"L'esclavage,
une histoire qui concerne la nation entière"
Marcel
Dorigny est enseignant-chercheur en histoire à l'université Paris-VIII.
Il est
directeur de la revue Dix-Huitième Siècle et
président de
l'Association pour l'étude de la colonisation européenne, 1750-1850.
La
Journée nationale de la mémoire de la traite négrière, de l'esclavage
et de
leurs abolitions, qu'on va célébrer pour la quatrième fois le 10 mai,
ne fait
toujours pas l'unanimité. Pourquoi n'avoir pas choisi la date du décret
d'abolition, le 27 avril ?
Le 27 avril
1848 est la date de la signature, par Victor Schoelcher, du décret
d'abolition
de l'esclavage. La loi Taubira de 2001, qui prévoit une journée
nationale de la
mémoire de l'esclavage, a institué un comité, dont je faisais partie,
nommé
pour cinq ans et mis en place en 2004, qui devait faire des
propositions,
notamment sur le choix d'une date métropolitaine - car, dans chaque
département
d'outre-mer, il y a déjà, depuis 1983, un jour férié. Les débats pour
parvenir
à une date de commémoration ont duré dix-huit mois. Le 27 avril a été
l'une des
premières propositions. Je suis de ceux qui ont émis des réserves. Car,
depuis
quelques années, il y a dans les mouvements associatifs antillais - à
tort ou à
raison, la réalité historique étant très complexe - un rejet de l'idée
que
l'abolition a été octroyée depuis Paris par un "grand Blanc". On
estime désormais que la liberté a été imposée à la métropole par les
esclaves,
alors que pendant longtemps, il y a eu, au contraire, un véritable
culte de la
personnalité de Schoelcher, qui a produit ce retour de bâton. Quoi
qu'il en
soit, la date du 27 avril aurait suscité des réactions négatives.
Personnellement,
j'étais favorable au 4 février, date de la première abolition, en 1794.
C'était
la convergence entre la lutte des victimes et la légalité républicaine.
On m'a
opposé qu'elle n'avait duré que huit ans puisque Napoléon a rétabli
l'esclavage
en 1802. On s'est finalement arrêté sur le 10 mai, jour où, en 2001, le
Sénat a
voté, après l'Assemblée nationale, la loi Taubira à l'unanimité.
Qu'avez-vous
pensé du rapport d'André Kaspi déplorant la multiplication des dates
commémoratives ?
Comment un
historien peut-il penser qu'il est possible d'arrêter le temps ? André
Kaspi
préconisait de ne garder que trois dates commémoratives, le 8 Mai, le
14
Juillet et le 11 Novembre. Et, surtout, il estimait que les autres
dates
étaient locales ou communautaires, ce qui est choquant, appliqué à
l'esclavage,
car cette longue histoire concerne la nation entière.
En
2004, dans son livre "Les Traites négrières, essai d'histoire
globale", qui a suscité la polémique, Olivier Pétré-Grenouilleau disait
qu'il voulait libérer la mémoire des ravages des "on dit" et des
"je crois". Y est-on parvenu ?
J'ai commencé à
travailler sur cette question il y a plus de vingt ans. Mais ce fut le
bicentenaire de la Révolution, en 1989, qui l'a mise pour moi au
premier plan.
Les précédentes célébrations de la Révolution (1889 et 1939) avaient
écarté la
question coloniale. En 1989, tout cela est remonté à la surface : la
Révolution
française a proclamé les Droits de l'homme dès août 1789, mais n'a pas
aboli
immédiatement l'esclavage. Il fallait expliquer la contradiction. C'est
le
livre d'Yves Benot, en 1987, La Révolution française et la
fin des
colonies, qui a marqué un tournant.
Pour ce qui
concerne Pétré-Grenouilleau, j'ai avec lui certaines divergences qui
n'ont rien
à voir avec la procédure judiciaire pour négation de crime contre
l'humanité,
lancée principalement par Patrick Karam, alors président d'un "collectif
ultramarin" et aujourd'hui délégué du premier ministre pour
l'outre-mer. Cette accusation portait sur un plan qui n'est pas
historique. Mes
divergences relèvent de la légitime controverse historique, notamment
sur la
manière dont la synthèse proposée revient à mettre les trois traites
négrières
-intra-africaine, orientale et coloniale européenne- sur le même plan
alors que
leurs durées et leurs conséquences ne sont pas de même nature. Des
divergences
portent également sur "l'argent de la traite", dont le rôle me semble
sous-estimé.
Beaucoup
affirment que cette question de l'esclavage ne parvient toujours pas à
être un
objet d'histoire comme les autres.
Je ne sais si
l'on peut utiliser l'expression "un objet d'histoire comme
les
autres", car, pour cela, il faudrait admettre qu'il y a des
objets
historiques froids, ce qui n'est pas fréquent... Que l'on songe à la
collaboration sous Vichy, à l'affaire Dreyfus, au massacre de la
Saint-Barthélemy...
Mais il est vrai qu'il est assez rare qu'une question d'histoire
dégénère au
point de susciter une action en justice. Il faut préciser qu'on était
en 2005,
une année où la politique a beaucoup secoué le milieu des historiens en
raison
de la polémique sur la loi préconisant de reconnaître "les
aspects
positifs de la colonisation française".
Vous
dites vous-même que l'histoire de l'esclavage est peu connue, en
quelque sorte
un angle mort de l'histoire...
Il y a un
paradoxe. Elle est peu connue du grand public et a été longtemps peu
enseignée.
Toutefois, la recherche savante est très importante. Si on se limite à
la
traite, un colloque qui a fait date s'est tenu en France, à Nantes, dès
1985.
Ensuite, il y eut les commémorations de la première abolition de
l'esclavage,
en 1994, dans le sillage du bicentenaire de 1789 ; surtout, il y eut le
grand
mouvement qui a marqué l'année 1998, cent cinquantième anniversaire de
l'abolition définitive décrétée en 1848. Un constat s'impose
aujourd'hui : la transmission
entre recherche et "grand public" se fait de
mieux en mieux.
On note des changements dans les manuels scolaires et dans les
directives de
l'Education nationale. Le comité institué par la loi Taubira avait fait
valoir
dans son rapport au premier ministre d'avril 2005 les retards de
l'enseignement
et, surtout, de la recherche institutionnelle. Par exemple, en 2002,
lorsque
nous avions organisé, notamment avec Yves Benot, un colloque sur le
rétablissement de l'esclavage par Napoléon et la naissance d'Haïti, le
CNRS,
auquel nous demandions une aide, nous avait répondu que ce sujet
n'était pas
une priorité. Les choses ont beaucoup évolué.
Que
pensez-vous de cette phrase de la romancière américaine Toni Morrison,
Prix
Nobel 1993 : "L'esclavage a coupé le monde en deux. Il a transformé les
Européens, il les a fait des maîtres d'esclaves. Il les a rendus fous" ?
C'est une
vision d'aujourd'hui. Il faut rappeler que l'esclavage a été une
pratique
universelle, qui n'a pas été inventée par les Européens en 1492. Il y a
eu des
esclaves bien avant et il y en a encore aujourd'hui. Mais de quand date
la
mauvaise conscience de posséder des esclaves ? Je ne cherche pas à
sauver
l'Europe à tout prix, mais force est de constater qu'elle date de la
Renaissance et de l'humanisme européen, dans la seconde moitié du XVIe
siècle,
chez Montaigne par exemple. La phase d'intensité maximale de la traite
négrière, entre 1730 et 1830, vit l'essor de l'anti-esclavagisme,
construit sur
une solide argumentation à la fois théologique, morale, philosophique
et
économique. Dès lors, le seul argument en défense utilisé peut se
résumer ainsi
: certes, c'est barbare, mais on en a besoin si l'on veut du sucre, du
café,
des colonies riches, une balance commerciale excédentaire... Au début
du XIXe
siècle, la traite fut mise hors la loi,
mais l'esclavage résista encore
plusieurs décennies, jusqu'en 1865 aux Etats-Unis, et même 1888 au
Brésil.
Toutefois, la marche vers l'abolition était lancée.

"Les
Traites négrières coloniales. Histoire d'un
crime"
sous la
direction de Marcel Dorigny et Max-Jean Zins, présentation de Daniel
Voguet.
Ed. Cercle d'art, avec l'Association des descendants d'esclaves noirs
et de
leurs amis et la Caisse centrale des activités sociales du personnel
des
industries électrique et gazière, 256 p., 130 documents en couleurs, 35
€
jusqu'au 30 septembre, 50 € ensuite (en librairies le 30 avril).
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