Toni
Morrison: "En France, on ne m'aurait jamais donné un job"
Propos recueillis par
PHILIPPE
COSTE
Il y a bien
le portier stylé et la voûte de cathédrale à l'entrée de son immeuble
new-yorkais, mais Toni Morrison vous accueille simplement dans un petit
appartement chaleureux, un nid d'écrivain sous une verrière, dans les
combles
de sa réussite. Le Prix Nobel de littérature 1993, la lauréate du
Pulitzer
traduite en 50 langues, la prof révérée de l'université de Princeton,
la femme
noire érigée en matriarche de l'écriture américaine besogne toujours, à
78 ans,
sur son établi de romancière: une bonne grosse table du salon où, dès 4
heures,
l'artisane cisèle sa prose lyrique dans la mémoire noire, et la morale
universelle. Un don, son dernier et neuvième roman, publié chez
Bourgois, nous
plonge dans l'Amérique oubliée du xviie siècle, encore dénuée de dogmes
racistes. Son prochain roman traitera des années 1950, années de tous
les
dangers. Rencontre, au son de sa voix suave et de ses rires espiègles.
Nous entrons peut-être,
depuis l'élection de Barack Obama, dans l'ère postraciale. Est-ce pour
cette
raison que vous campez votre dernier livre au xviie siècle, une époque
où les
distinctions de races importaient moins que celles des classes
sociales?
Non,
j'ai commencé à écrire ce livre bien avant
l'élection d'Obama. Je cherchais à dissocier racisme et esclavage et à
revenir
vers un temps où la servitude, sur ce continent, était semblable à
celle qui
existait, ou avait existé, ailleurs, à Rome, Athènes ou en Egypte - je
ne
connais aucun royaume, aucun empire, qui n'ait été fondé sur les
esclaves, quels que fussent
leurs noms - serfs, peones, serviteurs des
colonies, peu importe. D'où
le choix de cette Amérique du xviie siècle, qui est en outre une terre
vierge
du point de vue romanesque, une véritable épopée pionnière qui n'a été
abordée
que par les historiens ou dans les récits romantiques de Fenimore
Cooper et
Nathaniel Hawthorne. Cette Amérique, donc, comptait des quantités
d'esclaves
blancs, les indentured servants, au statut
temporaire, dont ils
pouvaient en principe se libérer après avoir payé une dette. En fait,
cette
libération était souvent repoussée, et leur captivité s'éternisait.
Florens, votre héroïne,
est, en quelque sorte, une esclave sans race...
Oui, j'ai imaginé le
cheminement de cette jeune fille innocente, vulnérable, incertaine sur
sa
propre valeur, non pas à cause de son statut d'esclave, mais parce que
sa mère
l'a donnée à un inconnu dans l'espoir de lui garantir une vie
meilleure.
Longtemps, elle ne s'interroge pas sur son rang social de captive. Elle
ne
découvre la haine de soi et le fardeau de sa couleur de peau que
lorsque les
puritains la rejettent, pour des raisons non raciales, d'ailleurs, mais
théologiques, car elle leur évoque «Satan, l'homme noir».
Comment le racisme est-il
né?
On a
institutionnalisé la race pour des raisons de
profit et de pouvoir, au point d'en faire un élément de la loi, et non
plus de
la coutume, afin de rompre tous liens entre les Blancs pauvres et les
Noirs
pauvres. On a divisé pour régner. Les pires ennemis des propriétaires
terriens
sont alors les «sans-terre», de toutes couleurs. Serviteurs blancs,
Blancs
libres, Indiens et Noirs travaillent côte à côte dans les plantations
et se
soulèvent ensemble contre l'élite, en renversant, par exemple, le
gouverneur de
Virginie. Tous ont été vaincus puis pendus. C'est à cette époque que
sont
apparues les premières lois autorisant les Blancs à tuer ou à mutiler
les
Noirs, sans même avoir à le justifier. Pour ramener l'ordre, on a ainsi
offert
aux petits
Blancs une parcelle de
pouvoir, l'illusion d'une supériorité. La nouveauté, le fait singulier,
dans
l'histoire de notre pays, est bien là, dans ce racisme, cette
hiérarchie entre
les races. Qui n'ont rien de naturel, ne reflètent aucun lien culturel.
C'est
une construction intellectuelle qui s'enseigne et s'acquiert. Si peu
instinctive qu'un enfant ne peut la comprendre d'emblée.
Vous vous situez au-dessus
des considérations raciales, mais vous avez été élevée par un père très
hostile
aux Blancs.
C'est vrai. Pendant la
guerre, faute de main-d'oeuvre blanche, les Noirs, les femmes, toutes
les
minorités ont accédé à de bons jobs syndiqués. Mon père travaillait
donc avec
des Blancs dans les aciéries, puis comme soudeur dans les chantiers
navals,
mais il ne les laissait pas entrer chez lui.
Pourquoi?
Parce qu'il les haïssait,
pardi! Il avait des réactions viscérales. Avant de quitter la Géorgie,
à l'âge
de 14 ans, mon père avait déjà vu deux hommes se faire lyncher dans sa
rue.
Tout simplement parce que des Blancs voulaient leurs terrains. Beaucoup
de
lynchages n'étaient que des prétextes à des transferts de propriété.
Dans
l'Ohio, nous ne vivions pas dans un quartier noir, car il n'en existait
pas: à
l'époque, dans la région de Cleveland, il devait y avoir 12% de Noirs
et, d'une
certaine manière, notre monde ressemblait à celui que je décris dans
mon roman,
un monde d'immigrants, polonais, italiens, grecs, mexicains, tous
pauvres, où
les relations de voisinage étaient conviviales. Je revois encore ma
mère
apprendre des recettes de cuisine auprès de femmes hongroises... Elle
me disait
qu'elle jugeait les gens un par un, et ne raisonnait pas en termes de
groupes.
Votre mère, elle, n'avait
pas connu ces violences?
Ma
mère n'était qu'une petite fille quand elle
vivait dans le Sud. Mais elle a quitté l'Alabama, avec toute sa
famille, le
jour où
sa propre mère
s'est rendu compte que sa fille avait atteint l'âge... critique, et que
les
garçons blancs commençaient à tourner autour de la maison. Elle a fait
les
valises et embarqué sept enfants dans le train, après avoir envoyé une
lettre à
son mari, qui gagnait sa vie en jouant du violon dans la rue à
Birmingham, pour
lui dire de les rejoindre. Reste que les Noirs vivaient quotidiennement
dans la
crainte. Pour mon père, c'était la peur permanente d'être lynché. Pour
les
femmes, c'était cette familiarité presque intime avec l'idée du viol.
Je vous
rappelle qu'ils n'avaient pas droit à la parole devant la justice,
qu'il leur
était impossible de dénoncer leur agresseur. Au vu de tout cela, de ces
peurs,
de ces violences, de ces dépossessions, quoi qu'on puisse penser sur
l'attitude
de mon père, je peux vous assurer que les Noirs américains pardonnent
plutôt
facilement...
Avez-vous été impliquée
dans le mouvement des droits civiques des années 1950-1960?
J'ai assisté aux débuts de
la lutte, quand j'ai commencé à enseigner. Et j'ai vu, l'été 1964,
nombre de
mes élèves, comme le célèbre militant Stokely Carmichael, partir dans
le Sud
pour inscrire les Noirs sur les listes électorales. C'est cette même
année 1964
que je suis entrée dans l'édition, avec l'idée qu'il fallait préserver
une
mémoire écrite de l'événement, aller chercher des témoins que les
agents
littéraires auraient négligés. D'où les livres d'Angela Davis, puis de
Mohammed
Ali, que j'ai publiés. Pour la fiction, j'ai souhaité donner la parole
à des
auteurs noirs, comme Huey Newton ou le formidable poète Henry Dumas.
Mon but
était d'offrir à la littérature noire le même cheminement que celui du
jazz:
une musique conçue à l'usage d'un public noir exigeant, qui a franchi
les
limites d'une culture pour se répandre dans le plus large monde. C'est
le cas
de mes propres ouvrages. Ils traitent de la culture noire, mais n'ont
jamais
été destinés aux seuls Afro-Américains. Il faut savoir dépasser le «A
bas les
Blancs!»... Même le «Black is beautiful» me semble
barbant...
Vous avez pourtant écrit,
en 1970, un beau livre sur l'identité noire, The Bluest Eye (L'OEil le
plus bleu)...
En effet, le personnage de
ce roman est une petite fille noire qui veut des yeux bleus et en vient
à
douter de l'existence de Dieu parce qu'il n'a pas exaucé cette prière.
Je me
suis inspirée d'une camarade de classe de mon enfance. Mon dessein
était de
rappeler qu'avant la grande et récente affirmation identitaire du «Black
is
beautiful» , nous avions nourri pendant des générations des
complexes sur
notre aspect physique. Le livre a été mal reçu par beaucoup de
critiques noirs.
D'autres m'ont confié que j'avais vu juste, tout en me reprochant
d'avoir
exhibé une vulnérabilité secrète aux yeux des Blancs.
C'est un peu ce qui s'est
produit dans les années 1990, quand les femmes noires ont commencé à
parler du
machisme des hommes noirs...
La même chose! Du genre:
«Les Blancs n'ont pas à le savoir!» Mais devais-je, pour cela,
m'interdire
d'écrire? Tous les auteurs noirs, Ralph Ellison, Richard Wright, James
Baldwin,
savaient bien, lorsqu'ils évoquaient leur communauté, que l'homme
blanc, aussi,
lisait par-dessus leur épaule. Voilà pourquoi leur écriture semble
parfois
expurgée, autocensurée. Le drame de l'homme noir, c'est qu'il n'a
jamais été en
mesure de défendre sa femme, sous peine de lynchage ou de répression.
D'où
cette férocité, d'où aussi, parfois, ce mépris pour la femme elle-même.
Que pensez-vous de
l'adulation pour Michelle Obama, la mère noire exemplaire, issue d'un
foyer
noir exemplaire...
Elle
provient en partie des clichés blancs sur les
familles noires, réputées dysfonctionnelles. Malgré son éducation
exceptionnelle, Michelle Obama est une femme noire normale. J'insiste:
normale.
Le parcours de sa famille, montée de Caroline du Nord vers Chicago en
quête de
travail et de promotion, l'emploi de son père dans une chaufferie, sa
vie de
quartier, leur façon de vivre ensemble... Tout cela tient du foyer noir
typique.
D'ailleurs, Barack Obama,
élevé dans un monde si différent, a été vite subjugué par l'univers de
Michelle.
A l'homme noir Barack Obama
vous préfériez, au début, la femme blanche Hillary.
Quel dilemme, quelle
culpabilité ont suscité ces élections primaires! J'ai une admiration
sans
bornes pour Hillary Clinton, pour son intelligence, mais j'ai lu le
livre
d'Obama, Les Rêves de mon père, et là... C'est un
ouvrage incroyable
venant d'un homme politique. Cette capacité d'introspection, ce talent
pour les
scènes et les dialogues sont proprement exceptionnels. Un jour, il m'a
appelée,
pour me demander de le soutenir publiquement pendant sa campagne des
primaires.
Au téléphone, il m'a d'abord dit tout le bien qu'il pensait de mon
livre Song
of Salomon (Le Chant de Salomon) , ce
qui n'était pas une mauvaise
entrée en matière, puis nous avons parlé de son ouvrage. Mais j'ai tout
de même
refusé de m'engager officiellement. Bientôt, j'ai reçu des coups de fil
de gens
influents, souvent blancs et riches, insistant pour que je revienne sur
ma
décision. J'ai continué à suivre sa campagne, je le trouvais élégant,
calme,
«cool» - mais il y a aussi de l'acier dans cet homme. Sa parole avait
du sens quand
il évoquait la corruption, le terrible drame de l'assurance santé et
les défis
à relever dans un pays en péril. Alors, j'ai fini par lui adresser une
lettre
publique de soutien, où j'assurais que j'attachais de l'importance non
à sa
couleur, mais à son intelligence, à sa sagesse.
Etes-vous d'accord
lorsqu'il affirme: «Mon histoire n'aurait été possible dans aucun autre
pays»?
Oui.
C'est vrai. Nulle part ailleurs un homme ne
pourrait ainsi sortir du néant pour accéder aux plus hautes fonctions.
Je ne dis
pas que le racisme est mort, dans ce pays. Loin de là. Il est toujours
le mot
d'ordre d'une minorité vivace, mais nous avons indéniablement passé un
cap. Et
je suis persuadé que chez vous, en France, tout Prix Nobel et
professeur
titulaire à Princeton que je suis, on ne m'aurait jamais donné un job.
Si, si!
J'en suis
convaincue... Un citoyen
issu d'une minorité européenne peut peut-être être élu au Parlement de
votre
pays, mais pas en devenir le président.
Vous voyez-vous comme un
modèle pour la société?
L'important
est d'abord d'offrir aux lecteurs
quelque chose qui mérite d'être lu. Si j'ai reçu un très grand prix,
c'est
parce que j'écris bien. Depuis lors, des écrivains hispaniques,
asiatiques,
noirs écrivent «furieusement», jour et nuit. J'ai ouvert une porte qui
ne se
refermera pas, et j'en suis très fière.
|
|