Alexis, si
léger...
Diplomate mondain, poète
raffiné, il
fut sacré Nobel en 1960. Renaud Meltz raconte sa vie de gloire et de
bassesse
Le
lecteur doit le savoir d'emblée. Cette
imposante biographie de Saint-John
Perse est d'abord celle d'Alexis Léger. Le
premier est un poète
raffiné, précieux, abscons, fils naturel d'un Mallarmé lyrique et d'un
Claudel
agnostique, avec une pointe de vanille antillaise. Le second est un
diplomate
héritier de Briand, secrétaire général du Quai-d'Orsay de 1933 à 1940,
coïnventeur de la non-intervention en Espagne (1936), négociateur
ambigu des
accords de Munich avec Hitler (1938), fuyant la France en 1940, déchu
de la
nationalité française par Vichy, mais développant aux Etats-Unis durant
la
guerre un antigaullisme frénétique. Ces deux personnages n'en forment
qu'un
seul, mais leur ressemblance s'arrête là. La jeunesse est tout entière
consacrée à la littérature, l'âge adulte à la diplomatie, la vieillesse
de
nouveau à la littérature, avec un sens de l'esquive et du cloisonnement
digne
d'un roman d'espionnage.
Pseudonyme d'Alexis Léger,
Saint-John Perse est né le 31 mai 1887 à la Guadeloupe. Poète et
diplomate, il
meurt le 20 septembre 1975.
C'est en effet un grand
classique
de la vie intellectuelle française que
l'association de la diplomatie et de la littérature. Que l'on songe au
XIXe
siècle à Chateaubriand et à Stendhal; de nos jours à Dominique de
Villepin...
Mais c'est pendant l'entre-deux-guerres que la figure du
diplomate-écrivain
connaît son âge d'or. Sous la houlette de Philippe Berthelot,
prédécesseur d'Alexis Léger aux Affaires étrangères, la diplomatie
française
peut s'enorgueillir de compter dans ses rangs Paul Claudel
et Paul Morand, Jean Giraudoux
et Saint-John Perse lui-même:
la fine fleur des lettres françaises en plein épanouissement. Ce
protecteur des
écrivains est un personnage considérable. Fils du grand chimiste Marcellin
Berthelot, il est dans les années 1920 la pierre angulaire de
la diplomatie
française, négociateur du traité de Versailles aux côtés de Clemenceau,
patriote intransigeant mais converti ensuite au pacifisme de Briand,
passionné
et autoritaire, brillant et mondain, acharné et désinvolte: tout
gravite alors
autour du secrétaire général du Quai-d'Orsay. Grand ami de Claudel,
défendu par
Giraudoux contre la vindicte de Poincaré dans un de ses plus beaux
romans,
«Bella», le «seigneur-chat» (Jean-Luc Barré) est
bientôt trahi par
Alexis Léger qui travaille sournoisement à sa chute afin de s'emparer
de son
fauteuil.
Cette
histoire passionnante, Renaud
Meltz, historien à l'université de Polynésie française, nous
la conte avec
une minutie exemplaire, une information impeccable et une rigueur qui
n'exclut
pas le parti pris. Meltz n'aime pas son héros et souvent nous le fait
détester.
Le portrait véridique qu'il en trace est dépourvu de complaisance, mais
il est
fascinant. Alexis Léger-Saint-John Perse est un
grand affabulateur qui
sa vie durant a sculpté sa statue, affiné sa légende, ajouté et
retranché à sa
biographie, comme en témoigne sa Pléiade publiée de son vivant sous sa
vigilante
direction. Le don de réécriture de l'histoire le dispute ici à celui
d'écriture
de la poésie. Sept pages de «jardinage généalogique» pour tenter
d'accréditer
une ascendance aristocratique purement imaginaire! La Pléiade devrait
bien
penser à substituer à cette auto-fiction une édition critique digne de
la
collection. Il n'est pas jusqu'au nom de Saint-John Perse qui n'ait
fait
l'objet, après d'autres patronymes de fantaisie (Saint-Léger Léger -
avec ou
sans accent -, Sainfleger Léger, etc.), d'une fabrication délibérée et
sophistiquée. Cet homme aura eu sa vie durant un problème d'identité,
dont sa
pseudomanie galopante n'est qu'un signe. Au secrétariat général des
Affaires
étrangères, c'est un personnage ondoyant et divers, disciple de Briand
et de la
«sécurité collective», rallié trop tard à la fermeté envers Hitler,
servant
successivement Briand, Herriot, Paul-Boncour, Del-bos, mais aussi
Laval,
Flandin, et encore, hélas, Bonnet et Daladier. Il est débarqué du
Quai-d'Orsay
en pleine débâcle (mai 1940) parce que la maîtresse de Paul Reynaud,
Hélène de
Portes, jalousait la sienne, plus brillante, Marthe de Fels...
La poésie revient quand
l'action
s'éloigne.
A la fin de sa vie, il
cherche à obtenir par tous les moyens la reconnaissance publique qu'il
affecte
de mépriser. Un solide réseau d'amis et d'admirateurs, combiné avec la
répugnance de l'académiesuédoise pour le gaullisme de Malraux, lui vaut
le
Nobel en 1960. Dissimulé, calculateur, opportuniste, l'auteur
d'«Anabase» et
d'«Exil», qui a voulu faire du vent, de la mer, de la pluie et de la
neige des
mythes élémentaires, retourne aujourd'hui tout doucement à ce qu'il
était en
ses débuts: le détenteur d'une gloire confidentielle et sacerdotale.
Ici
s'arrête la politique, ici s'achève la poésie. Il y aura toujours des unhappy
few pour préférer Eluard,
Char et Saint-John Perse
à Apollinaire,
Aragon et Desnos.
J.J.
«Alexis Léger dit Saint-John
Perse»,
par Renaud Meltz, Flammarion, 850 p., 35 euros.
Jacques Julliard
source
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