|
LA LETTRE DU PALIMA (PArti pour la LIbération de la
MArtinique)
N° 10 – Jeudi 16 avril 2009
L'analyse du mouvement
populaire de février-mars 2009 soulève exaltation chez les uns, prudence, voire
hostilité, chez d’autres. A l'évidence, cet événement se caractérise par sa
complexité. Ce n'est en tout cas, de notre point de vue, pas une lutte «
consumériste » comme l'avancent certains observateurs, souvent – pas
systématiquement- pour justifier leurs propres positions intégrationnistes ; en
effet, l'interprétation de ce conflit n'échappe pas au contexte du débat sur le
statut qui traverse le pays. En réalité, à bien des égards, les journées de
février-mars expriment tout à la fois une quête de justice sociale, l'impasse
du système départemental et l'affirmation d'une identité qui veut vivre. Mais,
au-delà de ce constat et des acquis bien réels du Collectif du 5 février, trop
souvent cantonnés en arrière plan, se posent le choix d'une alternative de
développement à l'économie de comptoir et, solidairement, la question du
pouvoir politique ainsi que celle de la définition d’un nouveau modèle social,
plus équitable et plus solidaire.
QUELS MATERIAUX POUR L'ANALYSE
?
L'étude des « principaux
axes de la plateforme revendicative du Collectif du 5 février 2009 contre la
vie chère et pour l'emploi », parus environ une semaine après le début de
la mobilisation, ne saurait suffire à appréhender la signification de ce
mouvement dont l'ampleur a largement débordé de sa base syndicale et a surpris tout
le monde, y compris ceux-là mêmes qui l'avaient impulsé. On pourrait être tenté
de considérer que cette plateforme juxtapose une série de revendications,
souvent justes, mais sans cohésion explicite globale, sans mise en évidence
d'une vision à moyen et à long terme de la Martinique. A décharge, il
conviendrait sans doute d’opposer que cet état de fait correspond à une
première étape dans la construction d’un mouvement populaire inédit. Les
matériaux de référence doivent donc être plus larges si l'on veut faire émerger
la signification de ces journées. Ils doivent comprendre les mots d'ordre
scandés, les chansons, la parole du peuple, les actions menées, toute cette
effervescence de l'esprit et du coeur qui avait pris d'assaut les rues de
Foyal.
UNE SAISON D'ESPERANCE 2
Par
ailleurs, et c’est presqu’une tautologie de l’énoncer, il n'existe pas de
mouvement populaire pur idéologiquement. Les luttes de cette importance
–jusqu'à 30 000 personnes certains jours- reflètent des contradictions sociales
diverses, des aspirations hétérogènes, des vouloirs multiples, des conjonctions
fructueuses d'attentes. On ne peut non plus exclure la part de routes
souterraines du génie collectif qui soulèvent et jalonnent les grands
mouvements de masses. C'est donc, tout autant que la « plateforme »,
l'interprétation de ces matériaux plus larges qui nous aidera à dégager les
principales caractéristiques de ce conflit, ses acquis et ses limites.
Signalons en passant, même si cette hypothèse ne relève pas directement de la
réflexion politique, qu'il ne serait pas sans intérêt d'analyser les
corrélations éventuelles entre une grève aussi massive et les épreuves
collectives récentes que le peuple martiniquais a traversées (crash d'août
2005, ouragan d'août 2007, séisme de novembre 2007, décès de CESAIRE en avril
2008). Peut-être y-a-t-il aussi dans cet embrasement des consciences quelque
chose de l'ordre du vital qui serait une réponse aux incertitudes du monde, aux
défis du moment et aux épreuves collectives récentes ?
UNE
DEMANDE DE JUSTICE SOCIALE ET DE RESPECT
Sur
les 323 points de revendications du Collectif du 5 février, le thème de la
lutte contre la cherté de la vie a incontestablement constitué l'élément
fédérateur de la mobilisation. Rappelons que, jusqu’alors, en
Martinique, jamais lutte syndicale n’avait directement porté sur la baisse des
prix ; l’augmentation du coût de la vie entraînait généralement, en
compensation, une demande d’augmentation des salaires. Il reste que la
problématique des prix touche au cœur même d'une organisation économique fondée
sur les superprofits générés par l'économie de l'import-distribution. Il ne
s'agit donc pas d'une simple revendication « consumériste » mais d'une remise
en cause de l'ordre économique issu d’un système colonial première manière,
avec ses situations d'exclusives, de monopoles et le pressurage maximal de la
population. Il n'est pas pour autant assuré que la baisse de 20 % sur quelques
centaines de produits, pour positive qu'elle paraisse à priori, contribue un
tant soit peu au démantèlement de ce système qui n'a pas été affecté dans ses
mécanismes essentiels. En effet, durant et après les négociations, la grande
distribution a mis en oeuvre moult stratagèmes pour sauvegarder ses marges de
profits et a préparé les conditions pouvant lui permettre, au plus tôt, de
réduire à néant les concessions auxquelles elle a été acculée. C’est dire que
l’identification plus concrète de ces mécanismes, le recours à des moyens d'un
autre niveau (législatifs) et l'élaboration d’alternatives globales mieux
conçues s'imposent pour transformer l'ordre colonial. La journée du vendredi 6
mars a d'ailleurs montré jusqu'où était prête à aller la caste békée pour
défendre ses privilèges et de quelles complicités elle bénéficie au plus haut
niveau de l’Etat français. 3
Par
ailleurs, la « pwofitasyon » est un terme qui ne sert pas seulement à décrire
l'exploitation de la main d'oeuvre, les superprofits et les bas revenus ; elle
réside aussi, et peut-être ne l'a-t-on pas suffisamment dit, dans la violence
qui est quotidiennement faite à de larges fractions de notre peuple : le
chômage, l'exclusion, le mépris, le naufrage d'une partie significative de
notre jeunesse etc...
…
L'idéologie de la « pwofitasyon », hybride de la
société esclavagiste et de l'ordre colonial, telle la peste, a contaminé
l'ensemble des strates sociales de notre pays et induit, à tous les niveaux,
des rapports sociaux déshumanisants. Elle nie l'autre dans sa dignité, le
dévalorise. Nous vivons dans une société briseuse de rêves, compartimentée,
figeant les individus à des places prédéterminées. Aurions-nous la savante
naïveté de croire que des siècles d'abrutissement et de perversion nous aient
laissé totalement indemnes ? C'est pourquoi il est si urgent de repenser
notre société… et de nous repenser nous-mêmes (chanjé lèspri-nou, chanjé
péyi-a, chanjé lavi-a). Ainsi, la demande de respect a-t-elle été en
permanence présente durant ces journées de mobilisation populaire. Le besoin de
paroles aussi… Paroles dressées comme des totems sur des pancartes d'une
saison d'espérance, paroles lancées dans le «sèbi» des petits groupes ou encore
paroles montées à l'abordage des voitures-sono, de « Télé Otonom Mawon » ou de
KMT. Ce sont paroles d'existence, d'estime de soi, de reconquête de soi. Par
bien des aspects donc le mouvement du 5 février se veut une contestation du
système départemental-colonial, dans ses dimensions économiques et sociales,
mais aussi dans ses déclinaisons sociétales, dans les rapports humains qu'il
instaure. En ce sens, cette exigence de justice sociale, de justice tout court,
de respect et de pouvoir vivre autrement rejoint les luttes qui se développent
à l'échelle de la planète pour rendre un autre monde possible.
LES
PULSATIONS DE LA NATION MARTINIQUAISE
Durant ces 38 jours, on
a aussi senti les pulsations de la nation martiniquaise. Un même sentiment
d'appartenance a transcendé classes et catégories sociales. Une même volonté de
réappropriation du pays s'est manifestée. Le slogan « Matinik sé ta nou,
Matinik sé pa ta yo » a clairement exprimé cet état d'esprit, même s'il a
eu l'air d'incommoder des cerveaux enflés par une culture de la génuflexion. Un
peuple a bien le droit de réclamer sa souveraineté sur son territoire ! Quelle
différence y a t il à vrai dire entre ce slogan et le cri fondateur de
l’O.J.A.M. («
La Martinique aux martiniquais »), en 1962 ? Une même continuité historique
et intime les relie. De même, le mot d’ordre des syndicats enseignants du
Collectif (« le droit de vivre et travailler au pays ») est exactement
le même que celui vulgarisé en 1990 par les professeurs de lycées
professionnels (P.L.P.) mobilisés contre le projet gouvernemental d’envoyer en
France une centaine d’enseignants martiniquais, guadeloupéens et guyanais,
alors même que des postes existaient sur place.
D'autres
symboles (le drapeau), des slogans, le message porté par Tanbou Bokannal ou
Bèlè-Nou exprimaient l'esprit national martiniquais. Mais, plus que tout, ces
milliers de femmes (majoritaires) et d'hommes, de retraités, de jeunes
montraient le désir de faire peuple ; ce peuple dégageait un puissant sentiment
de fierté de se voir debout en aussi grand nombre. Cette expression
nationale ne surgit pas du néant ; elle résulte de plusieurs décennies de
luttes et d'éducation dans tous les domaines : politique, idéologique,
syndical, écologique, culturel, symbolique… Les organisations
indépendantistes et les mouvements culturels et écologistes, année après année,
ont puissamment contribué à briser la paralysie idéologique de ce pays et ont
irrigué, chacun à sa place, les progrès de la conscience nationale et les
résistances qui ont jalonné ces quatre dernières décennies, jusqu'à
aujourd'hui. Certes, ce sentiment national n'a pas pris, à cette occasion, la
forme d'une revendication statutaire. Dans le cas précis de la Martinique, ni
l'orientation retenue par l'intersyndicale, ni le contenu de la plateforme, ni
l'hétérogénéité de la direction ne le permettaient. Précisons que les
déclarations de tel ou tel dirigeant syndical sur le statut ne traduisent pas
nécessairement la nature d'un mouvement populaire qui a rassemblé des dizaines
de milliers de personnes et ne reflètent pas toujours les orientations des
autres membres du collectif, tant il est vrai que nombre de ceux-ci professent
des positions exactement contraires. En définitive, l'impasse du système
départemental ne peut, en lucidité et en logique, qu'impliquer un changement de
statut et de type de développement. Cinquante ans après les événements de
décembre 1959, première remise en cause de la départementalisation de 1946, le
mouvement de février 2009 a montré l'impasse définitive de ce statut et pose,
désormais, la nécessité d’une alternative systémique.
UN BESOIN
URGENT DE POLITIQUE
Le
long conflit que nous venons de vivre a, certes, mis à nu de nombreux aspects
du fonctionnement de la société coloniale et abouti à d'indéniables avancées
sociales ; mais, de manière plus essentielle, il a ravivé la confiance dans les
luttes collectives ; il a révélé la capacité des masses à se mobiliser et à
assumer des situations difficiles comme la journée du 6 mars ; il a montré
l'importance de l'engagement des femmes qui ont littéralement porté ce
mouvement ; il a aussi marqué le retour de la jeunesse dans l'action militante.
De même des formes innovantes de solidarité sont apparues et des alternatives
de consommation ont été valorisées. Nos faiblesses aussi étaient au
rendez-vous, aux côtés de nos forces ; nous devons les assumer toutes, comme
autant de versants de nous-mêmes, les uns à corriger, les autres à consolider.
Au total, contrairement
à ce que d’aucuns pourraient penser, les journées de février-mars enrichissent
le débat politique ; elles indiquent la nécessité d’une meilleure prise en
compte des préoccupations sociétales de la population. La lutte pour le
changement de statut, en effet, ne saurait ni minorer, ni remplacer ce combat
qui relève du quotidien et qui, ici comme ailleurs, constitue un gage de la démocratie
sociale.
Loin
d’être en contradiction avec un projet d’émancipation nationale et sociale, ce
mouvement de masses appelle, au contraire, des réponses martiniquaises. Ainsi,
les mécanismes qui ont généré l'explosion des prix sont demeurés intacts ; les
situations d'exclusives et de monopoles se maintiennent ; les békés d'après le
5 février ressemblent à s'y méprendre aux békés d'avant le 5 février ; le
chômage massif des jeunes et des femmes, le déficit de la balance commerciale,
l'extrême dépendance alimentaire, la spéculation foncière restent à résoudre.
Si les structures administratives, économiques et politiques, si les mêmes
logiques qui ont été à l'origine de la crise en sortent indemnes et en état de
reproduire les mêmes impasses, c'est tout le sens de notre mobilisation qu'il
faudra interroger. La mise en oeuvre d'un projet de développement pensé par
nous et pour nous et la conquête d'un pouvoir politique permettant de modifier
radicalement nos rapports avec la France constituent par conséquent les seules
réponses de fond à l'échec du système départemental-colonial. Tant que les
Martiniquais ne seront pas acteurs et auteurs de leur destin et du
développement de leur pays, ils demeureront les spectateurs malheureux d'une
histoire qui, dans leur propre pays, se fera sans eux et souvent contre eux.
Tout autre discours n'est que supercherie. L'économie de comptoir représente un
système complexe qui s'insère dans un cadre idéologique, politique et
législatif précis, avec ses codes et ses réseaux. C'est par conséquent pure
illusion que d'envisager des réformes sociales profondes et durables sans
régler la question du pouvoir politique, donc du statut. Car la réponse à la
crise est bien politique… Donc, non politicienne, non soumise à des stratégies de
pouvoir personnel, non dépendante des rituels électoraux. La mesure de la
politique, telle que nous la concevons, réside dans sa capacité à briser toute
pesanteur, à déblayer tout le champ des possibles, voire à expérimenter
l’impossible, à condition de tracer avec précision la ligne de démarcation
entre l’utopie qui refonde et l’irrationalité qui égare. Le statut se veut la
liberté laissée aux femmes et aux hommes de notre nation de penser et de
prendre en charge leur espace, en indépendance d’esprit, dans une juste
relation au monde… La question du statut ne saurait évidemment faire
abstraction d’un nouveau modèle social nous permettant de nous émanciper du
colonialisme, de tous les mécanismes de « pwofitasyon » et de la vision
libérale du monde. C’est donc aller vite en besogne que de décréter « la
fin de la politique » comme d’autres prophétisaient, il y a peu, « la fin de
l’Etat » ou encore « la fin de l’Histoire ». Nous proclamons pour notre part
que jamais nous n’avons autant été en besoin de politique, que jamais il n’a
été aussi impératif que notre peuple s’empare de l’arme de la politique pour
changer sa vie.
L'HEURE DES RUPTURES FERTILES
Les
états généraux de Sarkozy dans les « DOM » ne prennent pas la mesure des enjeux
de développement et de l'indispensable mutation que nos sociétés doivent opérer
maintenant. Ni les paradigmes définis par l'Etat français, ni le calendrier
établi, ni la méthodologie imposée ne permettront d'aboutir à d'autre résultat
que le replâtrage de la devanture du système colonial.
Une fois de plus, la stratégie du pouvoir français consiste à décentrer
la dynamique d'élaboration d'une alternative globale, à tenter de priver le
peuple martiniquais du droit de penser lui-même son futur. Or, c'est cette
liberté qui doit être au centre de toute démarche. Nous n'avons pas besoin
d'assistance mentale. D'ailleurs, plusieurs initiatives martiniquaises ont
déjà été prises en matière de développement économique : S.M.D.E. (Schéma
Martiniquais de Développement Economique) ; Agenda 21 (projet de développement
durable et solidaire). Ces deux documents constituent un premier pas prometteur
qui pourrait s’enrichir des enseignements de ces cinq semaines de grève
générale. En décembre 2008, un cadre institutionnel était proposé par les élus réunis
en congrès. Il importe aujourd’hui de lui donner de la substance en précisant
les pouvoirs nécessaires à l’ambition que nous avons pour la Martinique et les
martiniquais. Nous continuons de penser que seul un Etat martiniquais doté
de tous les pouvoirs sera en mesure d’assurer durablement notre futur.
Mais, pour l’heure, tout compromis permettant de s’extraire de l’impasse
départementale et d’acquérir un certain niveau de souveraineté dans les
domaines que nous jugeons vitaux pour l’avenir ne peut être repoussé. Ainsi, la
recherche de la souveraineté alimentaire optimale, la préférence martiniquaise
à l’emploi, la protection du foncier, la maîtrise des politiques de
développement, l’émergence d’un espace économique martiniquais non marginalisé,
pour prendre quelques exemples, ne peuvent être assurées que dans le cadre d’un
pouvoir martiniquais. Certes, il n'est pas interdit d'aller plus loin, mais il
convient surtout, dans un premier temps, de mettre en oeuvre une véritable
pédagogie de diffusion et d’explication des travaux et des réflexions qui ont
rythmé la vie politique martiniquaise depuis plusieurs années. Il convient
singulièrement, dans la période actuelle, d'écouter la population, de débattre
avec elle et de prendre en charge sa parole et ses aspirations afin d'avancer
avec elle. Cette phase de participation populaire s'avère capitale pour
aujourd'hui et pour demain. Elle n'est ni démarche dilatoire, ni perte de
temps. Dans la Martinique que nous construisons -ensemble- chaque souffrance
doit être écoutée, chaque révolte entendue, chaque rêve respecté, chaque
richesse humaine partagée. Que chacun descende de son piédestal et écoute…
Qu'il parle aussi. C'est la seule condition de l'unité et de la confiance. Est
donc venue l'heure des ruptures fertiles, sans autarcie de l'esprit. Contre les
« bienséances » aliénantes, la pusillanimité et la tentation de l'immobilisme,
notre peuple doit être en capacité, maintenant, de s'émanciper d'un système qui
le maintient dans des archaïsmes sociaux, économiques, culturels et politiques
qui constituent autant d'embargos contre le futur. Février 2009 est donc une
saison d'espérance. Peut commencer le temps de la liberté, si nous le voulons.
Il exigera de nous tous encore plus d'efforts, encore plus d'unité, encore plus
d'ardeur, encore plus de conscience. Mais y a-t-il vraiment pour les peuples
d’autres chemins que celui de la liberté et de la responsabilité ?
Pour le
PALIMA
Francis CAROLE Clément CHARPENTIER-TITY
LE PALIMA – 25, rue Gabriel Péri –
Les Terres-Sainville- 97200 FORT DE FRANCE- 0696.45.43.13 - lepalima@orange.fr – francis-carole@wanadoo.fr –
Site Internet : lepalima.org
Organisation de la Jeunesse
Anticolonialiste Martiniquaise
|
|