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« Shantayanan
Devarajan, économiste en chef de la Banque mondiale pour l'Afrique
"La
récession fera
mourir 700 000 enfants africains par an"
La Banque mondiale redoute
que la crise économique, qui commence à affecter l'Afrique
subsaharienne, n'y
fasse basculer 6 millions de personnes dans l'extrême pauvreté, avec
moins de
1,25 dollar par jour de revenu. Shantayanan Devarajan, son économiste
en chef
pour l'Afrique, précise les menaces qui pèsent sur ce continent. » 
L'Afrique avait été
relativement
épargnée par la crise jusqu'au début de 2009. Quelle va être la
dégradation de
sa conjoncture ?
La
crise l'a atteinte en janvier-février
et elle se diffuse par quatre canaux : la chute de la demande de
matières
premières, le reflux des investissements étrangers, le recul
vraisemblable de
l'aide internationale et la baisse des envois de fonds à leur famille
des
travailleurs émigrés. Nous avons calculé que ces envois reculeraient de
4,4 %
cette année.
La
croissance africaine de 5 % par an
avait permis de faire reculer la pauvreté de 8 points (de 58 % à 50 %)
de 1995
à 2005. En matière de lutte contre la pauvreté, l'Afrique a fait mieux
que
l'Inde. C'est dire les progrès de ce continent et la menace que fait
peser une
croissance qui retombera de 4,9 % à 2,4 % en 2009 du fait de la crise.
Des
problèmes politiques vont apparaître.
Pourquoi
?
Pendant
plus de dix ans, la forte
croissance, le recul de la séropositivité et de la pauvreté, une
meilleure
alimentation ont récompensé les réformes de structures et de
gouvernance
parfois douloureuses que ces pays ont eu le courage de mener dans les
années
1990. De ce fait, les opinions publiques étaient en train de se rallier
à ces
efforts, qui ont fait tomber le taux d'inflation africaine de 18 % à 11
%.
Si
la récession s'installe, le soutien
populaire risque de disparaître. D'autant que les pays riches
conduisent des
politiques inverses de celles qu'ils ont conseillées aux pays
africains. Ils
nationalisent leurs banques et accroissent leurs déficits budgétaires
après
avoir dit qu'il fallait privatiser et réduire les dépenses.
Inévitablement, les
hommes politiques africains se demandent s'ils doivent faire pareil !
Pourtant, vous prévoyez que
les
économies africaines ne tomberont pas en récession...
En
Europe, la récession multiplie
dramatiquement le nombre des chômeurs, mais quand la reprise sera là,
tout
rentrera dans l'ordre. En Afrique, le simple recul de la croissance de
2 % ou 3
% a des conséquences graves et persistantes. Nous avons calculé à
partir des
précédentes crises que la récession contribuera à faire mourir au cours
de leur
première année 700 000 enfants africains par an.
Les
causes de cette surmortalité sont
toutes imputables à la crise : nutrition dégradée, eau potable plus
rare,
assainissement plus inefficace, services de santé moins présents,
parents
obligés de délaisser leurs enfants pour assurer la subsistance de la
famille,
etc.
L'Afrique avait-elle décollé
avant
que la crise ne la frappe ?
La
croissance y demeurait fragile. Son
taux d'investissement (15 %) était trop faible par rapport aux taux
d'Asie du
Sud (25 %), sans parler de la Chine (35 %). Les entreprises y ont du
mal à se
développer, par exemple en raison de réglementations paralysantes : au
Kenya,
par exemple, il faut pour créer une entreprise satisfaire à dix
procédures qui
durent en moyenne 48 jours, alors qu'en Asie du Sud il suffit de sept
procédures et de 32 jours. Cela coûte cher !
Le
manque d'infrastructures (routes,
ports, lignes électriques) nuit à la rentabilité des investissements.
Il n'y a
toujours pas d'augmentation de la productivité agricole. Les services
demeurent
insuffisants : nous avons calculé que, sur 100 dollars dépensés pour le
service
de santé au Tchad, 1 seul dollar sert effectivement au malade. Le taux
d'absentéisme des enseignants ougandais s'élève à 27 % : un jour sur
quatre,
les élèves n'ont pas de cours !
Que
fait la Banque mondiale
pour combattre la récession ?
Sur les 43 milliards de
dollars d'aides que la Banque mondiale dépense en trois ans pour les
pays les
plus pauvres dans le cadre de l'Association internationale de
développement
(AID), la moitié est destinée à l'Afrique. Nous augmentons l'aide à
l'agriculture qui reçoit, cette année, 1 milliard de dollars contre 400
millions
par an seulement, il y a cinq ans. Nous espérons que les bailleurs de
fonds
tiendront leurs promesses d'aide.
Etes-vous
optimiste, malgré tout ?
Oui,
car en quelques mois le
continent a subi une crise pétrolière et une crise alimentaire et les
gouvernements
y ont bien réagi, refusant de céder à la démagogie, comme
l'instauration d'un
contrôle des prix, et affirmant qu'il fallait maintenir le cap des
réformes
sans lequel aucun développement durable n'est possible.
Propos recueillis par
Alain Faujas
LE
MONDE | 05.05.09
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