Discours
de Ségolène Royal à Dakar

Merci,
chers amis de votre hospitalité,
dont je sais qu’en wolof, elle se dit teranga. Un mot magnifique qui
exprime
une valeur que, de longue date, les civilisations africaines exaltent.
Dans
cette salle qui porte son nom, je
pense bien sûr à l’œuvre de Léopold Sedar Senghor, à ce qu’il voulut et
fit
pour pour son pays.
Je
pense aussi, et votre université porte
aujourd’hui son nom, à Cheikh Anta Diop.
Je
pourrais vous dire que je suis une amie
ancienne et fidèle du peuple Sénégalais: mais je vous dirai beaucoup
plus : je suis une fille de l'Afrique et une sœur des hommes
et des femmes
d’ici.
C’est
sur votre terre que je suis née, à
Ouakam. J’y ai vécu jusqu’à l’âge de deux ans. Je n’en ai pas beaucoup
de
souvenirs conscients. Mais tout s’est imprimé. Car on garde enfouis en
soi les
couleurs, les musiques, la chaleur, la lumière, les parfums engrangés
dans les
premiers jours de sa vie. De cette naissance j’ai toujours ressenti un
profond
sentiment de fierté. C’est une force d’être une citoyenne du monde et
d’avoir
toujours le réflexe de regarder ce qui se passe loin de nos frontières
et plus
loin encore dans l’hémisphère sud.
Avant
de me lancer dans la campagne
présidentielle, je suis revenue au Sénégal. J’avais besoin de retrouver
mes
racines et de renouer avec mes origines. A cette occasion, j’ai
rencontré une
femme à Thiaroye, avec une centaine d’autres. Elles avaient perdu leurs
fils,
noyés alors qu’ils tentaient de gagner l’Europe. Nous nous sommes
longuement
serrées dans nos bras. Cette femme, submergée par le chagrin, a décidé,
avec
d'autres, de le dépasser en s’investissant pour les jeunes de son
village.
Nous
nous sommes revus longuement hier.
Que de progrès dans leurs actions dont j'avais vu les balbutiements en
2006 :
activité de pêche, artisanat, alphabétisation des femmes. Avec quel
courage
toutes ces mères ont dépassé leurs souffrances pour prendre en main
leur vie,
leur subsistance, et donner à leurs enfants des raisons d'espérer et de
vivre
dignement de leur travail dans leur pays.
Ces
femmes symbolisent la force des êtres
humains quand ils utilisent leurs souffrances pour créer l’espoir.
Quand ils
agissent localement pour apaiser le monde dans sa globalité.
Ce
n’est pas d’aujourd’hui que je parle de
l’Afrique. A Villepinte, dans le discours d'ouverture de la campagne
présidentielle, ce continent était au cœur de mes préocupations
(« De quoi
souffre-t-elle l'Afrique? D’une économie mondiale absolument débridée
qui ne
laisse aucune chance à des produits agricoles fragiles et incapables de
rivaliser avec les politiques de pays bardés d'atouts financiers et
technologiques! »).
Elle
était là aussi, l'Afrique, dans
l’ouvrage coécrit avec Alain Touraine, Si la gauche veut des idées. J'y
annonçais : « L'Afrique est notre avenir. Le développement de
l'Afrique
sera l'oeuvre des africains » et dans Femme debout, écrit avec
Françoise
Degois.
Dans
chacune de mes responsabilités j'ai
toujours pensé à l'Afrique. En 1992, ministre de l'Environnement,
j'avais
choisi le Mali comme pays partenaire d’actions communes
environnementales.
Devenue ministre de l'Enseignement scolaire, j'ai pris beaucoup de soin
à
intégrer le Sénégal dans des actions de développement commun de
l'Education,
comme la bibliothèque de Ouakam.
Je
pourrais vous donner bien d'autres
exemple de cette préoccupation au long cours et de ce lien indéfectible
qui me
ramène toujours vers l'Afrique tant est forte ma conviction que cette
alliance
entre le continent européen et le continent africain est une chance à
saisir
pour équilibrer un monde multipolaire qui doit construire la paix et la
prospérité. C'est dire à quel point dans le contexte actuel de toutes
les
violences qui nous assaillent : crise économique brutale, dégâts
environnementaux, désastres sanitaires, notre responsabilité est forte
et notre
capacité commune à oser les stratégies visionnaires qui nous donnent
les clefs
du monde d'après. L'Afrique, je ne l'ai jamais lâchée.
*
C'est
une conviction très profonde. Ce
n'est pas seulement une conviction d'ailleurs, c'est une raison d'agir.
C'est
pourquoi aujourd'hui, présidente d'une région française, j'ai choisi
comme
principale coopération décentralisée, une région du Sénégal, la région
de
Fatick. Et cette coopération est si efficace, si exemplaire (j'y
reviendrai),
qu'elle vient d'être retenue comme le premier modèle de réfèrence de
coopération décentralisée par le Programme des Nations Unies pour le
Développement.
Voilà
chers amis, la démonstration politique
par la
preuve qu'il y a un lien très étroit, pour l'avenir de l'humanité entre
le
local et le global, c'est à dire entre les actions concrètes de terrain
qui
bénéficient directement aux gens et les échelons financiers à l'échelle
des
Etats et des organisations internationales qui doivent les permettre.
Oui
il y aura un avenir pour l’humanité
avec une Afrique forte, debout et respectée, partenaire d’une Europe
forte,
debout et respectée.
Oui,
je veux devant vous porter une parole
de respect, de fraternité et de justice, celle qu’aurait dû porter le
G20 en
associant davantage l’Afrique dans son ensemble. Au delà des avancées
positives
qu’il faut saluer et qui viennent poser d'autres règles du jeu,
pourquoi
l'Afrique ne s'y trouve-t-elle pas ? Pourquoi avoir écarté un milliard
d’habitants et 1/3 des ressources naturelles de la planète? Ce n'est ni
juste
ni efficace. Tout comme n'est ni juste ni efficace l'absence de ce
continent au
sein du Conseil de sécurité des Nations unies ou encore sa
sous-représentation
dans les conseils du FMI et de la Banque mondiale. L’Afrique doit enfin
avoir
toute sa place dans les instances internationales car nous avons besoin
d’elle,
de sa vision, de ses talents, de sa faculté de don, de ses idées.
*
* *
Chers
amis,
Nous
vivons une époque historique, avec
une crise sans précédent faite de drames mais aussi d'opportunités.
L'opportunité de nous en sortir en décidant des changements profonds et
des
valeurs nouvelles qui nous permettront d'inventer le monde d'après, un
monde
plus humain et plus juste.
L'aménagement
à la marge du système actuel
ne permettra pas la sortie de crise. Les peuples doivent exiger de
leurs
gouvernants et de leurs élites qui n'ont su ni anticiper, ni guérir,
qu'ils
changent de logique.
Partout
les peuples se révoltent. Il n'y
aura pas de paix sans justice. Et il n'y aura pas de justice sans
respect. La
finance doit impérativement être mise au service de l'économie réelle
et
l'économie réelle au service des hommes et des femmes.
Une
crise écologique sans précédent menace
notre survie. Depuis 2000, le nombre de personnes touchées par des
catastrophes
naturelles a triplé. D’ici 2040 un milliard de personnes seront
contraintes à
se déplacer, victimes de la sécheresse, de l’appauvrissement des sols,
de la
hausse du niveau de la mer. La plupart seront originaires des pays en
développement et du continent africain en particulier. Les forêts
denses de ce
continent sont menacées par la surexploitation des sols et par une agriculture
intensive
destinée non pas à nourrir les peuples mais aux seules exportations. En
2025,
750 millions de personnes vivront dans des zones désertiques.
Aujourd'hui déjà,
seule la moitié de la population africaine a accès à l'eau potable.
Une
crise financière et bancaire d’une
ampleur inouïe provoque par ailleurs une crise économique et sociale
mondiale.
Cette crise, l’Afrique et les pays émergents n’en sont pas responsables
et
pourtant ils en sont les premières victimes. Pour la première fois
depuis 50
ans, le commerce mondial s’est contracté de près de 10%. L’accès au
financement
pour des projets de développement a lui aussi été réduit de plusieurs
milliards
de dollars. L’Afrique, trop souvent oubliée de la mondialisation, est
aussi
l’oubliée des plans de relance. Les bailleurs du Fonds monétaire
international
et en particulier les Pays du Nord, devront impérativement consacrer le
triplement des réserves décidées lors du G20 aux pays en développement,
notamment à l’Afrique.
La
boulimie financière, l’avidité de
profit, la gloutonnerie d’argent ont conduit le monde au bord du
précipice en
inversant les valeurs, en prenant l’accessoire pour l’essentiel, en
oubliant
que le bonheur des êtres humains - éducation, santé, culture,
alimentation,
cadre de vie - doit impérativement passer avant tout le reste, oui je
dis bien
tout le reste.
En
oubliant ce principe fondamental
« Par le peuple, pour le peuple » qui est d’ailleurs
aussi le
principe de gouvernement de la République du Sénégal, nous voici tous
entraînés
collectivement vers le gouffre si nous subissons. Mais nous sommes
nombreux à
l'échelle planétaire à avoir les moyens et la volonté de réagir et à
refuser de
subir.
Aujourd’hui
plus que jamais, nous devons
être à la hauteur du défi que le siècle nous pose. Les forces de vie
doivent
l'emporter sur les forces de l'argent.
Et
d’abord, pour bâtir un monde commun,
qui fait reculer la rupture intolérable qu’engendrent les inégalités
dans la
répartition des richesses. Selon l’ONU, 2% de la population mondiale
possède
50% de la richesse mondiale quand la moitié de la population doit se
contenter
d'à peine 1% de cette richesse. La malnutrition est responsable de plus
de la
moitié de la mortalité infantile. 2/3 des séropositifs dans le monde se
trouvent en Afrique. Rien qu'en 2007, un million de personnes sont
mortes à
cause de la pandémie. 40 millions d'enfants n'ont toujours pas accès à
l'école
et moins de la moitié des enfants en école primaire n'achèvent pas leur
cursus
alors même que, nous le savons tous, l'éducation est la condition
absolue du
développement.
Il
existe un seuil de richesse, et un
seuil de pauvreté, à partir desquels, ce qui est en cause, c’est
l’unité même
de l’espèce humaine.
Certes
des progrès existent. Mais dans les
pays pauvres, on le sait, la misère a doublé en 10 ans. L'aggravation
de la
pauvreté s'est traduite par les émeutes de la faim.
Je
le dis avec la plus grande solennité :
cette situation n’est pas tenable. C’est terminé le temps où certains
pensaient
pouvoir s’en sortir en fermant les yeux sur le péril.
Il
est urgent que nous définissions
ensemble à l'échelle planétaire d'autres façons de faire, d'autres
formes de
solidarité, d'autres transferts de richesse.
Il
est urgent que les pays du Nord
tiennent enfin leurs promesses et respectent leurs engagements
internationaux.
En aucun cas, la crise ne doit donner prétexte à baisser l’aide au
développement.
De
quelle aide publique parle-t-on ?
Aujourd'hui elle se compose essentiellement des annulations de dettes
et de
prêts. La part des financements destinés à de nouveaux projets, elle,
diminue.
Ce qui a été donné d’un côté a été repris de l’autre.
Je
veux pour mon pays, la France, et pour
l’Europe le courage de ne pas se payer de mots. Et l’honnêteté de ne
pas
tromper ceux qu’on prétend aider. Le respect commence là.
Lorsque
j’étais à Belém, j’ai entendu Lula
dire qu’il en avait assez d’être convoqué dans les grandes capitales du
Nord
par de jeunes banquiers qui lui disent comment gérer son pays alors
qu’ils n’y
ont jamais mis les pieds et savent à peine où il se situe.
Sous
la plume d’Aminata Traoré, j’ai lu
que les Maliens en avaient assez que ceux qui n' ont jamais vu une
boule de
coton, leur disent ce qu’ils devraient en faire.
Dans
les textes d’artistes comme Tiken Jah
Fakoly ou le rappeur Didier Awadi, j’ai entendu la colère que provoque
l’injustice. De nombreux universitaires, et responsables politiques
africains
demandent que l’Europe tire la leçon d’accords de partenariats
économiques qui
ont échoué et qui sont perçus non comme une aide mais comme un rapport
de
force.
L’aide
au développement ne doit plus être
une version moderne de la charité, condescendante, assénant ses
certitudes
depuis Washington, Bruxelles ou Paris. Elle doit être construite avec,
et non
pas pour. Mais des progrès ont été faits, il faut le dire, et je
voudrais vous
rappeler comment nous nous en sommes inspirés.
Deux
principes ont guidé la coopération
décentralisée menée entre la Région de Fatick et la région
Poitou-Charentes que
je préside : ne jamais plaquer de solution toute faite mais chercher
ensemble,
en mutualisant nos expériences, les meilleures réponses ; appuyer les
initiatives locales, fidèles à un esprit d’écoute qui conditionne le
succès de
tout programme.
Avec
la région de Fatick, nous avons
développé un programme de coopération qui comprend plusieurs volets :
agricole, éco-énergétique, éco-touristique, économique,
sanitaire et éducatif.
Notre
coopération agricole a commencé à
l’automne 2004. Nous avons déjà obtenu de très bons résultats en
formation des
éleveurs caprins, en amélioration des structures, en niveau de
production, en
respect de l’environnement.
Ces
succès nous permettent aujourd’hui
d’envisager de nouveaux partenariats, notamment avec Agronomes et
Vétérinaires
sans Frontières.
Nous
avons développé l’énergie solaire
pour l’accès à l’eau. Et nous pouvons maintenant, tout en économisant
la
consommation du bois, électrifier des chèvreries, des fromageries, des
pompes à
eau, des services publics, notamment des établissements scolaires et
des unités
sanitaires rurales. Je les visiterai demain et pendant trois jours avec
les
élus et les habitants de Fatick.
À
terme, l’énergie solaire permettra
d’électrifier les territoires isolés du réseau électrique conventionné,
notamment les Îles du Saloum.
Et
grâce à ces réalisations, la région de
Fatick a été retenue par le Programme des Nations Unies pour le
Développement
comme région-pilote pour la lutte contre le changement climatique.
Voilà
comment, en agissant localement, on
transforme globalement.
Pour
favoriser le développement de
l’éco-tourisme, nous avons lancé des projets pilotes dans la zone du
parc
naturel du delta du Sine-Saloum et dans l’arrière-pays.
Bientôt,
les habitants de ces régions
pourront accueillir des visiteurs de tout le Sénégal, de toute
l’Afrique de
l’Ouest, et du monde entier, tout en respectant l’harmonie et les
équilibres de
la nature locale.
Voilà
comment, en agissant localement, on
transforme globalement.
Plus
généralement, le Poitou-Charentes a
soutenu la mise en place du microcrédit pour permettre aux éleveurs de
financer
les fourrages et les équipements dans les coopératives pour le lait.
La
devise du microcrédit est la nôtre :
agir localement, transformer globalement.
Ce
programme dans son ensemble englobe de
nombreux partenaires locaux et en particulier les Groupements de
Promotion
Féminine. Elles sont venues en Poitou Charentes. Elles m’ont raconté
leur
histoire. Elles m’ont dit tout leurs efforts en tant que mères, en tant
qu’épouses, pour colmater les brèches du quotidien. Elles m’ont dit les
trésors
d’ingéniosité, d’opiniâtreté, de créativité qu’elles déploient.
Nous
nous sommes appuyés sur cette
ingéniosité et sur cette créativité pour imaginer des programmes de
développement pionniers: microcrédit, foyers de cuisson améliorée,
utilisation
de l’énergie solaire pour les séchoirs et pour les fours. Les
potentiels des
savoir-faire locaux ont été valorisés. Des forgerons, des potières ont
été
formés, des centres de production d’inserts en céramique ont été
construits,
des villages ont été accompagnés dans leur démarche éco-touristique.
Mais
surtout nous avons beaucoup appris nous-mêmes par les missions
d’échange et nos
agriculteurs et nos techniciens en énergie solaire ont beaucoup appris
en
venant ici. C’est dans cet échange de réciprocité que nous sommes plus
efficaces ensemble.
La
qualité du partenariat a été reconnue
par le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) qui a
signé une
lettre d’intention le 17 novembre 2008 avec les deux Régions.
Notre
programme de coopération
décentralisée va faire de Fatick la première région du Sud à devenir
neutre en
émission de gaz carbonique.
C’est
à travers ce type d’action,
conjuguée naturellement à l’action d’un Etat que l’on peut changer les
règles
de la planète. Partout se mettent en place ces actions qui changent
concrètement la vie des gens, créent de la ressource, développement des
régions. Ces petites rivières font de grands fleuves.
La
coopération décentralisée, bien sûr, ne
remplace pas des coopérations à l’échelle des Etats et des continents.
Mais on
pourrait faire tellement plus si on n'avait ne serait-ce que quelques
miettes
des milliards perdus par les établissements bancaires.
L’aide
au développement n’est pas un luxe
de pays riche. C’est précisément parce que nous sommes tous confrontés,
ensemble, au même moment, à la plus grave crise économique que nous
devons agir
ensemble. Car nul ne s’en sortira seul et encore moins contre les
autres, mais
les uns avec les autres.
Chers
amis,
Vous
le voyez il existe des raisons
profondes d’espérer. J’aime cette phrase de Martin Luther King :
« Il n’y
a que quand il fait suffisamment sombre que l’on peut voir les
étoiles. »
Une
de ces lueurs est apparue récemment,
aux Etats-Unis d’Amérique avec l‘élection de Barack Obama. Au-delà du
symbole
de cet homme noir, jeune qui accède à la première puissance du monde et
redonne
une fierté à tous les hommes et femmes de couleur et plus largement, à
ceux qui
se sentent opprimés, au-delà de ce symbole créateur d’espoir, il y a la
politique américaine qui change radicalement.
Son
économie s’est effondrée comme une
maison rongée par les termites depuis des années et qui s’écroule
subitement.
Une violence qui oblige l’Administration Obama à mener une révolution
sur tous
les fronts. Front intérieur avec la refonte du système financier, la
loi sur
les superbonus, l’investissement dans la croissance verte. Front
extérieur avec
un tournant dans les relations internationales, le dialogue. Cette
stratégie de
la main tendue portera ses fruits, j’en suis convaincue. Dialoguer même
lorsqu’il n’y a plus de mots pour le faire. Construire des médiations
là où le
dialogue est rompu. Voilà ce que doit être la diplomatie du XXIè siècle.
Il
y a ensuite le forum de Belém.
L’altermondialisme n’a jamais autant mérité de porter son nom. Penser
le monde
différemment, faire le serment de dépasser tous les schémas, les lieux
communs,
les systèmes de pensée qui rapetissent, être créatif et réaliste à la
fois. A
Belem comme à Washington, j’ai ressenti la même pulsation : celle de
l’énergie
vitale des peuples qui prennent les fausses vérités à contre-pied, se
rassemblent, joyeux, sentant que le monde d’après se soulève.
Oui,
je crois à la force citoyenne, la
force du peuple qui se dresse, comme s’est dressé le peuple des
outremers,
autour d’un leader qui a porté la soif de justice et de respect : Elie
Domota.
Aucune atteinte à la dignité, aucune arrogance ne peut résister à la
force de
conviction et à la détermination d’un peuple qui a soif de respect et
d’actions
justes.
L’écoute,
la démocratie participative, la
médiation font leurs preuves partout où elles s’appliquent. Là où
l’écoute est
défaillante, là où l’exaspération et la violence surgissent.
Plusieurs
révolutions soufflent sur le
monde et notamment une révolution des couleurs. Nous sentons bien que
nous
sommes à un tournant. Mais nous ne savons pas quel en sera le sens.
Si
bien que la question qui se pose à nous
aujourd’hui, Sénégalais et Français, Africains et Européens, est
celle-ci : Que faire naître ensemble ? Et comment le
faire naître?
La
réponse commune, nous la vivons ici
dans cette salle, nous la vivrons encore à Fatick demain, avec tous les
exemples de développement durable. C’est celle de la fraternité qui
nous permet
de bâtir ensemble des solutions respectueuses de la planète que nous
partageons. Vous avez autant si ce n’est plus d’atouts que nous avec
l’énergie
solaire pour réussir la croissance verte. Alors vous imaginez comment
nous
pouvons être efficaces en unissant nos efforts et nos volontés.
Chers
amis,
Pour
le meilleur et parfois hélas le pire,
nos destins ont été liés. Ils sont liés.
Le
pire : ce fut l’esclavage, cette
« déportation la plus massive et la plus longue de l’histoire
des
hommes », comme l’a écrit Christiane Taubira dans l’exposé des
motifs de
notre loi de 2001 qui reconnaît ce « crime orphelin »
pour ce qu’il
fut : un crime contre l’humanité.
Le
pire : ce fut la colonisation dont
une partie de la droite, dans un projet de loi, a essayé de nous faire
croire,
en 2005, qu’elle eut des « aspects positifs ».
Voici
ce que je disais en 2005 au ministre
de l'Intérieur à ce sujet:
« La
vive réaction de nos
compatriotes des Antilles vous a permis de mesurer l’offense faite à la
République par la loi adoptée par votre majorité, qui promeut une
lecture
révisionniste de la colonisation et heurte, dans l’Hexagone comme
outremer,
celles et ceux pour qui l’adhésion à la France ne peut s’inspirer que
des
valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité, bafouées hier par le
colonialisme et aujourd’hui par les discriminations.
L’honneur
de la République, c’est la
lucidité d’une histoire partagée dans une France accueillante à tous
les
siens. »
Permettez-moi
d’être très claire. Qu’il y
ait eu à cette époque des hommes et des femmes sincères de bonne
volonté, cela
est sûr. Mais on n’a rien dit quand on n’a dit que cela. Le problème
est que la
colonisation fut un système. Ce système doit être condamné pour ce
qu’il
fut : une entreprise systématique d’assujettissement et de
spoliation. Ses
séquelles doivent être combattues sans fléchir.
Les
colonisés n’avaient pas le choix. Le
travail forcé et le Code de l’Indigénat étaient la règle. Et le mépris.
Et le
racisme. Et la violence d’un système qui fit les uns ployés sous le
joug des
autres.
Je
veux rendre honneur à ceux qui, dans
toute l’Afrique, se sont battus et sont morts dans une combat qui était
le
combat des Africains, oui, et de toute l’humanité.
Et
je suis fière qu’il y ait eu en France
des consciences pour s’insurger et des militants pour se porter aux
côtés de
ceux qui luttaient pour leur indépendance. Ceux-là défendaient nos
valeurs
quand la colonisation en était la négation.
Je
crois que nous avons le devoir de poser
les mots justes sur ce qui fut. Car les mots font plus que
nommer : ils
construisent la réalité et le regard qu’on porte sur elle. Nos plaies
d’histoire ne sont pas toutes cicatrisées. Le devoir de mémoire n’a pas
besoin
de permission. Chacun s’en acquitte avec la subjectivité et l’héritage
qui est
le sien. Ce dont, en revanche, nous sommes collectivement comptables et
responsables, c’est du droit à l’histoire et du devoir de vérité.
Ce
droit à l’histoire et ce devoir de
vérité, c’est ce qui permet de regarder les faits en face et de
partager un
récit qui ne soit pas ressassement du passé mais moyen de le dépasser
sans
amnésie et de se projeter ensemble dans l’avenir.
Dans
la dernière lettre qu’il a écrite à
sa femme avant d’être assassiné, Patrice Lumumba a dit sa foi
inébranlée dans
l’établissement de la vérité historique :
« L’Histoire dira un jour
son mot. L’Afrique écrira sa propre histoire ».
Honneur
aux maîtres de la parole qui
conservèrent et transmirent. Honneur aux historiens de l’Afrique qui
ont
rappelé au monde que non seulement l’Afrique était le berceau de
l’humanité
mais qu’elle était avec l’Asie mineure le berceau de la civilisation
humaine.
Honneur
aux historiens de l’Afrique qui
ont rappelé au monde l’existence des grands royaumes et des grands
empires de
l’Afrique. Honneur aux historiens de l’Afrique qui ont retracé les
mille et une
relations nouées bien avant la conquête, en des temps où le Sahara, la
Méditerranée et l’Océan Indien n’étaient pas des frontières mais des
points de
passage et de mise en contact.
Quelqu'un
est venu ici vous dire que
« l’Homme africain n'est pas entré dans l'Histoire ».
Pardon
pour ces paroles humiliantes et qui
n’auraient jamais dû être prononcées et qui n’engagent pas la France.
Car vous
aussi, vous avez fait l’histoire, vous l’avez faite bien avant la
colonisation,
vous l’avez faite pendant, et vous la faites depuis.
Et
ce que Léopold Sedar Senghor et Aimé
Césaire ont magistralement accompli avec le concept
« négritude » ,
vous l’avez poursuivi avec le mot « Afrique », cet
étendard d’une
dignité reconquise.
C’est
pour cela que les œuvres des
historiens Cheikh Anta Diop du Sénégal et de Joseph Ki-Zerbo du Burkina
Faso,
constituent non seulement un sommet de la science, mais aussi un sommet
de la
lutte pour la liberté.
C’est
pour cela qu’il était si important
de démontrer comme ils l’ont fait que la Grèce ancienne devait tant à
l’Egypte
ancienne qui elle-même devait beaucoup à l’Afrique. Ils ont montré que
les
langues africaines permettent le même déploiement de la rationalité
humaine que
les langues européennes.
Il
leur a souvent été reproché d’être
partisans.
En
insistant sur leur engagement
indépendantiste et panafricain, on a voulu mettre en doute la rigueur
scientifique de leurs recherches.
Mais
aujourd’hui, chaque jour, les découvertes
de l’égyptologie valident les thèses de Cheikh Anta Diop.
Une
certaine histoire européenne de
l’Afrique a voulu dénier aux Africains la fierté d’être Africains.
Et
comme le pensait Lumumba, écrire c’est
agir et agir c’est écrire.
Pour
aujourd’hui, il est bon que se
constituent autant que cela est possible des équipes mixtes de
chercheurs
africains et européens pour retracer le destin commun de l’Afrique et
de
l’Europe. Car c’est en élucidant ensemble les pages communes de nos
histoires
que nous pourrons écrire ensemble les pages communes de nos futurs.
Alors
oui, il est temps que nous
pratiquions davantage entre nous l’égalité vraie, loin des
paternalismes, des
misérabilismes, des ostracismes, loin des doubles langages qui masquent
mal les
doubles jeux.
Oui,
la France doit honorer sa dette à
l’égard de l’Afrique et que les Français doivent apprendre à l’école ce
qu’ils
ont reçu de l’Afrique.
Quand
notre territoire national fut
envahi, l’Afrique fut un refuge et une aide pour les forces de la
France Libre.
Les
soldats africains ont contribué, sur
tous les champs de bataille, à inverser le cours de l’histoire.
Le
8 mai 1945, sans l’Afrique et les
Africains, jamais la France n’aurait retrouvé sa liberté.
Alors
comment oublier la sanglante
répression menée au camp de Thiaroye contre des Tirailleurs qui
réclamaient
simplement le respect, leur dû et le droit de porter leurs galons car
ils
croyaient qu'à l'égalité du sang versé devait succéder l'égalité des
droits.
Ils avaient raison.
Il
y a des mots que le peuple français
doit au peuple sénégalais et à tous les peuples africains qui ont
souffert pour
nous et par nous, ce sont des mots simples mais puissants, trois mots
que j'ai
envie de dire ici en tant que citoyenne et élue de la République
française :
Pardon.
Merci pour le passé. Et s'il vous
plaît, pour l’avenir, bâtissons ensemble.
Je
veux que nous ayons la force de
reconnaître enfin tout ce que nous vous devons et tout ce que nous
pouvons
ensemble.
Et
c’est parce que j’aime la France, parce
que je la crois suffisamment forte et généreuse, que je la veux capable
de
regarder son histoire en face. Je le veux capable d’assumer son devoir
de
vérité et son devoir de responsabilité.
Nous
devons créer ensemble, à l’échelle de
nos deux continents, une "Commission Vérité du passé et avenir
commun" qui aurait accès à toutes les archives civiles et militaires,
qui
accueillerait tous les témoignages et qui aurait pour mission de dire
le vrai,
de pacifier les mémoires et de récueillir tous les témoignages.
La
France républicaine mérite aussi que
cesse ce qu'on appelle - et on sait ce que cela veut dire - la
Françafrique et
l'opacité de décisions prises dans le secret de quelques bureaux.
Chers
amis,
Nos
pays doivent inventer une relation
fondée sur le respect et l’intérêt mutuel. Je veux une France du
respect,
dénuée d’arrogance, ouverte, mais exigeante sur la défense des libertés
démocratiques partout où il le faut.
Il
faut en finir avec cette idée fausse
selon laquelle la démocratie et les droits fondamentaux n’auraient
qu’un seul
berceau, l’Occident. Dans une conférence donnée récemment par Stéphane
Hessel
sur l’histoire de la Déclaration universelle des droits de l’homme dont
il fut
l’un des rédacteurs, il avait donné la parole à Suleiman Bachir Diagne.
Ce
dernier rappelait que dans la Charte du Mandé du XIIIème siècle, ce
« Serment des Chasseurs » qui se voulait aussi
adresse au monde, on
trouve une définition toujours actuelle des droits de la personne
humaine.
Je
veux rendre hommage au Sénégal, au
Mali, au Ghana, au Bénin, au Liberia, à tous les pays du continent qui
ont su
s’ouvrir aux transitions démocratiques. Surtout, je veux rendre hommage
à tous
ceux qui, jeunes et moins jeunes, fidèles aux idéaux qui guidaient
leurs aînés
au moment des indépendances, se battent pour faire vivre leurs droits à
la
liberté, à l’égalité et à fraternité.
Pour
nous, Français, cela veut dire que
nous ne pouvons ni soutenir les dictatures, ni jamais abandonner les
démocrates. Le refus absolu de l’ingérence dans les affaires
intérieures d’un
pays souverain ne signifie pas que l’on s’abstienne de lui demander des
comptes
toutes les fois que cela est nécessaire. C’est cela le dialogue entre
égaux.
Chers
amis, la démocratie est un droit ;
elle est aussi une chance. Je crois qu’elle est un facteur fondamental
de
développement économique et social. Partout où les citoyens prennent
part aux
décisions qui les concernent, les inégalités diminuent, et l’efficacité
économique augmente.
Nous
devons favoriser toutes les
initiatives pour faire de l’Afrique le continent du XXIe siècle.
Mesdames
et messieurs, la crise que nous
traversons est mondiale, et c’est parce qu’elle touche tous les recoins
de la
planète, toutes les activités humaines, que nous allons la surmonter
ensemble.
Le temps est venu de la citoyenneté planétaire.
Croyons
pour cela aux forces de la vie.
Ayons la certitude que le temps est venu de ne plus perdre un seul
instant, de
se consacrer corps et âme à jeter des ponts et non plus dresser des
murs.
Croyons aux hommes et aux femmes de bonne volonté, croyons à leur
sincérité,
leur créativité, leur courage, leur bon sens, leur espoir, leur
aspiration à la
paix : civile, économique, sociale, écologique, et à l’épanouissement
personnel. Croyons à la défense des valeurs humaines comme arme
politique à
part entière. C’est la décision de placer coûte que coûte le progrès de
l’être
humain au cœur de toute action. D’en faire l’axe permanent et non plus
la
variable d’ajustement.
Le
rôle de l’Afrique dans cette profonde
mutation est majeur. Parce que l'Afrique a subi plus que tout autre
endroit du
monde, souffert plus que tout autre continent, elle peut imposer l’être
humain
au cœur du système et devenir un phare pour le monde. Qui mieux qu’elle
peut
saisir l’impasse de la déshumanisation, elle qui a subi à travers les
siècles
cette déshumanisation. C’est dans le feu qu’on forge les plus belles
lames,
c’est dans les larmes que l’on peut aussi forger les plus grandes
joies. Alors
imaginons ensemble, agissons ensemble, réussissons ensemble le nouveau
monde qui
vient.
Faisons
notre cette jolie phrase que j’ai
entendu de la bouche des jeunes de Thiaroye: soyons solidaires comme
les grains
de l’épi de maïs, forts comme le baobab, courageux comme le lion.
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Ségolène
Royal
source
06 avril 2009
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