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L'histoire oubliée des 16 de Basse-Pointe

16 de Basse-PointeSoixante-dix-neuf questions posées aux jurés mais une seule réponse : non coupable. Le 14 août 1951, le verdict de la cour d'assises de la Gironde résonnait comme un terrible désaveu. 16 ouvriers agricoles martiniquais, transférés dans les cales d'un cargo pour être jugés en France, étaient acquittés après trois ans de détention préventive. Ces 16 coupeurs de canne à sucre, venus du village de Basse-Pointe, étaient poursuivis pour l'assassinat du responsable de la plantation où ils se tuaient à la tâche. Issus pour la plupart d'anciennes lignées d'esclaves, ils répondaient de la mort d'un béké, un descendant de colon. Qui plus est à Bordeaux, la ville dont la prospérité puisait en partie ses racines dans l'activité passée de son port négrier.

L'image était forte. Elle fut très vite évacuée. En pleine guerre froide, les 16 de Basse-Pointe ne pouvaient que déranger la politique des gouvernements de l'après-guerre partisans du statu quo dans les colonies. En proclamant leur innocence, la justice signifiait aussi que la façon dont les grandes familles békés traitaient les Noirs dans les plantations sucrières de la Martinique insultait la République. 58 ans ont passé. Mais le vent de révolte qui souffle sur les Antilles ramène dans l'actualité cet épisode oublié de l'histoire de la Martinique, sujet d'un remarquable documentaire qui sort sur les écrans (lire ci-contre).

36 coups de coutelas

Été 48. Depuis plusieurs semaines, l'agitation gagne dans les plantations de Victor Depaz, l'un des grands industriels de l'île. Ce propriétaire terrien aime se promener sur son cheval blanc, vêtu d'un costume et d'un panama blancs. Il règne sur une armée de miséreux rivés à ses terres. On ne quitte pas un béké sans son autorisation. Plusieurs ouvriers partis chercher de meilleures rémunérations sur un autre domaine ont dû revenir contraints et forcés.

Trois d'entre eux, les plus impliqués dans le fonctionnement du syndicat qui vient de se constituer, ont carrément été expulsés. Interdits de travail, ils perdent aussi la case insalubre où leur patron les logeait.

Les coupeurs de canne se mettent alors en grève pour obtenir leur réintégration. Le 6 septembre, Gaston de Fabrique, le responsable de la plantation dont dépendaient les trois bannis, est pris à partie. Averti de l'altercation et croyant, à tort, son frère en danger, Guy de Fabrique accourt à son secours. Armé et accompagné par trois gendarmes, il survient au moment où un groupe malmène un non-gréviste. La vue des uniformes électrise l'air. Quelques mois plus tôt, sur une autre propriété, les forces de l'ordre ont abattu trois grévistes. En toute impunité. Le ton monte, deux coups de feu claquent avant que les gendarmes ne soient désarmés. Blessé, Guy de Fabrique prend la fuite et se cache dans un champ de cannes à sucre. C'est là qu'il sera retrouvé, face contre le sol, le corps percé de 36 coups de coutelas dont 3, fatals, portés à la tête.

« À partir du moment où tu avais fait la grève, on t'enfermait », raconte René Polomat, l'un des16 accusés toujours en vie (1). Les ordres venus de Paris, notamment du ministre de l'Intérieur, le socialiste Jules Moch, sont clairs. Se servir du crime pour réduire l'agitation et casser les communistes qui incitent les 40 000 coupeurs de canne à sucre de l'île à se révolter. De préférence, ce sont les syndicalistes de la plantation qui sont jetés en prison. La recherche de la vérité est repoussée à plus tard. On ne la connaîtra pas. « Sur les 16, il y avait 11 innocents et 5 coupables », avoue aujourd'hui pour la première fois René Polomat. L'auteur des ultimes coups mortels n'a semble-t-il jamais été retrouvé.

Le dossier soumis aux jurés de la Gironde était d'une faiblesse insigne. Les gendarmes ont rendu les armes du défunt à sa famille sans chercher à savoir qui avait tiré les coups de revolver ayant mis le feu aux poudres. Les rares témoignages à charge émanent de taulards à la moralité douteuse. Un ouvrier agricole a bien désigné cinq personnes. Analphabète, il l'avait fait par écrit dans les locaux de la police ! Devant la cour d'assises, il ne se souvient plus de rien. Alors que l'accusation part en quenouille, les 16 font montre d'une solidarité sans faille. Depuis le premier jour, ils affirment sans faiblir n'avoir rien vu et n'avoir rien fait.

Des restes d'esclavagisme

En France, le procès prend un tour éminemment politique. Depuis des semaines, la presse communiste demande en une l'acquittement des 16. Au Havre, les dockers CGT ont bloqué le cargo qui les amenait des Antilles. À Bordeaux, le journal du Parti « Les Nouvelles » publie les noms et les adresses des jurés à qui des militants rendent visite quand ils n'inondent pas de lettres le président de la cour d'assises. Mais tout n'est pas que propagande. Venu témoigner à la barre, le célèbre ethnographe Michel Leiris confie que c'est à la Martinique qu'il a vu « le spectacle de misère le plus effroyable de [son] existence. »

Les coupeurs de canne, dont l'espérance de vie ne dépasse pas 40 ans, sont payés à la tâche, utilisés comme des bêtes de somme sur des propriétés où ils subsistent dans des cases loqueteuses, privés de tout et des libertés les plus élémentaires. Si l'esclavage a été aboli en 1948, la servitude n'a pour autant pas disparu. La départementalisation accordée par Paris en 1946 n'a rien changé. Les droits sociaux sont restés en métropole, à commencer par le droit de grève, pourtant gravé dans le marbre de la Constitution.

« C'était des restes de l'esclavagisme. Que les nègres se révoltent, qu'un jour il y ait une violence, cela n'était pas étonnant », dira peu de temps avant sa mort l'immense poète Aimé Césaire. Pour cette grande figure de la Martinique, il n'y avait d'autre solution que l'acquittement plaidé il y a 58 ans avec une extraordinaire conviction par Me Georges Gratiant. « De tout temps, on a toujours jugé tous les nègres de la terre avec une chicote à la main. Messieurs de la Cour, je vous demande aujourd'hui de les cravacher de votre amour, de leur ouvrir vos coeurs afin que demain on leur ouvre les portes du fort du Hâ. » À ses mots, la salle de la cour d'assises de Bordeaux n'était plus qu'applaudissements. Les 16 de Basse-Pointe étaient entrés dans l'histoire.

(1) Les citations reproduites sont extraites du documentaire ou des journaux de l'époque aimablement communiqués par la bibliothèque de Bordeaux.

Auteur : dominique richard
d.richard@sudouest.com





Un van de liberté un esprit insoumis