Suzanne Césaire: Le Grand Camouflage
Le 7 mai,
au musée Dapper sera présenté le Grand camouflage. Le 10 mai, Journée
Suzanne Césaire au parc de la Villette .
Un jour d’avril
1941, dans la forêt d’Absalon, près de la montagne Pelée à la Martinique. Dans
l’exubérance de la végétation tropicale, il fait chaud, humide, une femme avec
un panier sur la tête croise un groupe de promeneurs. Il y a là Aimé Césaire et
sa femme Suzanne, René Ménil, André Breton, sa femme Jacqueline Lamba et leur
fille Aube, André Masson, Wifredo Lam et sa femme Helena. Quelques années plus
tard, chacun d’entre eux réalisera que le cours de sa vie a été modifié ce
jour-là.
Tout commence quand un bateau faisant route pour New York et transportant des
dizaines d’exilés (dont Claude Lévi-Strauss, Anna Seghers, Wifredo Lam, André
Breton…) fait escale en Martinique. Breton, qui cherche un ruban pour la petite
Aube, entre dans une mercerie de Fort-de-France, il tombe sur la revue
Tropiques et y lit des poèmes qui le bouleversent. Il demande à rencontrer son
auteur, Aimé Césaire. La mercière, qui se trouve être la sœur du philosophe
René Ménil, un des cofondateurs de la revue avec Aimé Césaire et sa femme
Suzanne, met tout le monde en contact. C’est le début d’un réseau d’amitiés
croisées et d’influences artistiques étonnamment fécondes.
«Le grand camouflage»,
l’essai qui donne son nom au livre rassemblé par l’écrivain Daniel Maximin, a
été écrit par Suzanne Césaire en 1945, c’est un écho de cette journée, un texte
poético-politique d’une grande énergie, à la fois lyrique et ancré dans la
géographie et l’anthropologie de la Martinique. Daniel Maximin dit que c’est
peut-être «le plus lumineux et le plus grand texte sur l’identité antillaise,
avec Peau noire, masques blancs de Frantz Fanon».
«Homme-plante». «Le
grand camouflage» est un des sept essais écrits par Suzanne Césaire, tous dans
Tropiques, la revue littéraire la plus importante des Antilles, publiée entre
1941 et 1945. Ils se moquent du doudouisme littéraire, parlent de poésie, des
racines africaines des Antilles, des paysages, de «l’homme-plante», une image
qu’on retrouvera dans la poésie très naturaliste d’Aimé, mais aussi dans les
tableaux de Masson et de Wifredo Lam, devenu l’ami intime du couple. Ils
mettent les Antilles sur la carte de la modernité littéraire et politique.
En plus des textes de Suzanne Césaire, le Grand Camouflage contient des textes
de Ménil, Masson, Breton, Aimé Césaire, tous liés à la forêt d’Absalon. (Autres
retombées de cette journée, non visibles dans le livre : certaines des toiles
de Masson et de Wifredo Lam, et sans doute aussi le divorce des Breton, après
lequel Jacqueline deviendra peintre).
De fait, l’expérience a été très forte, presque violente. «Nous croyons pouvoir
nous abandonner impunément à la forêt et voilà tout à coup que ses méandres
nous obsèdent : sortirons-nous de ce vert labyrinthe, ne serions-nous pas aux
Portes Paniques ?» écrivent Breton et Masson dans le Dialogue créole (publié en
1942 à Buenos Aires). «Cependant, les balisiers d’Absalon saignent sur les
gouffres et la beauté du paysage tropical monte à la tête des poètes qui
passent […]. Ici, les poètes sentent chavirer leur tête», répond Suzanne dans
un texte de 1945. La tête des poètes chavire aussi à cause de Suzanne. Breton
en tout cas l’a trouvée «belle comme la flamme du punch» et lui a dédié
plusieurs textes. En dehors de ces sept essais, Suzanne a écrit une pièce,
Youma, aurore de la liberté, qui a été jouée à Fort-de-France au début des
années 50, mais le texte a été perdu. Emile Capgras, ex-président du conseil
régional de Martinique, a été un des jeunes acteurs de la pièce, mais il a
perdu le texte depuis très longtemps. Après cette pièce, plus rien, Suzanne n’a
plus jamais écrit, et c’est une énigme. Comment une femme qui entre 25 et 30
ans a écrit des textes aussi forts a-t-elle pu s’arrêter définitivement ?
Qu’est-ce qui fait qu’une femme s’arrête ? Il faut chercher dans ce qu’on sait
de sa vie.
«Pieds gauches».
Suzanne est née en 1915 dans une famille de la petite-bourgeoisie mulâtre, sa
mère est institutrice. Après l’école communale à Rivière-Salée et le pensionnat
de jeunes filles à Fort-de-France, elle part faire des études de lettres à
Toulouse, puis à Paris. C’est là qu’elle rencontre un groupe d’amis, parmi
lesquels l’écrivain guyanais Léon-Gontran Damas, la comédienne Jenny Alpha (qui
s’extasie encore aujourd’hui sur l’intelligence de Suzanne), Gerty Archimède
(la future députée communiste de Guadeloupe) et Léopold Sédar Senghor, qui lui
présente Césaire.
Les photos de l’époque, comme celles qui seront prises plus tard, montrent une
jeune fille à la beauté solaire, les cheveux nattés ou en chignon, les yeux
brun clair, entre inquiétude et sérénité. Le groupe d’amis se retrouvait pour
aller au théâtre ou aux concerts de Duke Ellington, pour danser aussi, même si
Suzanne disait que, pour ça, Aimé avait «deux pieds gauches». Cela ne l’a pas
empêchée de l’épouser. Pour leur mariage, à la mairie du XIVe en 1937, elle
portait un tailleur rouge feu. Suzanne est là quand Aimé écrit en 1939, à 26
ans, son chef-d’œuvre, Cahier d’un retour au pays natal, c’est sans doute grâce
à elle qu’il est allé au bout.
Chassés de Paris par la
guerre, les Césaire repartent à Fort-de-France. Ils enseignent
au lycée Schoelcher et font des enfants : le quatrième naît en 1942, il y en
aura six en tout. Quand ils créent la revue Tropiques, qui sort malgré la
censure vichyste, entre 1941 et 1943, ils ont bien le sentiment de participer à
une internationale antifasciste.
Dans une Martinique sous gouverneur désigné par Vichy, ils écrivent : «Il n’est
plus temps de parasiter le monde […]. C’est de le sauver qu’il s’agit. Il est
temps de se ceindre les reins comme un vaillant homme. Où que nous regardions,
l’ombre gagne […]. Pourtant, nous sommes de ceux qui disent non à
l’ombre.»Suzanne et Aimé sont dans le même élan politique et littéraire.
Suzanne écrit. Ni ses enfants en bas âge ni son métier de professeur ne
l’arrêtent.
Après la guerre, Césaire est élu maire de Fort-de-France, puis député de la
Martinique, toute la famille part en métropole. Ils habitent rue de l’Odéon à
Paris, puis au Petit-Clamart en banlieue, ils retournent deux ans à
Fort-de-France et reviennent porte Brancion à Paris. Suzanne n’écrit plus. Mais
elle a alors six enfants, qu’elle élève à moitié seule puisqu’Aimé est en
Martinique une bonne partie du temps. Elle a aussi repris un poste de
professeur, sa fille Ina se souvient - elle l’a écrit à Daniel Maximin, qui
nous l’a rapporté - que ses élèves l’appelaient «la Panthère noire» et qu’elle
corrigeait ses copies en fumant des Royal Navy dans la villa Week-End du Petit-Clamart.
Ina se souvient aussi de ses robes et de son ensemble Tricosa, elle ne mettait
de pantalon que pendant les vacances. Elle se souvient des «cheveux électriques
qu’elle aimait déployer pour nous amuser», de ses «mains effilées de pianiste
sans piano, / Laissant se consumer entre ses doigts fuselés / La fumée bleue de
sa cigarette anglaise interdite» . Elle se souvient d’une mère qui «chante faux
et aime chanter, malgré les moqueries de ses enfants («Tous aux abris»)», et
d’une «médiocre cuisinière avec une exception : la brioche du dimanche matin».
Bol de chocolat.
Suzanne était aussi une militante féministe et politique «enthousiaste», qui
inventait le soir pour les enfants des contes petit à petit remplacés par des
récits réels. «J’avais 11 ans, et j’ai pleuré lors de l’exécution de Julius et
Ethel Rosenberg», dit Ina. Le dimanche matin, Suzanne laissait les enfants
seuls devant leur bol de chocolat pour aller vendre l’Huma au marché du
Petit-Clamart.
L’écrivain haïtien René Depestre qui fréquentait la famille à l’époque se
souvient que Suzanne était toujours très présente dans les débats. Ina décrit
sa parole«à la fois aisée et fluide, parfois acerbe, souvent ironique». Elle
n’écrivait plus, mais elle restait une partenaire, pas une muse, pour Aimé. Peu
avant sa mort, il y a un an, le poète disait encore : «On respirait ensemble,
avec la foi dans l’avenir.» Et cela même si Suzanne avait fini par le quitter
en 1963 (à 48 ans), même si elle avait eu une histoire d’amour avec un autre
homme, jusqu’à ce qu’une tumeur du cerveau l’emporte le 16 mai 1966. De cet
homme, on ne sait rien, sauf qu’il est longtemps allé fleurir la tombe de
Suzanne, en Martinique.
Daniel Maximin
affirme que c’est de Suzanne qu’Aimé parle dans un de ses derniers poèmes. «Je
la vois qui bat des paupières / Histoire de m’avertir qu’elle comprend mes
signaux / Qui sont d’ailleurs en détresse des chutes de soleil très ancien. /
Les siens je crois bien être le seul à les capter encore.»
Ina se souvient aussi que sa mère lui disait : «Ta génération sera celle des
femmes qui choisissent.» Est-ce que ça veut dire qu’elle-même aurait fait
d’autres choix ?
Suzanne
Césaire Le Grand Camouflage.Ecrits de
dissidence(1941/1945)Seuil, 130 pp., 14 euros,
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