Bongi Selane et les « Diamants
Noirs »
d’Afrique du Sud
6e et avant-dernier volet
de notre série. On les appelle les «Buppies» (les «Black Urban
Professionals») ou
encore, les «Black Diamonds». C’est cette bourgeoisie noire qui a
émergé en
Afrique du Sud ces quinze dernières années. Bongi Selane et sa famille
en font
partie.

Bongi
Selane, ses fils,
Marumo (5 ans) et Kamogelo (9 ans), et son mari Tamoledi, sur leur
terrasse.
(Photo : Sarah Tisseyre / RFI)
Devant son ordinateur, son
i-phone à portée de main, Bongi Selane nous présente son dernier bébé :
une
série de documentaires qu’elle vient de lancer sur M-Net, une
télévision
sud-africaine par satellite. Prochaine mission pour la jeune
productrice de 38
ans : créer une chaîne dédiée aux « Black Diamonds »,
la nouvelle
bourgeoisie noire d’Afrique du Sud. « Cette
télévision payante a été
créée dans les années 80, et seuls les Blancs pouvaient à l’époque y
accéder », explique Bongi, « maintenant
les Noirs dépensent
beaucoup plus, ils montent dans l’échelle sociale, et ils ont M-Net.
Mais les
contenus de la chaîne ne leur parlent pas, c’est beaucoup de films
américains,
et il est temps d’introduire des programmes locaux, qui parlent des
Africains,
de nous, qui résonnent en nous ».
Yeux
de biche, longues tresses en queue de
cheval, discrets diamants aux oreilles, Bongi Selane appartient
elle-même à
cette nouvelle élite noire. Née à Soweto, elle a étudié six ans à
Londres,
grâce à une bourse qu’elle a décrochée auprès du British Council à
l’âge de 17
ans. De retour depuis 1995, elle a produit des films, fréquenté les
festivals,
Cannes, le Fespaco...

Bongi
Selane au volant de
son 4x4 Range Rover.
(Photo : Sarah Tisseyre / RFI)
Dans son 4x4 Range Rover
noir, une montre Cartier au poignet, elle nous emmène à Lonehill, sa
banlieue
chic de Johannesburg. « Ici, il ne faut jamais faire
trop de bruit »,
raconte la jeune femme, « les gens ne se connaissent
pas, entre
voisins et, c’est vraiment drôle, nous-mêmes les
Noirs qui avons
emménagé dans ces quartiers, nous sommes devenus pareils. A Soweto, les
gens se
rassemblent pour regarder la télévision, le foot.Tout tourne autour du
fait
d’être ensemble. Il y a un sens incroyable de la communauté, de
l’appartenance
au groupe ». Bongi avoue être parfois un peu nostalgique,
mais elle
s’empresse d’ajouter : « Je dois dire aussi que
j’aime le calme, et
avoir un espace privé ».
Elle
vit dans un « cluster », un
ensemble de maisons avec garde à l’entrée. Déco afro-chic, piscine,
piano. Ses
fils, Kamogelo et Marumo, ont 9 et 5 ans, et son mari, Tamoledi, a créé
une
agence de pub. Lui aussi vient de Soweto. « Je ne
serais pas où j’en
suis si des politiques comme le Black Economic Empowerment n’avaient
pas été
mises en place », précise-t-il, « par
exemple, ma société est
détenue à 90 % par des Noirs, et pour décrocher des contrats, ça nous
donne un
avantage, nous sommes prioritaires ».

Bongi
Selane et sa mère,
Fikile Ngcobo, à Soweto.
(Photo : Sarah Tisseyre / RFI)
Direction
Soweto. Bongi va voir sa mère à
Orlando West, dans l’une de ces innombrables rangées de petites maisons
de
plain-pied qui caractérisent le township. Au passage, des habitants
saluent la
voiture de la main. « Tu vois, ils font bonjour, et
ils ne me
connaissent pas », dit la jeune femme dans un éclat
de rires, « c’est
ce que j’adore à Soweto ! ».
Ici,
la maison où vécut Nelson Mandela,
là, celle de Desmond Tutu. Puis l’école où enseignait la mère de Bongi,
en
1976, quand les élèves se sont soulevés contre le régime d’apartheid
qui
voulait leur imposer d’étudier en afrikaans. Fikile Ngcobo, la
soixantaine, se
souvient bien de ce 16 juin : « c’était un matin
comme les
autres », raconte-t-elle, « j’ai
marché jusqu’à l’école avec
mes livres et mon sac. Mais quand j’ai dit à mes
élèves, allez,
on rentre en classe ? », ils m’ont dit « non
madame, pas
aujourd’hui ». Des élèves arrivaient d’autres
écoles petit à petit, et
soudain, les gens se sont mis à courir, et la police était là, elle
tirait, on
aidait ceux qu’on pouvait, ceux qui tombaient. C’était juste le chaos !
».
Un an plus tard, elle démissionnera en signe de résistance.

Fikile
Ngcobo, devant les
maisons de ses voisins, maisons «boîtes d'allumettes» (matchboxes)
typiques du
township.
(Photo : Sarah Tisseyre / RFI)
Fikile Ngcobo vit aujourd’hui dans une confortable petite maison avec 5
canapés
dans le salon. La rue est goudronnée, les trottoirs engazonnés. A côté,
deux
maisons typiques de Soweto, ces fameuses « matchboxes », boîtes
d’allumettes en
briques rouge. « Vous voyez, il y a beaucoup de
travaux sur les
routes, c’est pour la Coupe du Monde 2010 »,
explique Fikile Ngcobo,
« à part ça, ceux qui ont pu s’en sortir s’en sont
sortis, et je ne
suis pas la seule dans ce cas, d’autres travaillent et se sont
construit des
maisons, mais beaucoup vivent encore dans des conditions inacceptables !
».

La
rue devant chez Fikile
Ngcobo.
(Photo : Sarah Tisseyre / RFI)
Fikile
Ngcobo travaille aujourd’hui pour
la Fondation Nelson Mandela pour les enfants. Ses cinq enfants, eux,
ont tous
fait des études. Elle se dit aujourd’hui fière de Bongi : « fière
de
ce qu’elle a accompli, et fière aussi qu’elle se souvienne d’où elle
vient.
Tous les week-ends, cette voiture est garée ici »,
dit-elle en
désignant le 4x4 noir dans son allée.
Sarah Tisseyre
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Black Economic Empowerment et
Affirmative Action en Afrique du Sud
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La
communauté noire représente l’essentiel des classes les plus
défavorisées en Afrique du Sud.
Pour corriger les déséquilibres économiques nés de la colonisation et
l’apartheid, alors que le pays connaissait une expansion rapide
jusqu’en 2007, le gouvernement a mis en place à la fin des années 90 un
programme en 2 volets : l’« Affirmative
Action », une politique de discrimination positive à
l’embauche pour les Noirs, Métis et Indiens ; et le
« Black Economic Empowerment », BEE (littéralement
« Emancipation économique des Noirs ») demandant aux
entreprises de céder une partie de leur capital à des actionnaires
noirs.
Le BEE, dans sa première version, a été très critiqué pour avoir
enrichi très vite un petit groupe d’hommes et femmes d’affaires proches
du pouvoir, et qui ont été baptisés les « ANC Fat
Cats », les « gros chats gras de l’ANC ».
Un BEE élargi a ensuite été mis en place, avec pour objectif de
profiter à un plus grand nombre. Un bulletin d’évaluation des
entreprises en matière de promotion des Noirs a été publié ;
il donne des points aux entreprises quand elles transfèrent du capital,
emploient des cadres noirs, mettent en place une politique de formation
continue, et aident les sociétés noires à se développer.
Ces programmes ont contribué à l’émergence d’une élite et une classe
moyenne noire, les Black Diamonds. Ils représentent aujourd’hui environ
10 % de la population noire.
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