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Vaudou et
négritude : la créolité en musiques, en mots et en images

"Haïti",
Jane
Evelyn Atwood, 2005-2007.
Kréyol Factory" est une
exposition, mais plus,
car les pans de l'univers créole qu'elle dévoile flirtent certes avec
la
peinture ou la photographie, mais s'appuient essentiellement sur la
musique et
les mots. Les murs de la Grande Halle de
La Villette, à Paris, se parent de cette écriture vivante, percutante
et
politique, de Patrick
Chamoiseau, Aimé Césaire, Raphaël Confiant,
Maryse Condé...
Dans
la Grande Halle, la question créole -
culture, race, colonialisme, diaspora... - est mise en espace dans un
décor
simulant la tôle et le carton, matériaux du pauvre et de la débrouille,
ce qui
sied à la transhumance déployée par ces peuples partis d'Afrique pour
une part,
mais dont l'épicentre exogène s'est peu à peu déplacé vers Paris,
Londres ou New York.
"Kréyol
Factory" n'est pour
autant jamais misérabiliste. Elle vit, présente des courts métrages où
de
resplendissantes mamas martiniquaises ou de larges gaillards haïtiens
donnent
des recettes de cuisine, des cours de rituels vaudous ou des
indications sur
leur perception des nuances de couleur de la peau. En face, une pensée
définitive du psychiatre martiniquais Frantz Fanon
(1925-1961), auteur de Peau noire et masques blancs,
dont on ne peut
toujours pas faire l'économie si l'on désire comprendre les chocs
souterrains
de la France des Antilles : "Le Nègre n'est pas, pas plus
que le
Blanc."
Dès
l'entrée, il y a donc une carte
sommaire, où figure un archipel perdu, les Chagos, sept atolls,
cinquante îles,
prolongement des Maldives en plein océan Indien. Au passage, on notera
que
l'apport des Indiens (d'Inde) à l'île Maurice, La Réunion, mais aussi à
la
Martinique et la Guadeloupe n'est pas gommé, redressant une perspective
souvent
biaisée par la seule question de l'esclavage des Africains.
PAROLE NÈGRE
Aux
côtés de ce repère géographique, une
oeuvre du Guadeloupéen
Thierry Alet, recopiant Cahier d'un retour au pays natal, d'Aimé
Césaire, des phrases calligraphiées et privées de blancs entre les
mots, mais
où dans le bleu outremer et les dorures surgit la parole "nègre".
Voir ou ne pas voir ce que l'on est, c'est aussi la question posée par
Jorge Pineda, né
en 1961, en République dominicaine, auteur d'Afro Issue I,
six personnages en bois coloré, dont les têtes disparaissant dans le
mur sont
remplacées par des entrelacs de lignes noires en boule figurant une
chevelure
afro. Ainsi "Kréyol Factory" force le trait sur le symbole.
Labyrinthique mais ordonnée, l'exposition est découpée par thèmes de
réflexion
("Noir comment ?", "Chez soi, de loin"), s'appuyant aussi
sur des imaginaires essentiels - le mythe de l'Afrique ou du roi noir
(le
rastafarisme), le vaudou, la musique, ici essentielle.
Des
bornes proposent l'écoute de ces
formes indissociables de l'identité créole que sont le bel air
martiniquais, le
maloya réunionnais, les steel bands de
Trinité-et-Tobago, etc. Un
couloir donne à voir et à écouter les musiques de carnaval de toutes
les
Caraïbes et de Guyane, que l'apparition du hip-hop ou de la
samba-reggae ont
rendu plus fortes encore.
Les
ravages de la mondialisation sur ces
territoires fragiles sont traduits dans le choix photographique. Les
montages
du Martiniquais
Jean-Luc de Laguarigue mettent face à face les jardins du Morne-Vert,
les
autoroutes, les démolitions et le paysage idyllique de la plage du
Diamant. Les
grands formats de l'Américaine
Phyllis Galembo reviennnent sur la symbolique ultra-colorée de
l'univers
vaudou haïtien - à mettre en parallèle avec le travail en noir et blanc
de la Britannique Leah
Gordon, photographe du surréaliste carnaval de Jacmel, sur la côte sud
de
Haïti.
Le
rastafarisme, né en Jamaïque de la
pensée d'un idéologue de la négritude, Marcus Garvey, a
droit à sa salle - au mur, le texte de Redemption Song,
de Bob Marley.
Aucune trace de Cuba, par contre, ici exclu du champ de la créolité,
alors même
que Tony Capellan,
de Saint-Domingue, expose Mar Caribe,
une oeuvre rappelant les artistes cubains de la "période spéciale"
des années 1990, celle des balseros. C'est une
vague bleu et vert,
faite de tongues aux attaches en fil de fer barbelé. La salle
d'exposition
ouvre une magnifique perspective sur la fontaine aux Lions de Nubie,
conçue par Girard, trente-sept ans avant le décret d'abolition de
l'esclavage
de 1848.
"Kréyol
Factory",
Grande
Halle de
La Villette, 221, avenue Jean-Jaurès,
Paris-19e. Mo
Porte-de-Pantin. Tél. : 01-40-03-75-75.
Jusqu'au 5 juillet. Du mardi au jeudi, de 14 heures à 22 heures ; du
vendredi
au dimanche, de 11 heures à 19 heures. 5 € à 7 €.
Véronique Mortaigne
LE
MONDE | 17.04.09 |0.
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