Le 27 mai est
un jour important
en Guadeloupe,
puisque
c'est à cette date qu'aux Antilles, on commémore la fin de l'esclavage
et parce que les 26 et 27 mai 1967, la Guadeloupe a été le théâtre d'un
véritable massacre, en répression à un mouvement syndical.
Chien créole
revient sur cet événement douloureux et souligne les similitudes et
différences
entre le contexte et les événements de 67 avec le mouvement des 44
jours du
LKP.
En bonus, Chien Créole, solidaire de Julien Coupat,
accusé de terrorisme
dans l'affaire des sabotages de la SNCF, reproduit en
intégralité
l'interview qu'il a donné récemment au Monde. Une analyse à
lire
absolument, qui donne à réfléchir
Bonne lecture et bon jour férié aux Guadeloupéens !
FRédéric La
lucha sigue !
PS : et pour
ceux qui ne l'ont pas encore vu, découvrez vite le grand
album
des 44 jours de grève générale du LKP, plus de 150 photos
pour revivre
l'intensité de ces événements ! C'est gratuit pour vous et ça se
feuillette
comme un roman, mais tout en image :
MAI 67, LE POIDS DE L’HISTOIRE
Pendant
les 44 jours de conflit social en février et mars 2009, le préfét
Nicolas Desforge n'a eu de cesse de répéter qu'il ne serait pas "le
préfet de mai 67", alors que les elkapistes de leur côté n'ont cessé dy
faire allusion et de brandir le spectre de ce terrible épisode. Comme
l'esclavage dont on fête justement l'abolition aux Antilles le 27 mai,
la répression de mai 67 est restée marquée au fer rouge dans l'esprit
des Guadeloupéens. On ne peut bien sûr que se réjouir du fait que la
répression policière n'ait pas cette fois-ci atteint la même ampleur
qu'il y a 42 ans. Un tel massacre aujourd'hui que nous sommes sortis de
la guerre froide n'est plus possible; qui plus est, la présence de
caméras des télés nationales et étrangères a certainement contribué à
atténuer la répression. Néanmoins, on ne peut s'empêcher d'établir des
parallèles troublants entre les deux affaires. Retour sur un épisode
très sombre de l'histoire de France.
1° Depuis Colbert...
En
1967, la tension sociale monte en Guadeloupe. Chômage et pauvreté
conduisent les jeunes à partir en métropole. Un organisme
gouvernemental, le BUMIDOM, Bureau de Développement des Migrations pour
les Départements d’Outre-Mer vide les Antilles de ses forces vives, en
incitant sa jeunesse au départ vers l’hexagone. Le transport est assuré
ainsi que le logement sur place, le tout avec un emploi à la clé.
(source internet)
C’est
à cette politique que l’on doit la présence d’une si importante
communauté antillaise en Île-de-France, dans des administrations comme
la poste ou des entreprises comme la RATP, par exemple. Sur place, en
Guadeloupe, rien n’est fait pour le développement local. Au XVIIème
siècle déjà, Colbert avertissait que seule un politique de
développement économique pouvait donner les conditions véritables de
l’indépendance. C’est vraisemblablement ce dont Paris a voulu se
prémunir aux Antilles, pour couper court à toute velléité
indépendantiste, à un moment où quasiment toutes les autres colonies se
détachaient de l’empire français.
2° Emeutes à Basse-Terre
En mars
1967,
de grosses manifs explosent à Basse-Terre, après qu’un commerçant blanc
du nom de Srnsky a lâché son chien sur un cordonnier noir infirme dont
il ne supportait plus la présence devant son enseigne (auparavant, ce
même commerçant blanc avait renvoyé deux employés pour avoir discuté
son ordre d’abandonner le client noir qu’ils étaient en train de servir
pour s’occuper de clients blancs arrivés ensuite). Gerty Archimède, 1ère
femme inscrite au barreau de Pointe-à-Pitre, communiste engagée
jouissant d’une grande popularité, qu’on est allé chercher d’urgence,
parvient à calmer les esprits et évite ainsi une répression sanglante.
(source internet)
Le 23
mars, une
bombe ravage de nuit la façade d’un magasin de Pointe-à-Pitre qui
appartient à la famille du commerçant à l’origine des troubles, sans
faire de victime.
3° Assassinat d'un syndicaliste
et massacre à Pointe-à-Pitre
Peu
de temps après, d’importantes grèves éclatent dans le bâtiment, pour
réclamer 2% d’augmentation salariale. Les négociations, menées à la
chambre du commerce de Pointe-à-Pitre échouent, et une phrase prêtée à
Brizzard, le patron des patrons de l’époque, révélatrice de l’état
d’esprit du patronat guadeloupéen de ces années-là met le feu aux
poudres : « Lè neg ké mò faim, yo ké wouprann
travay
», quand les nègres auront faim, ils reprendront le travail. Le 26 mai,
excédés par tant de mépris, des manifestants s’emparent de conques à
lambis laissées par les pêcheurs sur la darse qui borde la place de la
Victoire et les lancent contre les CRS. Le commissaire Canalès donne
alors l’ordre de faire feu mais il ne désigne pas n’importe qui :
Jacques Nestor s’écroule. Le jeune homme était militant du GONG
(Groupement des Organisations nationales de la Guadeloupe, qui demande
l’indépendance) et syndicaliste.
(source internet)
Les képis
rouges, ainsi nommés à cause du liserai rouge qui figurait alorssur
le képi des gendarmes mobiles, prennent la relève des CRS et une
véritable chasse à l’homme est lancée contre tout ce qui bouge dans les
rues de Pointe-à-Pitre, surtout si ce qui bouge est noir ! Un véritable
massacre va s’en suivre, les deux jours suivants, qui fera
officiellement 87 morts et des centaines de blessés et de détenus. Les
manifestants pillent deux armureries et bientôt des cartouches de
chasse répondent aux tirs de balles, mais le rapport de force est sans
commune mesure.
4° La jambe perdue d'Yvon
Coudrieux
La
plupart des victimes sont des gens qui ont eu le malheur de se trouver
au mauvais endroit au mauvais moment. Le témoignage d’Yvon Coudrieux,
recueilli par Martin T. Laventure dans le France-Antilles du 26 juillet
2007, est révélateur de ce qui se passait dans les rues de
Pointe-à-Pitre. Alors jeune prof de sport, il apprend par la radio que
le pont de la Gabarre est bloqué. Comme il doit rentrer chez lui en
soirée sur Sainte-Rose, il se rend à la mairie toute proche pour
essayer de glaner quelques informations. C’est alors qu’il est surpris
par une jeep de la gendarmerie, rue Hincelin. Ils ouvrent le feu sur
lui « il n’y a ni couvre-feu décrété, ni sommation. On m’a tiré dessus
de dos, comme un lapin ». Il poursuit : « je décolle du sol et retombe
assis. La douleur me saisit. C’est ma jambe droite. Elle est
déchiquetée au niveau du genou. Ma cuisse saigne abondamment. » Yvon
Coudrieux a de la chance, il aura la vie sauve contrairement à des
dizaines d’autres. Ilperdra
tout de même sa
jambe. Il raconte comment les infirmières avaient comme consigne de
soigner sans demander les noms et comment un trou avait été fait à
l’arrière de l’hôpital pour tenter d’évacuer les blessés au cas où les
forces de l’ordre viendraient pour les achever.
5° Le procès des 18 patriotes
On aurait
pu
penser que pareil carnage conduirait les principaux responsables, sinon
les exécuteurs devant une cour de justice. Il n’en a rien été. Au
contraire, des rafles ont été effectuées contre les militants et les
sympathisants du GONG et 18 d’entre eux ont été déférés à Paris devant
la cour de sûreté de l’Etat, accusés d’atteinte à l’intégrité du
territoire. C’est ce qu’on va appeler le procès des 18 patriotes. Mais
contre toute attente, ce procès va devenir celui du colonialisme car il
va faire ressortir toutes les injustices, les abus, les inégalités qui
prédominent toujours aux Antilles, autrement dit, toute la réalité
coloniale. La départementalisation est présentée comme une pure farce
administrative et tous dénoncent que, depuis qu’elle a été instituée,
les conditions de vie n’ont pas changé pour les 300 000 Guadeloupéens
d’alors. Le roi est nu. L’un des prévenus, instituteur explique : « Je
suis chargé d’apprendre aux petits nègres la gloire de Napoléon. Or
Napoléon a rétabli en Guadeloupe l’esclavage qu’avait supprimé la
révolution française en 1794. Vous comprendrez bien que la conviction
me manque puisqu’il a fallu attendre jusqu’en 1848 pour que l’esclavage
soit aboli. »
6° Des Français à part entière ou
des Français entièrement à part ?
Théodore
Numa, docteur en médecine était l’un de ces jeunes hommes, il avait à
l’époque 35 ans.
Le docteur Numa pendant le
mouvement des 44 jours (photo FG)
Alain
Guérin rapporte pour l’humanité du 21 février 1968, l’évocation par le
docteur Numa, plein de dignité, des insultes proférées par les
policiers, leur haine… « la blessure morale qu’il reçut ». Aujourd’hui,
Théodore Numa, vieil homme au corps fatigué mais au regard toujours
très vif, fait partie du LKP et est estimé de tous.Aimé
Césaire, venu témoigner à la barre aura cette formule demeurée célèbre
« nous ne sommes pas des Français à part entière mais des Français
entièrement à part. », et des anticolonialistes de l’hexagone comme
Jean-Paul Sartre viendront défendre les 18. Même Valentino, député
guadeloupéen de la majorité gaulliste leur apportera son soutien ; il
dénonce : l’administration locale , liée sur place aux intérêts
sucriers, oppose son inertie aux décisions prises à Paris. Et tourné
vers les inculpés ajoute André Fontain pour France Soir, il conclut : «
si j’avais leur âge, je ferais comme eux. »
7° Différences et similitudes
Ces
événements sont survenus dans un contexte international très
particulier, en pleine guerre froide et alors que la France venait de
perdre ses principales colonies, notamment l’Indochine en 1954,
l’Afrique noire à la fin des années 50 puis l’Algérie en 1962. En 2009,
l’indépendance n’est pas à l’ordre du jour, tout au plus se pose entre
les lignes la question de l’évolution du statut pour éventuellement
accéder à une autonomie. Cependant, l’action du LKP, comme en 1967 a
mis à nu les structures du système colonial, la persistance
d’inégalités basée sur des schémas raciaux. Certains békés au sommet
qui contrôlent l’économie de la Guadeloupe, descendant des
esclavagistes et qui dirigent leurs entreprises d’une main de fer, d’un
côté et de l’autre un sous-prolétariat qui correspond majoritairement
aux descendants des esclaves africains. La situation sociale reste
désastreuse comme tout un chacun le reconnaît, en particulier pour une
jeunesse qui se sent sacrifiée. Comme en 67, des affrontements ont eu
lieu entre les jeunes et la police et comme en 67, un syndicaliste est
tombé, ironie de l’histoire, au pied de l’appartement où Jacques Nestor
avait grandi.
Jacques Bino (photo appartenant à
la famille)
Les
circonstances de la mort de Jacques Bino demeurent peu claires, même si
un jeune, Ruddy Ruudy, est accusé par le parquet de Pointe-à-Pitre del’avoir abattu. Il nie fermement
depuis sonarrestation,
contrairement à ce que donnent à penser les médias. Quant à l’histoire
de Coudrieux qui a pris une balle dans la jambe droite, elle n’est pas
sans rappeler celle de Jimmy Lautric, également atteint à la jambe
droite sans que son agresseur ait pu être identifié dans un dossier où
la police traîne visiblement les pieds pour y parvenir… (lire http://chien-creole.blogspot.com/2009/04/contre-enquete.html)
8°
Hacharnement judiciaire
La
répression judiciaire elle, comme au lendemain de mai 67, bat son
plein. Dans un récent communiqué paru sur le site de l’UGTG, Elie
Domota dénonce la répression judiciaire qui s’exerce aujourd’hui contre
les membres de l’UGTG comme elle s’est exercée hier sur ceux du GONG :
-
Le 20 mai : Convocation devant la chambre de l’instruction de Michel
Madassamy et de Gabriel Bourguignon, dirigeants de l’UGTG ; a noter que
maîtres S. Aristide et P. Tacita sont leurs avocats ;
-
Le 26 mai : procès de Raymond Gautherot, ancien secrétaire général de
l’UGTG ; condamné en première instance à trois mois de prison ferme.
-
Le 29 mai : procès de Jocelyn Leborgne, membre du Conseil syndical de
l’UGTG ; Le 4 juin 2009 : Procès du camarade Max Delourneau, pour sa
participation aux mobilisations du LKP.
- Le 9 juin 2009 : Procès du camarade
Christophe Théophile, membre du Conseil syndical de l’UGTG.
En mai 2009, les structures
coloniales, elles, demeurent bien en place...
Frédéric
Gircour
(trikess2002@yahoo.fr)
Sources extraites de "Pour
servir l’histoire et la mémoire guadeloupéenne -Mai 1967" publié par
CO.PA.GUA