Le sacrilège.
« … vérité et amitié nous sont
chères l’une et l’autre, mais c’est pour
nous un devoir sacré d’accorder la préférence à la vérité. »
(Aristote, Ethique à Nicomaque, I,
4,
1096 a 16-17).

Ce mot
célèbre d’un grand esprit
de même calibre que ceux qui pétitionnent, le 12 mai dans les colonnes
de France-Antilles, contre la
« foule » qui ose
souiller les lieux
saints du Conseil général, est très juste. Mais il ne laisse pas
deviner
combien il peut être douloureux d’avoir à douter de l’attachement de
ses amis à
la vérité.
Voler au secours des
Présidents des Conseils général et régional,
aujourd’hui, est-ce défendre la « démocratie en
péril » ?
o Les
pétitionnaires fournissent sa caution solennelle à
la thèse de l’ « insurrection »
soutenue, sur les plateaux de télévision, par les Présidents des
assemblées
locales qui ont qualifié de « putsch »,
de « coup d’état »
l’occupation du Conseil général le 7 mai.
Cette thèse appelle
trois
remarques :
1. L’un
des Présidents au moins se
considère
comme un Chef d’Etat. N’est-il pas absurde, dès lors, d’envisager la
souveraineté d’une Guadeloupe qui, dans ces conditions,
serait déjà un
Etat ? C’est de la « menace »
d’un coup d’Etat qu’il faut se soucier désormais.
2. Cela
explique pourquoi les Présidents
estiment que par le fait d’occuper Conseil général, le leader du
mouvement
s’est comporté en « Président de la
Guadeloupe ».
3. Enfin,
« coup d’état »,
« putsch »,
« insurrection » :
l’objectif de
la pétition est de nous faire voir ce que nous n’avons pas
vu : le LKP a
cherché à renverser les deux Présidents pour s’emparer de leur pouvoir.
Qu’est-ce qui a fait échouer le putsch ? Le courage avec
lequel les élus
ont su parler à la foule, bien entendu.
o Quels
objectifs visent tous ces messages télévisés et
« pétitionnés » ? Même dans notre régime
démocratique, un putsch ne peut
rester impuni. Faut-il,
alors, procéder à l’arrestation des membres du LKP, et, bien sûr,
interdire
cette association séditieuse ? Cela ne
« s’impose »-t-il pas
autant que la « mise au point »
intellectuelle ? Cette pétition se serait-elle « déguisée pour éviter qu’elle ne soit perçue pour ce
qu’elle est » ?
o Avons-nous
bien perçu la gravité de ce qui s’est passé
au Conseil général ? Certainement pas assez. Les
pétitionnaires vont tout
« éclaircir » et
nous
expliquer pourquoi ils ne peuvent « tolérer »
de tels méfaits. Ce qui s’est passé est un acte « gravissime » qui « a
consisté à refuser aux élus
le droit d'exercer leur mandat électif. » Les preuves ne
manquent pas :
1. Certes, on pourrait penser
que
venir manifester deux heures avant le début des travaux permet d’éviter
qu’ils
ne soient interrompus, une fois lancés. Certes, cette manifestation est
jugée
« plutôt débonnaire »
par
le journal Le Monde du 09/05/09.
Mais, la pétition nous l’explique, après les élus, en réalité il s’agit
d’une
insurrection fasciste. La manifestation du jeudi 7 mai est un
« acte [qui]
s'est déguisé pour éviter qu'il ne soit perçu pour ce qu'il est ».
Comment le sait-on ? …
On le sait.
2. S’agit-il d’un procès
d’intention ? Pas du tout : il faut
savoir que cette
occupation dite symbolique, ne peut être que « prétendument
symbolique ». Pourquoi ? … Parce que.
3. De
même quand l’envoyée spéciale du journal Le
Monde écrit : « Le
collectif a donc tenu meeting, puis rangé la salle pour 14 h 30 »,
n’en croyez rien. Les pétitionnaires vous éclairent : il
s’agissait
seulement de « faire mine de ranger
la salle ». A quoi ça se voit ?
… On le voit.
o Il faut donc
une science de l’interprétation, nous
disent les pétitionnaires. Et pour cela, il faut avoir la maîtrise des
« principes ». En
particulier, il
faut apprendre à ne pas « confondre
imprudemment la foule et le peuple ». Un peuple vote
et attend
sagement. Seule une foule, antidémocratique
par nature, cherche à troubler la « sérénité »
de ses élus par des interpellations « tumultueuses ».
Un peuple vote et se tait. Un peuple attend qu’on lui indique quand,
comment,
et où il peut prendre la parole. S’il ne respecte pas ces règles
élémentaires
de la démocratie, le peuple se dégrade en « foule »
méprisable.
o Décidément,
donc, nous n’avons pas de chance. Dans les
années cinquante, un autre grand intellectuel qui pensait à la même
hauteur que
ceux qui pétitionnent aujourd’hui, nous a sermonnés dans le fameux Cahier d’un retour au pays natal :
« Et dans cette ville inerte, cette foule
criarde si étonnamment passée à côté de son cri comme cette ville à
côté de son
mouvement, de son sens, sans inquiétude, à côté de son vrai cri, le
seul qu’on
eût voulu l’entendre crier parce qu’on le sent sien lui seul ;
parce qu’on
le sent habiter en elle dans quelque refuge profond d’ombre et
d’orgueil, dans
cette ville inerte, cette foule à côté de son cri de faim, de misère,
de
révolte, de haine, cette foule si étrangement bavarde et muette. … Cette foule qui ne sait pas faire foule
… ne participant à rien de
ce
qui s’exprime, s’affirme, se libère au grand jour de cette terre sienne.
»
o Au moment où
l’on aurait pu croire que ces paroles
commencent à être entendues, les pétitionnaires d’aujourd’hui nous
disent que
« faire foule » est antidémocratique.
C’est manquer de respect à l’égard de nos « représentants ».
o Nul doute que
si l’ordre « démocratique » en
Guadeloupe était « déguisé pour
éviter qu'il ne soit perçu pour ce qu'il est », s’il
s’y cachait de
l’intolérable, nos pétitionnaires, si habiles à mettre à nu ce que
cachent les
« habits »,
n’auraient pas
manqué de nous éclairer à ce sujet. S’ils ne disent rien, c’est
assurément
qu’il n’y a rien à dire. Le 7 mai, au Conseil général, il y a eu
« une atteinte à la démocratie qui
s'apparente
à une insurrection ». Voilà tout ce qu’il y a lieu
de savoir. Car vous
le savez, n’est-ce pas : l’insurrection n’a jamais servi la
démocratie ?
Frantz Duhamel
Marie-Claude Fouche
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