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Entendre
ce que disent nos compatriotes
par
Serge HARPIN
Des
Etats Généraux
sans « Tiers Etat » - au sens
de Sieyès : un « tout »
qui n’est « rien » dans un ordre
politique qui ne sert qu’à
préserver les privilèges ; des Etats Généraux d’experts. Il y
a là aussi
matière à réflexion sur les limites de la démocratie participative,
dont
certains font spectacle pour prouver, par la mise en scène et
l’exploitation de
l’image, leur supposée culture démocratique. Or, à vrai dire, les
assemblées
participatives, le déroulement des Etats Généraux le montre bien, sont
encore
loin d’être des espaces d’expression populaire. Ce sont plutôt des
lieux où les
politiques et autres experts administrent leur vérité en usant des
techniques
de l’interactivité et du potentiel médiatique, particulièrement
télévisuel, de
démultiplication de l’effet.
On
nous rétorquera sans doute que les absents ont tort et qu’il serait mal
venu
plus tard, après les avoir boudés, de contester les conclusions de ces
Etats
Généraux. L’argument a l’apparence du bon sens, mais il ne prouve au
fond
qu’une chose : nous n’avons toujours pas entendu ce que n’ont
cessé de
dire et de répéter nos compatriotes :
1- Ne jamais confier à un
seul homme, à un seul clan trop de pouvoirs.
Cette exhortation,
renouvelée à chaque élection, ne dit rien d’autre que la hantise
populaire de
l’arbitraire ; un arbitraire déjà présent, à des degrés
divers, dans le
fonctionnement des entreprises. La menace d’un arbitraire politique en
Martinique n’est pas forcément là où on la cherche. Nous croyons
l’avoir
identifiée dans la montée en puissance d’un
« néo-populisme »
fortement associé à un désir légitime de renouvellement générationnel.
Ce
« néo-populisme » a la forme paradoxale d’une
technocratie et d’une
mystique du « Père fondateur » déifié pour donner un
surplus de
légitimité. Un surplus de légitimité qui devrait, croit-on, transcender
les
clivages partisans et le verdict des urnes. La technocratie rejoint
donc par
des chemins douteux la théocratie pour assurer sa base sociale. Le
peuple
pourtant, en dépit de son affection pour le « Père fondateur»,
a jusqu’ici
résisté. Et lors des dernières élections
régionales,
il a réaffirmé avec force, contre l’opinion du « Père
fondateur »,
sur l’ensemble du territoire martiniquais, pour qu’on l’entende bien,
son refus
catégorique qu’une seule personne, qu’un seul parti, contrôle à la fois
la plus
grande ville de la Martinique, la plus grande Communauté de Communes
(CACEM) et
la Collectivité Régionale. Les résultats ont été à la mesure de
l’évaluation du
risque. C’est dire que la figure du « Père » n’a de
valeur que si et
seulement si la possibilité de s’y opposer est maintenue ;
une opposition dont on sait qu’elle est structurante. Les martiniquais
ont à
nouveau fait valoir leur point de vue, toujours à contre courant de
celui du
« Père fondateur », lorsque les mêmes, ceux du parti
du
« Père », ont voulu, lors des récentes élections
cantonales, éliminer
politiquement l’actuel Président du Conseil général pour s’emparer de
cette
importante collectivité. Le message délivré par les urnes a été encore
plus
clair puisqu’on y a ajouté deux autres avertissements : 1/
C’est le
peuple, et le peuple seul, qui décide de qui reste et de qui part. 2/
Le
développement de la Martinique passe par le rééquilibrage d’ensemble du
territoire et non par la conception vieillotte et dépassée de
« ville
capitale » mobilisant les moyens administratifs, financiers,
technologiques et culturels nécessaires pour impulser le développement
de l’ensemble
du territoire. Fort-de-France à la différence de Saint Pierre n’a
jamais réussi
à jouer ce rôle de locomotive qui coïncide avec les phases
d’accumulation
primitive et marchande et ensuite d’expansion du capitalisme. Cela
s’explique
par le fait que son accession au statut de capitale correspond à la
période
d’effondrement de l’économie de plantation et d’absence, encore à ce
jour,
d’une nouvelle alternative de développement.
2- Concilier l’identité
politique, la citoyenneté française et européenne, et l’identité
culturelle,
être martiniquais et caribéen. Toutes les
consultations ont confirmé
cette volonté populaire, et ce malgré les nombreux manquements de la
République
Française. Comme le disent les Haïtiens à propos de la langue
française, la
citoyenneté française est un butin de guerre, arraché de haute lutte
dans la
première moitié du vingtième siècle par les classes populaires
encadrées par
les militants politiques et syndicaux communistes. Ils parachevaient
ainsi,
face à des forces rétrogrades, le projet d’égalité des droits des
masses
esclaves alliées aux mulâtres. Le refus populaire d’un Etat indépendant
martiniquais pour réaliser l’identité martiniquaise a été entendue par
la
grande majorité des indépendantistes et des souverainistes. C’est le
signe de
maturité politique et d’un réel pragmatisme. Alors, pourquoi le leur
reprocher ? Pourquoi refuser l’alliance (même critique) qui
seule peut
garantir une répartition plus équilibrée du pouvoir ?
3- Donner la priorité à la
question de la justice sociale. C’est la
revendication forte et
massive du mouvement du 05 février 2009. Celle qui détermine la
possibilité et
la durabilité des autres grands chantiers : le
développement
économique et la protection de l’environnement. Comment en effet
mobiliser pour
un développement qui produit des inégalités et des
injustices ? Comment se
mobiliser pour l’environnement dans une société où le lien social se
délite
parce que le choix qui l’oriente est celui du quantitatif, du cumulatif
et non
du qualitatif, du mieux-être et du mieux-vivre ensemble. La
préoccupation du
social ainsi posée amène aussi aux limites
de
la démocratie représentative et participative polluée par la logique
capitaliste et néo libérale. D’où la nécessité d’une réflexion
particulière sur
le fonctionnement démocratique actuel (qui intègre aussi la question
des médias
et des réseaux d’influence) et sur la possibilité d’espaces
authentiques
d’expression et de contrôle populaire.
L’absence
des classes populaires des lieux de parole
autorisés, l’absence de ceux qui, à la vérité, font et défont les
princes mais
ont tout à gagner de l’abolition des privilèges, les oblige, là où elle
peut
être délivrée (les urnes et la rue), à une parole concise mais
essentielle, à
une parole qui ne soit pas dans le bavardage. Il y a ainsi, pour qui
veut
entendre, matière à penser un nouveau projet de société, un nouveau
contrat
social. Il y a là aussi pour la majorité des élus du Congrès de la
Martinique
une assise solide pour le réajustement stratégique nécessaire à la
poursuite du
processus d’évolution statutaire qu’ils ont, avec raison, engagé.
Serge HARPIN
Schœlcher
le 01 mai 2009
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