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ALIKER

SYNOPSIS
Antilles.
Colonie de la Martinique, dans les années 30.
Un simple
militant communiste,
André Aliker, malgré l’opposition effrayée de ses proches, va prendre
la
direction de la feuille imprimée que son parti fait paraître, vaille
que vaille.
Par une
intuition
extraordinaire, Aliker devinera la force d’impact que pourrait
atteindre ce
moyen d’expression, et il transformera très vite la petite feuille
militante, «
Justice », en
un véritable journal, appliquant des méthodes
d’investigations et une éthique dignes de la presse moderne.
Dans
cet univers colonial, hiérarchisé et clos, soumis à la toute-puissance
des
usiniers et des planteurs, ce nouveau journalisme aura l’effet d’un
cyclone.
Aliker s’attaquera directement au plus puissant des usiniers : Le
Dragon.
Ce
dernier a la réputation de détruire tout ce qui s’oppose à ses
intérêts. Mais,
André Aliker, affrontant sa propre peur, défiant sa propre mort, avec
juste
l’idée qu’il se fait du journalisme, ira jusqu’au bout de son
intransigeant souci
d’information et de vérité. De liberté aussi.
Un peu
d’histoire…
Le 12
Janvier 1934, alors que le jour se lève sur Fonds Bourlet en
Martinique, deux
jeunes garçons jouent sur la plage. Une forme ballottée par le ressac
attire
leur attention. Les deux garçons s’approchent et découvrent le corps
sans vie
d’un homme. La victime est solidement ligotée, les deux bras attachés
dans le
dos. Les autorités judiciaires et les gendarmes dépêchés sur place
dressent un
premier
procès-verbal constatant un assassinat commis sur la personne d’André
ALIKER,
commerçant à Fort de France et gérant du journal « Justice
».
Un émoi
colossal soulève la colonie. Des manifestations populaires sans
précédent se
déclenchent.
Le
journal Justice se vend à des milliers
d’exemplaires…
Cet
assassinat ainsi que la violence qui le caractérise est un coup de
tonnerre qui
bouleverse et marque d’autant plus profondément la conscience
collective
martiniquaise que ses instigateurs demeurent aujourd’hui encore impunis.
André
ALIKER naît en 1894 au Lamentin, en Martinique. À 13 ans, il obtient
son
certificat d’études et travaille durant environ trois ans comme
charpentier
puis employé de commerce.
En
1913, il est exempté
de service
militaire, mais lorsque la 1ère guerre
mondiale éclate, il réussit au bout de la troisième tentative à se
faire
engager comme volontaire.
En
France, les rapports exécrables que les Européens entretiennent avec
lui, la
lecture de journaux comme « l’Humanité » et « Le Canard Enchaîné » et sa prise de
conscience de
l’exploitation de l’homme par l’homme provoquent un choc terrible chez
André
ALIKER.
Là,
dans les tranchées, au contact des hommes de la classe populaire et du
mouvement ouvrier français, surgit sa conscience révolutionnaire.
En
1918, il trouve une place de commis dans une maison de commerce de
Fort-de-France puis ouvre rapidement son propre commerce.
En
1920, il se consacre à l’action politique en fondant avec Jules MONEROT
et
BISSOL le groupe « Jean Jaurès ».
Le 8
mai de la même année, paraît le premier numéro de leur journal « Justice
».
Doté
d’une conscience sociale, il s’engage dans la lutte aux côtés des
travailleurs
et participe notamment à la grande grève des charbonniers de la
Compagnie
Générale Transatlantique d’avril 1925, mais on le voit aussi avec les
dockers,
les ouvriers du bâtiment et les ouvriers agricoles. La Martinique
durant cette
période est émaillée de conflits sociaux, de luttes politiques
intenses,
d’élections et d’actions ouvertes des milieux békés. Par leur puissance
financière, ces derniers font régner leur ordre.
Le
groupe Jean Jaurès est en échec. Son journal (Justice)
se vend
très peu. Ses dirigeants (Jules Monnerot, Juvénal Linval, Léopold
Bissol)
décident d’une opération de survie : développer les syndicats ouvriers
et augmenter
le niveau de conscience des travailleurs par un journal plus énergique.
Ses
associés proposent alors à André ALIKER de prendre la gérance du
journal et
d’en devenir le rédacteur en chef.
André
Aliker commence par refuser.
Sans
que nul n’en sache rien, cette proposition d’une si grande
responsabilité
l’épouvante.
Cette
peur réveille en lui une frayeur plus ancienne : une terreur
irraisonnée
éprouvée durant la guerre 14-18, dans les tranchées de Verdun. Il est
persuadé
que cette terreur est l’origine de la mort de quelques-uns de ses
compagnons.
Malgré
sa croix de guerre, il en a conservé comme une blessure intime, un
sentiment de
culpabilité qui, depuis, lui gâche la vie.
Mais
André se souvient qu’il s’était juré de ne plus jamais avoir peur.
Malgré l’anxiété
que provoque en lui cette responsabilité, il décide d’y faire face et
finalement d’accepter la proposition qui lui est faite.
Immédiatement,
André ALIKER n’hésite pas à dénoncer scandales, injustices et abus des
patrons
dont il devient la bête noire. Il est à la fois gérant, secrétaire de
rédaction, correcteur, diffuseur. Rédacteur aussi de notes courtes,
incisives,
percutantes qu'il signe, comme en manière de provocation. Mais son
souci est
aussi d’assurer la régularité de l’édition. À chaque parution, il fait
appel
aux lecteurs, et aux abonnés pour que l'argent rentre.
En
quelques mois le journal Justice connaît
un développement
considérable. André ALIKER met en place une trésorerie performante et
une
organisation de vendeurs ambulants qui permet à chaque parution de se
répandre
non seulement dans tous les quartiers de la ville mais aussi dans les
communes
les plus lointaines.
Mais le
plus étonnant est sa manière d’écrire, sa pratique inédite des
investigations,
son humour, le ton direct et sans concession avec lequel il s’attaque à
cette
petite vie coloniale, toute empreinte de racisme, d’exploitations
éhontées, de
corruptions diverses. À la grande surprise des dirigeants du journal,
André
ALIKER ne se comporte pas comme un traditionnel militant mais
véritablement
comme un journaliste d’un genre inconnu au pays.
La
responsabilité du journal déclenche une véritable révélation chez André
ALIKER.
Il a le pressentiment de la puissance que représente la presse et une
intuition
ardente de son rôle en devenir dans l’évolution des sociétés. Il place
même le
journalisme et le journaliste au dessus du militantisme de base, au
dessus de
la praxis marxiste. Il n’est, dit-il, au service que de la vérité, que
de
l’élargissement de conscience.
Il
dessine les contours d’une notion nouvelle : l’information.
Cette
attitude provoque des dissensions entre lui et ses camarades
dirigeants. Ces
derniers ne comprennent pas très bien ce qu’est un journaliste ni même
la
conception avec laquelle il organise les choix éditoriaux du journal.
Ces
dissensions atteignent une tension extrême à l’occasion d’un scandale
fiscal,
impliquant le plus grand planteur et usinier de la Martinique et le
plus
terrible d’entre eux, Monsieur Eugène AUBERY, dit « Le Dragon ». André
ALIKER révèle
au grand jour une immense collusion entre politiciens, magistrats,
hauts
fonctionnaires de la Colonie et planteurs.
Malgré
des mises en garde de tous bords, le gérant de « Justice
» publie
inlassablement des accusations étayées. La conviction de ceux qu’il
incrimine
est alors qu'ils ont affaire à un homme avec lequel aucune négociation
n’est
possible.
Les
menaces contre lui se font alors plus ouvertes.
Le 3
novembre 1933, lors d’une représentation du Cirque Dumbar à
Fort-de-France,
André ALIKER est pris à parti puis agressé par un groupe d’hommes.
André
ALIKER dépose plainte au commissariat de police de Fort-de-France, mais
cette
dernière est classée sans suite. Dans l’édition suivante du journal « Justice
», il accuse à nouveau
directement le Dragon. Celui-ci poursuit « Justice
» en diffamation et le tribunal
correctionnel de Fort-de-France
condamne André ALIKER, son gérant, à une amende.
Le
lundi 1er janvier 1934
vers 19 heures, alors
qu’il se promène à « La Française » à Fort-de-France, trois hommes
assaillent,
bâillonnent, ligotent et conduisent André ALIKER à demi inconscient
vers une
embarcation à fond plat qui attend. Jeté face contre le fond de la
barque, il
est emmené au large et largué à la mer. Il parvient à se défaire de ses
liens,
de son bâillon et à regagner la surface.
Pendant
plus d’une heure, il va nager avant de regagner la plage.
Ce
n’est que partie remise. Le jeudi 11 janvier 1934, sur le coup de 14
heures 30,
André ALIKER quitte l’imprimerie où se compose le journal « Justice
»,
rue Louis Blanc, sans avoir terminé les dernières formalités liées à la
parution du dernier numéro. Il embarque à bord d’une automobile Nash
3137
stationnée non loin avec son tailleur et ami Hugh DARCY MOFFAT. La
voiture
prend la direction de la route de Schoelcher. André ALIKER ne
réapparaîtra
jamais vivant.
Patrick CHAMOISEAU
Scénariste
UN
HEROS TRAGIQUE

Il y a un
mystère Aliker.
Pas seulement
le mystère de son assassinat demeuré impuni,
mais surtout l’indéchiffrable de sa trajectoire elle-même. Et ce
mystère ne
peut être explicité par ces masses de documents, procès-verbaux,
lettres,
articles, photos, que nous avons consultés. Quant aux relations des
témoins
directs (qui l’ont connu physiquement et qui nous l’ont évoqué au
quotidien),
leurs descriptions n’ouvrent à aucune clarté.
Deux
questions sont à rapprocher pour donner forme à ce
mystère :
Comment un
militant communiste, durant les années 30, dans
une colonie obscurantiste, a-t-il pu avoir l’intuition de ce que
pouvait être
la presse, et devenir un véritable journaliste
?
D’où lui
venait cette obstination qui l’amenait à ne rien
céder, lui si soucieux de sa famille, alors que les menaces se
précisaient,
qu’il se retrouvait de plus en plus seul, et qu’il éprouvait des
moments de
doute et de peur ?
Ce sont ces
deux axes qui nous ont aidé à construire les
dynamiques de cette histoire. La presse qui arrivait de France relevait
d’un
autre monde. Elle ne pouvait avoir d’accroche, ni servir de modèle,
dans
l’arriération violente qui constituait le journalier des isles à sucre
de cette
époque. Du point de vue interne, la « presse » existante avait toujours
été un
outil de pugilat. Les mulâtres de Saint-Pierre s’en étaient emparés dès
l’abolition de l’esclavage contre les féodalités békées. Mais il
s’agissait de
feuilles incertaines, sporadiques,
qui
exprimaient des opinions, envenimaient des polémiques, élargissaient à
l’échelle publique l’équivalent de cancans épistolaires. Aliker lui,
prendra la
feuille Justice (sensiblement du même acabit),
pour en faire une arme au
service non d’une idéologie, d’une opinion, d’un intérêt personnel,
mais de
l’exposé des faits, de l’information à dénicher, et de la vérité à oser
divulguer… Pour mieux comprendre ce que cela pouvait avoir d’incroyable
à
l’époque, il suffit de regarder ce qui se fait aujourd’hui, alors qu’il
n’y a
plus ni pression, ni menace sérieuse, ni un quelconque risque autre
qu’alimentaire.
Aliker fut
donc le père du journalisme martiniquais.
L’autre dimension fut le côté tragique du personnage.
Il semblait
regarder sa mort en face, la voir venir, la
laisser venir, trembler mais continuer à défier sa vieille djol comme
s’il ne
pouvait y échapper. Et cette posture inaltérable n’est pas le symptôme
d’un
coup de tête, d’un accès de colère suicidaire, mais une véritable
posture,
constante, réfléchie, étalée sur plusieurs années, et s’amplifiant sans
faille
à mesure que la menace se précisait...
Que savait-il
que nous ne saurons jamais ?
Qu’y avait-il
de visionnaire dans ce courage ardent ?...
D’où levait
cet éclat ?
L’idée qui
sous-tend ce film n’était pas de répondre à ces
questions mais de les vivre. Il ne s’agissait pas
de dissiper les ombres
de ce mystère, mais au contraire de bien les souligner, les amplifier,
en
soupeser l’intense complexité qui est la marque même du grand
héros
tragique.
Il s’agissait
aussi de rappeler que les situations les
plus désespérées ! comme celle d’une colonie à sucre de ces années-là !
sécrètent de manière toujours mystérieuse des alchimies oxygénantes,
des sursauts
d’humanisme, des exigences improbables qui réinventent les horizons.
Ce qu’on
appelle vulgairement des héros.
Et que les vieux-nègres crient : malboug.
Patrick
CHAMOISEAU.
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