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Soutenons les
luttes
sociales mais défendons les principes démocratiques. 
Photo : F. Palli
Il s’est passé le jeudi 7 mai à Basse-Terre quelque
chose de grave que nous, citoyens guadeloupéens, ne pouvons tolérer et
qu’il faut
éclaircir.
Le président du Conseil Général, Jacques Gillot,
avait décidé de réunir en Congrès les élus de la Guadeloupe en invitant
aussi
de nombreux acteurs de la société civile dont Elie Domota et le LKP.
Voulant
apparemment tenir compte des critiques souvent adressées aux élus,
Monsieur
Gillot –du moins telle était son intention clairement exprimée-
espérait
« donner la parole aux citoyens » les invitant à
« construire
ensemble un projet guadeloupéen de société », selon les termes
même de
l’invitation adressée à tous. Il s’agissait, selon le Président du
Conseil
Général, d’élaborer ensemble une méthode. Il précisait qu’il
recherchait là une
démocratie plus « participative ».
Quoi qu’on puisse penser de l’opportunité d’un tel
congrès, de ses visées politiques voire politiciennes –et nous
signataires de
cette déclaration ne sommes pas tous d’accord avec l’option politique
des présidents
Gillot et Lurel- nous tenons à
affirmer solennellement que les représentants politiques
démocratiquement élus
du peuple guadeloupéen ont parfaitement le droit d’élaborer, comme ils
l’entendent, leur stratégie politique. Leur refuser ce droit c’est
porter
atteinte aux libertés démocratiques du peuple guadeloupéen. Or, c’est
exactement ce qui s’est passé à Basse-Terre : un acte dont la
nature
profonde a consisté à refuser aux élus le droit d’exercer leur mandat
électif.
Mais ce fut subtil. Subtil, car cet acte s’est déguisé pour éviter
qu’il ne
soit perçu pour ce qu’il est : une atteinte à la démocratie
qui
s’apparente à une insurrection. Les habits du déguisement ? Un
certain
usage du temps et de l’ordre : agir avant la tenue du congrès
et faire
mine de ranger la salle (prétendument occupée symboliquement) pour
échapper au
soupçon de l’antidémocratisme. Cette occupation tumultueuse avec intimidation du
personnel administratif
et déplacement de sièges et de matériels nécessaires à l’organisation
de la
séance excluait de fait les participants. Un débat serein pouvant
difficilement
être conduit dans de telles conditions, l’annulation du Congrès par le
Président du Conseil général s’imposait
Le LKP joue avec le feu sur une poudrière. Envahir
le Palais du Conseil Général, lieu emblématique de l’exercice de la
démocratie
et cela depuis les lendemains de l’abolition de l’esclavage, en
affirmant
lancer un « avertissement » aux élus, constitue bel
et bien une
remise en cause de la légitimité électorale. Nous ne pouvons qu’attirer
l’attention sur l’ambigüité du terme avertissement :
prévention ou
menace ?
Les dirigeants du LKP se justifient en déclarant
qu’ils sont pèp-la, que c’est la
rue
qui gouverne et avouent qu’ils veulent remplacer la démocratie
représentative
par la démocratie directe sous prétexte que la première serait
« en
panne ». Si en effet le vote n’est pas le tout de la
démocratie, il en est
le passage obligé, insuffisant certes, mais nécessaire. La question
rectrice
que nous posons au LKP : de quel
droit ? La défense des travailleurs ne doit en
aucun cas être
attentatoire à la vie de la démocratie. Quand il décide d’envahir le
palais du
Conseil Général sous prétexte que la démocratie serait en panne, le LKP s’octroie un droit que le peuple
souverain ne lui a pas confié. Il s’agit là d’un coup de force.
Penser que
la démocratie représentative est en panne est une opinion. On peut la
partager
ou pas. Envahir le palais du Conseil Général est un acte qui appelle
une
qualification. Commettre l’acte en s’autorisant de sa seule opinion est
démocratiquement dangereux. Confondre imprudemment la foule et le
peuple,
prétendre incarner le peuple sans aucune médiation et sans aucune
procédure
collectivement élaborée et approuvée, voilà ce qui nous semble
gravissime. Le cahier de revendications du
LKP n’est
pas la Constitution guadeloupéenne.
Beaucoup d’entre-nous avons soutenu les
revendications sociales exprimées par le LKP et, aujourd’hui encore, on
peut
estimer que les revendications des travailleurs sont pour l’essentiel
légitimes.
Mais, avec ce triste événement de Basse-Terre, on est passé d’une
revendication
sociale et sociétale soutenue par une majorité de Guadeloupéens à une
posture
politique du LKP. Cette posture joue avec les principes fondamentaux de
la
démocratie et nous, simples citoyens guadeloupéens, soucieux de
l’évolution
positive de notre pays, quelles que soient les options politiques de
chacun
d’entre nous, unissons ici nos voix pour déclarer que ce jeu est
dangereux. Il
constitue une remise en cause voilée de ces principes démocratiques.
Donc, une ferme mise au point s’impose. Elle
s’impose d’autant plus que cette remise en cause s’est avancée masquée
dans l’hémicycle
du palais du Conseil Général. Nous déclarons être profondément attachés
aux
principes démocratiques devant structurer la vie publique, l’exercice
de la
citoyenneté, toutes choses pour lesquelles nos ancêtres se sont battus.
Seuls
ces principes peuvent permettre non seulement un débat constructif et
pacifique
au sein de la société guadeloupéenne, mais plus important encore, sa
propre
survie.
Pour nous, la démocratie, c’est aussi bien la
possibilité de la
liberté d’expression
de toutes les opinions, fussent-elles minoritaires, le débat public, la
représentation politique exprimée par le vote, ce qu’on appelle la
démocratie
représentative, que le droit aussi de manifester dans la rue son
mécontentement. Mais un pouvoir social
manifesté légitimement dans la rue –et
quel que soit son succès- s’il peut renforcer positivement les choix
politiques
des élus, ne peut tenir lieu de pouvoir politique sauf bien
sûr quand les
conditions d’une vie politique démocratique ne sont pas réunies, ce qui
n’est
pas le cas dans la Guadeloupe d’aujourd’hui. Autrement, nous entrons
dans une
logique où l’autorité charismatique du leader ou du groupe l’emporte
sur celle
de la loi commune.
En conclusion, même si nous
reconnaissons le droit
qu’a LKP de faire avancer ses revendications, sans doute légitimes,
nous condamnons
fermement sa double prétention
1- sa prétention à
incarner à lui seul le
peuple, tout le peuple, et ainsi à parler en son nom
2-
sa
prétention à détenir un pouvoir directement issu de la rue et ainsi
disqualifier
la représentation politique. Cette disqualification ayant pour fonction
de nier
du coup la légitimité par le vote. Cette double prétention est grosse
de toutes
les dérives y compris celle de nous orienter vers le cycle mortifère de
la
violence et de la guerre civile ou affrontements graves entre
Guadeloupéens.
Est-ce l’intérêt de la Guadeloupe ? Assurément, non ! Parce que nous soutenons les
luttes sociales tout
en étant fermes sur les principes fondamentaux de la démocratie dans
notre
pays, nous tenions à mettre en lumière ce qui fait la gravité de
l’événement de
Basse-Terre.
Première
signatures par ordre alphabétique :
Albina
Tony (enseignant) ; Boucard Harry (enseignant) ;
Boutin Raymond
(historien) ; Comper Gaelle (universitaire) ; Dahomay
David
(enseignant) ; Dahomay Jacky (enseignant) ;
Deriau-Reine Sonia
(enseignante) ; Diman Delile (cadre à l’INSEE) ;
Ducosson Dany
(psychiatre) ; Hermantin Fred (Président de la ligue des
Droits de l’homme
de la Guadeloupe) ; Hermantin Evelyne (enseignante) :
Lubeth Guy
(enseignant) ; Maragnes Daniel (enseignant) ; Morton
Claude
(enseignnt) ; Rolle William (Présidente le la ligue des droits
de l’homme
de la Martinique) ; Rovelas Jorge ; Reinette Pierre
(Directeur des
services au Conseil Général) ;Saad Christian
(universitaire) ;
Savanah Charles (enseignant) ; Toomiche Paul (ancien
syndicaliste) ;
Toumson Roger (universitaire)
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