« L’art, une
belle façon de se
l’approprier »
Jacques Martial,
Président de la Grande Halle de la Villette
« C’est en 2006 qu’à la Villette nous avons échafaudé le projet d’une
saison
culturelle consacrée au monde créole. Il s’agissait de faire découvrir
à la
France métropolitaine une création artistique qu’elle ignorait,
d’offrir un
lieu de rencontre grâce à l’art, d’aller au-delà de l’image touristique
du
monde des Caraïbes.
Il a fallu trois ans pour la mettre en place. Et l’actualité de ces
derniers
mois – la grève dans les Antilles – nous a rattrapés par hasard. Mais
j’ai dû
avoir une intuition, l’idée d’une urgence pour appréhender ces mondes à
travers
la beauté des œuvres. L’exposition qui se tient donc actuellement (1)
ne tourne
pas autour de l’esclavage . Mais l’esclavage appartient à l’identité
créole.
D’ailleurs, on sent, depuis l’ouverture de cette exposition, une vraie
curiosité. Les classes de ce quartier populaire et des banlieues
environnantes
qui défilent depuis quelques semaines ne font pas un simple travail de
consommation. Les élèves, souvent issus de familles immigrées, viennent
avec
papier et crayon, cherchant à reproduire l’œuvre qui les touche. Car
l’art agit
davantage sur la sensibilité, diffuse un autre langage.
C’est une très belle façon de s’approprier cette histoire. Cela me fait
penser
au moment où je récitais l’œuvre d’Aimé Césaire, Cahier d’un
retour au pays
natal. Quand je demandais à des élèves de choisir leur
passage préféré,
cela libérait la parole. Ainsi je me souviens d’une élève qui avait osé
parler
des cases qu’elles voyaient comme de belles habitations. Une beauté
qu’elle
s’était appropriée et que l’on peut ici encore s’approprier.
Le 10 mai, jour de commémoration de l’abolition de l’esclavage nous
organisons
ici un débat avec Suzanne Césaire, la veuve d’Aimé Césaire, sur la
place de la
femme artiste dans les sociétés créoles. Dans le code noir qui est
exposé à la
Villette, il était dit que les enfants appartenaient à la mère et au
maître de
la mère. La société matriarcale créole, qui aujourd’hui encore évacue
le père,
trouve sa source dans l’histoire de l’esclavage.
À travers les témoignages d’excellentes artistes, de personnalités qui
transcendent la vie, l’art offre un moyen de se libérer de cet
héritage, de le
connaître pour le dépasser, sans l’oublier et sans risquer de le
reproduire. »
(1)
Kréyol Factory à La Grande Halle, jusqu’au 4 juillet
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