Afrique
du Sud : Grandeur et revers de l’ANC
Fondé en 1912, contraint à la
clandestinité en 1960, l’ANC triomphe de l’apartheid en 1994. Il reste
favori
pour la présidentielle d’avril prochain, mais son bilan social est
contesté.
Nous ne sommes que des coupeurs de bois et des tireurs d’eau dans notre
pays
natal." A sa création le 8 janvier 1912 à Bloemfontein, le Congrès
indigène national sud-africain (SANNC) part de ce constat. La création
de
l’Union sud-africaine par la Grande-Bretagne, deux ans plus tôt, pour
unifier
les territoires qu’elle a conquis sur les Boers (descendants des colons
hollandais arrivés depuis le XVIIe siècle) et sur les indigènes, ne
s’est
traduite par aucune avancée pour les Noirs. Bien au contraire. Avec sa
loi sur
la terre indigène (Native Land Act), l’Etat blanc,
qui est placé sous la
tutelle de Londres, veut confiner 70% de la population sur 7% du
territoire
national, dans des "réserves".
Pour empêcher la confiscation
des
terres, le SANNC rassemble tout ce que le pays compte de notables
noirs, parmi
lesquels beaucoup d’anciens élèves des missionnaires méthodistes
anglais: des
enseignants, des prêtres, des chefs traditionnels, l’écrivain Sol
Plaatje et un
avocat, Pixley Seme, diplômé d’Oxford et de Columbia. C’est lui qui a
eu l’idée
d’une organisation visant à promouvoir "notre union, dans le but de
créer
l’unité nationale et de défendre nos droits et privilèges". Le
nationalisme africain est né. Le tout premier mouvement de libération
nationale
du continent noir s’inspire du Congrès indien du Natal (NIC), fondé en
1894 par
le jeune avocat indien Gandhi, établi en Afrique du Sud. Le SANNC fait
sien le
principe de non-violence de Gandhi, qui a déjà lancé plusieurs
campagnes de
résistance passive pour défendre sa communauté (droits des travailleurs
des
plantations, reconnaissance des mariages non-chrétiens, etc.).
De la non-violence à l’état
d’urgence
Le SANNC proteste auprès de la
Grande-Bretagne, mais ne parvient pas à empêcher le Native Land Act,
promulgué
en 1913. Rebaptisé Congrès national africain (ANC) en 1923, le parti
noir s’en
tient à un strict légalisme. Sans guère de résultats. A la fin des
années 1940,
les modérés sont écartés au profit de personnalités plus dures, comme
Albert
Luthuli, prêt à se lancer dans des "campagnes de défiance".
En
1944, Nelson Mandela, Oliver Tambo et Walter Sisulu créent la Ligue des
jeunes
de l’ANC, inspirée à la fois par le nationalisme africain et les idéaux
révolutionnaires du marxisme-léninisme, à l’heure où le pays
s’industrialise.
En 1948, l’urbanisation
croissante des
Noirs est le thème central d’une campagne électorale où seuls les
Blancs ont le
droit de vote. Le Parti national (NP) l’emporte en brandissant la
menace du
swart omstroming ("l’invasion noire"). Son électorat afrikaner
représente 60% des Blancs, et se trouve aux deux tiers composé de
pauvres. De
1948 à 1986, l’influx control ("contrôle de l’afflux") sera la
priorité du régime afrikaner. Alors que les lois de l’apartheid
interdisent les
mariages mixtes, jusque-là très rares (Immorality Act, 1950), et
institutionnalisent la ségrégation pratiquée de fait dans les lieux
publics
(Group Areas Act, 1952), l’ANC résiste. Une grève générale, le 1er mai
1950, se
solde par dix-huit morts.
Un Congrès du peuple réunit 3
000
délégués à Kliptown, un quartier de Soweto, dans la banlieue de
Johannesburg,
le 26 juin 1955. "Nous, peuple d’Afrique du Sud, déclarons
pour notre
pays et pour le monde que l’Afrique du Sud appartient à tous ceux qui
vivent en
ce pays, Noirs ou Blancs, et qu’aucun gou-vernement ne peut prétendre y
avoir
autorité s’il ne représente la volonté du peuple dans son intégralité."
La Charte de la liberté est adoptée par l’ANC, le Congrès indien, le
Congrès
des métis, le Congrès des syndicats sud-africains (Cosatu) et le
Congrès
démocratique (blanc). Un raid policier interrompt la réunion. Les
délégués
entonnent un chant de lutte de l’ANC, Nkosi Sikelel’ iAfrika ("Dieu
bénisse l’Afrique"), avant d’être dispersés.Dans les années 1960, 500
000
Noirs environ vont chaque année en prison, pour des délits liés au
pass. Ce
laissez-passer, instauré en 1923, est obligatoire pour tous les Noirs
qui
veulent se rendre dans les zones blanches, les villes et les quartiers
résidentiels où se concentrent l’emploi. L’ANC annonce des
manifestations
contre les pass le 31 mars 1960, mais est devancé par le Congrès
panafricaniste
(PAC), qui appelle à protester dix jours plus tôt. Ce parti, lancé en
1959 par
Robert Sobukwe, ancien de l’ANC, s’oppose à la suprématie blanche et au
projet
multiracial de la Charte de la liberté. Son slogan: "L’Afrique
est à
nous". Son appel à manifester le 21 mars 1960 est peu suivi,
sauf dans
le township de Sharpeville, près de Johannesburg. Des centaines de
personnes se
rassemblent autour d’un poste de police. Sans ordre ni sommation, 75
policiers
tirent à vue, dans le dos de gens qui tentent de fuir. Bilan: 69 morts
en
quarante secondes. L’indignation internationale est à son comble. "Nous
avons le continent avec nous, déclare Robert Sobukwe. Nous avons
l’histoire
avec nous. Nous gagnerons."A l’heure de la décolonisation,
l’ANC prend
conscience qu’il s’enlise. Le 28 mars 1960, ses principaux leaders
appellent
leurs compatriotes à brûler leur pass. La réponse est massive. Des
émeutes
éclatent. Le gouvernement décrète l’état d’urgence. Le 8 avril, il
interdit le
PAC, l’ANC et le Parti communiste sud-africain (SACP).
"Prêt à mourir"
Du jour au lendemain, la
protestation
bascule dans la résistance. Nelson Mandela estime qu’il est temps de
passer à
la lutte armée. Il fonde en juin 1961 Umkhonto we Sizwe (" le
fer de
lance de la nation" en zoulou), la branche armée de l’ANC,
aidé par le
SACP. Il entre en clandestinité, sillonne l’Afrique du Sud et va
chercher du
soutien auprès des "pays frères", en Afrique et dans le bloc
soviétique.
Les premières bombes
artisanales
d’Umkhonto explosent en décembre 1961. Le "terroriste" Mandela est
arrêté le 5 août 1962 sur la route de Durban à Johannesburg. Un an plus
tard,
l’état-major d’Umkhonto we Sizwe est raflé à Rivonia, une zone rurale
proche de
Johannesburg. S’ouvre alors un procès pour "sabotage"
et
"tentative de coup d’Etat". Des crimes passibles de la peine
de
mort. Le jour du verdict, le 12 juin 1964, Nelson Mandela fait un
plaidoyer
historique: "Mon idéal le plus cher a été celui d’une société
libre et
démocratique dans laquelle tous vivraient en harmonie et avec une
égalité de
chances. J’espère vivre assez longtemps pour l’atteindre. Mais s’il le
faut,
c’est un idéal pour lequel je suis prêt à mourir."

Condamnés à perpétuité, les
dirigeants
de l’ANC espèrent ne pas passer plus de dix ans au bagne de Robben
Island, au
large du Cap. Mais la pression internationale retombe vite. L’avocat
noir
Oliver Tambo, associé et camarade de Nelson Mandela que l’ANC a envoyé
à
l’étranger dès 1961, commence une traversée du désert qui durera
jusqu’en 1976.
Il s’emploie à organiser les structures de l’ANC en exil, à partir de
la
Zambie, avec le soutien de l’URSS.
Les indépendances de l’Angola
et du
Mozambique, en 1975, font souffler un vent nouveau de révolte en
Afrique du
Sud. Le Mouvement de la conscience noire de Steve Biko, issu d’un
syndicat
étudiant, relance la résistance chez les jeunes. Plus de 16 000
écoliers
manifestent, le 16 juin 1976 à Soweto, contre la décision de rendre
obligatoire
la langue afrikaans à l’école. La police tire. Le pays s’embrase.
L’armée met
plusieurs mois à mater les émeutes. Battu à mort, Steve Biko meurt en
prison,
en 1977, mais toute une génération de jeunes Sud-Africains se lance
dans
"la lutte". Ils rejoignent les camps d’entraînement de l’ANC au
Mozambique, en Angola, en Tanzanie et en Lybie. "L’organisation",
comme ses membres l’appellent, renaît de ses cendres. D’un millier à
peine en
1975, les recrues d’Umkhonto we Sizwe passent à 14 000, estime
l’historien
Allister Sparks [1]
, tandis que le PAC ne survivra guère à la mort de Robert Sokubwe, en
1978. En
1980, la campagne "Libérez Mandela" fédère le
mouvement
anti-apartheid à l’étranger. A l’intérieur, le Front démocratique
unifié (UDF)
regroupe en 1983 toutes sortes d’associations et surtout les syndicats
noirs.
Très vite, il opère comme une branche interne de l’ANC.
En 1986, le régime de Pretoria
est aux
abois. Les sanctions économiques internationales que l’ANC appelle de
ses voeux
depuis 1960 sont finalement suivies par les puissances occiden-tales.
Les
grands groupes étrangers quittent le pays, un par un. Le gouvernement
répond
dans le plus grand secret aux demandes de Nelson Mandela visant à "négocier
sur les négociations". Après la chute du mur de Berlin, en
1989, le
régime raciste sud-africain ne peut plus se présenter devant Londres ou
Washington comme un rempart contre le communisme au sud du Sahara.
L’apartheid
cède.
Le 2 février 1990, Frederik de
Klerk
lève l’interdiction de l’ANC. Neuf jours plus tard, Nelson Mandela est
libéré.
S’ouvre une période de violences. Il faut toute la droiture de Nelson
Mandela
pour empêcher le pays de sombrer dans la guerre civile après le meurtre
de
Chris Hani, leader communiste et chef militaire de l’ANC, par un
extrémiste
blanc, le 10 avril 1993. Et de leur côté, les nationalistes zoulous du
mouvement Inkhata, soutenus et armés par Pretoria contre l’ANC depuis
1975,
font plus que jamais la guerre au parti de Mandela.
Alliances et évictions
Après bien des massacres, un
accord est
finalement scellé avec le Parti national (NP) sur le partage temporaire
du
pouvoir. Une date est fixée pour les premières élections multiraciales.
Le 27
avril 1994, le scrutin se déroule dans le calme. Il porte l’ANC au
pouvoir,
avec 62,6% des voix [2]
. Nelson Mandela devient le
premier
président noir de la nouvelle Afrique du Sud. Frederik de Klerk
occupera à ses
côtés, pendant deux ans, le poste de vice-président. La "révolution de
velours" peut commencer.
En quatre ans, l’ancien
mouvement de
libération est devenu un parti de masse, fort de 700 000 membres, puis
un parti
de gouvernement. Il abandonne d’abord la lutte armée, en 1990, puis le
marxisme-léninisme. En 1992, il n’est plus question de nationaliser, ni
de
brusquer la minorité blanche, aux commandes de l’économie. Le Programme
de
reconstruction et de développement (RDP), lancé en 1994 pour construire
des
infrastructures, est abandonné au bout de deux ans, au profit d’une
politique
libérale de croissance qui cadre mieux avec les attentes des
investisseurs.
L’ANC forme avec le SACP et le
Cosatu
une Alliance tripartite au pouvoir, traversée par des tensions qui ne
sont pas
seulement idéologiques. Les "inziles", ceux qui sont restés dans le
pays, doutent de la loyauté des exilés, qu’ils soupçonnent d’avoir
passé un
pacte secret avec le régime blanc. Les exilés, de leur côté, utilisent
la
culture politique de l’ANC, attaché à une direction collégiale, pour
évincer
les figures de la résistance qui ont une forte aura dans l’opinion -
comme
Winnie Mandela, Bantu Holomisa ou Tokyo Sexwale.
Constitution progressiste
Une aile gauche se forme au
sein du
parti, après 1996 et la première grande déception causée par l’abandon
du
programme de réformes. Elle rassemble les partisans d’une politique
sociale
plus forte (communistes, syndicalistes). L’aile "droite" comprend des
pragmatistes qui défendent la nécessité du compromis avec les Blancs,
ainsi que
les membres de l’élite politique qui prospèrent dans les affaires. Face
à
"la troisième force", une puissance contre-révolutionnaire opaque
composée d’extrémistes blancs et d’anciens militaires, l’unité reste
cependant
un impératif politique majeur pour l’ANC, qui ne s’estompera qu’après
1999.
De la même façon, la carte
ethnique est
proscrite au sein du parti, l’apartheid ayant toujours cherché à
diviser pour
régner. Jacob Zuma est pourtant nommé vice-président, en 1997, sur une
base
identitaire. En tant que chef zoulou, cet ancien responsable du
renseignement
de l’ANC en exil entre 1975 et 1990 a en effet la capacité de pacifier
le
Kwazulu-Natal, une province où Inkhata et ANC se livrent une guerre
larvée.
C’est aussi pour réduire tout risque de tension que Nelson Mandela
cherche à
affaiblir la Xhosa Nostra, le surnom donné à l’emprise de sa propre
ethnie sur
le parti. Il préférerait voir Cyril Ramaphosa lui succéder, d’abord
parce qu’il
l’en juge capable, mais aussi parce que c’est un Venda, une petite
ethnie du
nord du pays. Seulement, Mandela n’est pas homme à imposer son dauphin,
qui est
évincé par Thabo Mbeki.
En fin de mandat, Nelson
Mandela s’en
tire avec un honorable bilan. En 1999, les violences politiques sont
endiguées
et la "nouvelle" Afrique du Sud a l’une des Constitutions les plus
progressistes au monde. De 1995 à 1998, la Commission vérité et
réconciliation
(TRC), présidée par l’archevêque Desmond Tutu, a permis aux victimes de
se
faire entendre et aux bourreaux de se faire pardonner, sur un plan au
moins symbolique.
L’économie s’ouvre sur le monde. L’Afrique du Sud réintègre la
communauté
internationale.
S’il reste beaucoup à faire,
l’ANC
engrange 66,4% des voix en 1999 et Thabo Mbeki accède à la présidence.
Les
promesses électorales de "vie meilleure pour tous"
tardent
cependant à se concrétiser. La gestion libérale, ajoutée à la
restructuration
des grands groupes économiques du pays, s’est soldée par une poussée du
chômage, qui frappe le tiers de la population active.
Une politique de
redistribution des richesses
est lancée, en 2002, avec des chartes de black economic empowerment
(montée en
puissance économique des Noirs) dans l’énergie, les banques et les
mines. Mais
l’émergence d’une bourgeoisie et d’une classe moyenne de fonctionnaires
noirs
ne suffit pas à réduire les inégalités - les plus fortes au monde après
le
Brésil. Le sida, qui frappe 20% de la population adulte, compromet
l’avenir du
pays. Thabo Mbeki s’est largement discrédité sur ce dossier en
remettant en
cause le lien entre VIH et sida puis en refusant, jusqu’en 2003,
l’accès de
tous aux antirétroviraux, prétextant que ces médicaments sont toxiques.
Faute d’opposition
L’ANC au pouvoir doit aussi
composer
avec les craintes des Blancs, qui lui reprochent la criminalité élevée,
la
dégradation des services publics, les politiques de discrimination
positive à
l’embauche et son impuissance face à la crise du Zimbabwe. En 2004, le
parti
améliore pourtant son score et remporte les élections avec 69,7% des
voix,
faute de toute opposition crédible. L’électorat lui reste loyal, même
si la
"thabocratie" fait des mécontents. Le président est critiqué pour sa
centralisation du pouvoir et son refus du débat ouvert. L’ANC, miné par
les
intrigues, est en passe d’y laisser "son âme", dénonce en 2004 le
politologue sud-africain William Gumede [3].
Le limogeage du vice-président Jacob Zuma, en 2005, n’arrange rien. Ce
candidat
à la succession de Thabo Mbeki est poursuivi pour viol, puis pour
corruption.
Les partisans de Zuma, c’est-à-dire tous ceux qui rejettent Mbeki et
briguent
le pouvoir, imputent les deux procès à des manoeuvres au sommet de
l’Etat. 
Clivages politiques, non
raciaux
En
décembre 2007, Jacob Zuma, qui se présente comme proche du peuple face
au
distant Mbeki, est élu à la présidence de l’ANC, bien que toujours
poursuivi
pour corruption. Le rapport de forces a changé au sein du parti. Thabo
Mbeki
est forcé de démissionner, en octobre 2008, après que la justice a
rendu un
verdict très critique sur les méthodes choisies pour traduire Jacob
Zuma en
justice. En novembre 2008, un dernier carré anti-Zuma opte pour la
dissidence.
Terror Lekota, ancien ministre de la défense, fonde le Congrès du
peuple
(Cope), un parti taxé de "traître" par l’ANC, même s’il lui ressemble
comme un frère jumeau. La démocratie sud-africaine prend un virage
important,
voire salutaire. Dix-sept ans après la fin de l’apartheid, les lignes
de
démarcation cessent d’être raciales.
Sabine
Cessou
Source
24 avril 2009
Notes
[1] The Mind
of South Africa, Allister Sparks, Arrow
Books, Londres, 1997.
[2] Selon l’Institut
sud-africain des relations
raciales, il y a 76,4% de Noirs, 12,6% de Blancs, 8,5% de métis et 2,5%
d’Indiens en 1994, pour une population totale de 41 millions
d’habitants.
[3] Thabo
Mbeki and the Battle for the Soul of the ANC,
William Mervin Gumede, Zebra Press, Le Cap, 2005.
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