottias, la directrice
de ce
centre international de recherche sur les esclavages. Auparavant, les
chercheurs travaillaient sur ce sujet de façon isolée.
Si l’esclavage en France fut aboli pendant la Révolution, il fut
rétabli par
Bonaparte en 1802 et ne fut abandonné qu’en 1848. « Il a fallu les
plantations
de betteraves en métropole faisant concurrence à la canne à sucre
antillaise,
les révoltes des esclaves dans les Caraïbes et les demandes pressantes
des
communautés religieuses et morales pour faire aboutir la question. »
Ensuite la mémoire de l’esclavage a été enfouie sous l’idée que la
République
s’était construite sur l’égalité de tous. Le réveil ne viendra qu’en
1998 pour
le 150e anniversaire de l’abolition et sous la pression des
associations
antillaises. 
Connaître,
étudier et transmettre cette histoire
La
loi Taubira votée en 2001 en découle. Elle
stipule la reconnaissance des traites et des esclavages comme crime
contre
l’humanité, l’insertion de ces faits historiques dans les programmes
scolaires
et le développement des recherches scientifiques s’y rapportant.
Une journée de commémoration est instaurée le 10 mai. Et, cette année,
les
nombreuses manifestations, les différents colloques (1) et le programme
pédagogique élaboré pour la prochaine rentrée illustrent le fait que la
France
veut dorénavant connaître, étudier et transmettre cette histoire.
En revanche, l’Espagne et le Portugal ont pris du retard, en observant
un
silence pesant sur ce passé. Le Portugal qui a construit son identité
sur sa
gloire maritime aux XIVe et XVe siècles, en élude la composante
esclavagiste.
Il n’y a pas d’équipes d’historiens qui étudient cette période.
Mais les choses bougent. Un colloque international sur la traite des
Noirs
s’est tenu l’an dernier à Lisbonne. De même en Espagne où, en 1992, on
a
commémoré en grande pompe le 500e anniversaire de la découverte de
l’Amérique,
événement fondateur de la nation : l’esclavage n’intéresse guère. 
« Rien à
voir avec l’histoire nationale »
Pour
Lisa Surwillo, professeur à l’université
de Stanford, au XVIe siècle posséder des esclaves était pourtant chose
courante
: le peintre Velasquez en avait. Une ville comme Barcelone doit une
part de sa
richesse à l’esclavage. « S’il n’y a aujourd’hui aucune discussion sur
ce
sujet, c’est parce que le pays considère que cela concerne la situation
à Porto
Rico ou à Cuba mais n’a rien à voir avec l’histoire nationale. »
Cependant, là aussi, la récente arrivée massive d’immigrés de l’Afrique
subsaharienne oblige à regarder ce passé et les recherches de certains
romanciers ou artistes – Iván Larra Plaza et Carme Riera – commencent à
faire
évoluer les esprits.
(1) Ainsi à Paris, du 11 au 13 juin
prochain, Myriam Cottias et Marie-Jeanne
Rossignol organisent un séminaire sur « les effets de l’abolition de la
traite
sur les discours nationaux ». 105, bd Raspail, 75006 Paris.
Marie-Françoise
MASSON
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