Au milieu des années 50,
Haïti a vu naître l’un des rythmes les plus populaires des Antilles
francophones : le compas, précurseur du zouk. Parmi ses dignes
représentants, Tabou Combo, localisé à New York, submerge la planète de
sa
rythmologie tropicalo-funky, depuis exactement 40 ans ! En
direct de
Montréal, le groupe Ti Kabzy épice la racine de couleurs pop, rock,
reggae,
pour représenter le "compas nouvelle génération". Deux formations à
apprécier lors du festival Mizik Factory.
Haïti :
une île ravagée par la
misère, les dictatures, les crises politiques, et les catastrophes
naturelles.
Une terre, également, au carrefour d’un riche réseau d’influences, bâti
sur une
histoire chaotique. Sous domination espagnole, ce pays subit les
colonisations
française et anglaise (sud de l’île), avant de tomber sous seul joug
hexagonal.
C'est en 1804 qu'Haïti proclame son indépendance, un an après la mort
de
Toussaint-Louverture. Dès 1915, l’occupation américaine importe le
jazz, dont
les quatre lettres désignent sur l’île, une réunion de musiciens. Dans
les
musiques sophistiquées de l'île, se nichent donc les pistes
occidentales,
mêlées aux couleurs de l’Afrique, apportées par l’esclavage et
présentes
notamment dans la "musique racine".
Au
milieu des années 1950, le saxophoniste
Jean-Baptiste Nemours invente un nouveau style qui deviendra le
manifeste du
pays, et son plus fidèle ambassadeur : le compas. Dérivé du
merengue
national, dont le tempo se ralentit, il ne désigne pas seulement un
rythme,
mais aussi une manière de danser, de se vêtir, de parler. "Toute
une
culture se développe autour de lui", souligne Yves Joseph,
alias
Fanfan, compositeur, chanteur et manager de Tabou Combo. Très vite, ce
cocktail
savamment épicé, irrésistible et dansant, s’intensifie et submerge les
Antilles
francophones pour devenir le terreau d’une autre bande-son :
le zouk.
L’explosion Tabou
Combo : 40
ans !
Parmi
les porte-étendards du genre, Tabou
Combo se place aux premières loges. Leur aventure débute en 1967 dans
une
petite église de Pétion-Ville (banlieue de Port-au-Prince), où les
musiciens
Albert Chancy et Herman Nau se produisent pour la première fois.
L’année
suivante, ils adoptent leur nom définitif pour initier une ascension
fulgurante : en 1969, Radio Haïti les sacre Meilleur groupe de
l’année.
Une reconnaissance qui dépasse vite les frontières du pays – jusqu’au
Japon ! – dès l’installation du groupe à Brooklyn fin 1970.
Leur
généreux mélange de rara (musique de
carnaval en Haïti), de tambours vaudous, d’héritage européen
(quadrille,
contredanse), se pare des sonorités funky en vogue, et engendre ce qui
sera
leur marque de fabrique : le "compas-funk". En 1974, le tube New
York City submerge l’Europe et arrive en tête des ventes
françaises. De Juicy
Lucy emprunté par Maurice Pialat pour son film Police
(1985) à la
reprise de leur chanson Mabouya par Carlos Santana
(2002), d’Olympia en
Zénith combles, la réputation de Tabou Combo ne faiblit pas en quarante
ans de
carrière. "La traversée a été rude comme toute autre, qu’il
s’agisse
d’expéditions ou de musique", explique Fanfan. "Il
y a eu
beaucoup de séparations, mais surtout de fructueuses rencontres avec de
jeunes
talents, qui ont su apporter leur quote-part à l’évolution".
Le
succès repose aussi sur un triptyque
inébranlable : "respect, discipline, persévérance",
un
code qui accepte triomphes comme échecs, mais tient bon la barre. Avec
pour
volonté première de garder le cap du populaire et de faire danser les
gens,
Tabou Combo n’en infiltre pas moins des messages politiques et sociaux
dans ses
paroles. Ainsi, un titre du prochain album devrait évoquer la
présidence
d’Obama dont Fanfan se revendique fervent supporter. "Je
voudrais vivre
dans un monde où il y ait moins de gens affamés, illettrés, et plus
d’opportunités pour les jeunes car ils représentent l’avenir". Ce
dernier a d’ailleurs créé la Fondation Fernande-Joseph, qui s’occupe de
scolariser les enfants défavorisés.
Le compas nouvelle
génération : l’exemple Ti Kabzy
Durant
ces quarante ans, le style a bien
sûr évolué. Avec la technologie, l’influence du zouk, le hip hop et des
arrangements plus occidentaux, il est désormais aisé de distinguer le
genre
traditionnel du "compas nouvelle génération", auquel s’adapte Tabou
Combo. Des groupes comme Top-Vice, ou des artistes comme Wyclef Jean
(Fugees)
teintent ainsi le paysage d’autres nuances.
Parmi
eux, les musiciens de Ti Kabzy,
groupe basé à Montréal, assaisonnent leur compas d’accents reggae, pop,
rock,
rap et même country. Leur double appartenance – haïtienne et canadienne
–
suscite une musique hybride, qui place un peu plus le genre sur la
scène
internationale. "Ce qui au début, semblait n’être qu’une
partie de
plaisir entre un père et un fils (Raymond et Jean-Sébastien
Duperval,
guitare et claviers, ndlr) pour amuser la galerie et faire
danser la
communauté haïtienne de l’Estrie (ndlr : région du Québec),
s’est avéré
une montée en flèche vers le succès", raconte
Jean-Sébastien. "Musique
de divertissement, notre art reflète ce qui s’exprime autour de nous.
Notre
style s’inscrit aussi bien dans les tendances (le twoubadou à son
époque ou le
ragga à une autre période), que dans une totale innovation. Chacune de
nos
chansons possède sa propre couleur (merengue, zouk,
calypso, raggaton…)."
Et
si, grâce à Ti Kabzy notamment, le
compas s’exporte, il n’a pourtant pas encore l’ampleur d’autres genres
musicaux : "Il s’internationalise, certes, mais à un
rythme
beaucoup trop lent, un peu à l’image du développement d’Haïti, remarque
amèrement Jean-Sébastien. Le meilleur moyen de le
faire connaître
serait d’avoir des étrangers qui vivent l’expérience sur notre île.
Mais pour
cela, il faudrait un marché touristique, ce qui nécessite une stabilité
politique…"
Pour l’heure, Tabou Combo et Ti Kabzy viennent jusqu’à nous avec le
festival
Mizik Factory à Paris ! Une soirée pour faire le plein de vibes
ensoleillées…