L’incidence
du VIH aux États-Unis revue à la hausse

Par
Stéphane
Le Vu, INVS
< 31/03/09
A la conférence de Mexico, les
Etats-Unis ont fourni pour la première fois une estimation du nombre
annuel de
nouvelles contaminations par le VIH. Prête depuis un an mais sortie au
moment
de la conférence, l’analyse révèle une incidence croissante chez les
homosexuels et touchant de façon disproportionnée les Afro-américains.
Cet article a été publié dans
Transcriptases n°138.
Kevin
Fenton, directeur du département de
surveillance du VIH/sida des Centers for Disease Control and Prevention
(CDC),
a présenté à Mexico, dans une session consacrée à l’état des lieux de
l’épidémie aux Etats-Unis1,
de nouveaux chiffres d’incidence au niveau national (publiés au même
moment
dans le Journal of the American Medical Association2).
Nouveaux
chiffres
Les
estimations indiquent qu’un total de
56 300 personnes ont été infectées aux Etats-Unis en 2006,
soit un taux
d’incidence de 22,8 pour 100 000. Elles confirment que la
transmission est
la plus active parmi les populations gay et bisexuelle et parmi les
Afro-américains, hommes et femmes.
En
effet, plus de la moitié (53%) des
infections sont attribuables à une contamination homosexuelle. Et par
ailleurs,
en comparaison avec la population blanche, le taux d’incidence est sept
fois
plus important au sein de la population noire et trois fois plus
important dans
la population hispanique.
Ces
résultats sont accompagnés de chiffres
de tendances de l’incidence durant 30 ans, depuis 1977 jusqu’à 2006.
Après une
forte augmentation jusqu’à un pic de 130 000 infections par an
en 1984-85,
le nombre global de nouvelles contaminations a diminué jusqu’au début
des
années 1990. Puis il s’est stabilisé entre 55 et 58 000 par an.
Ce
pic d’incidence à partir du milieu des
années 1980 a largement été dû aux contaminations par transmission
homosexuelle
et par injection de drogues, et a donc concerné majoritairement des
hommes.
La
contamination hétérosexuelle, dont
celle des femmes, a progressé plus tardivement, jusqu’à la fin des
années 1980,
pour rester relativement stable dans les années 1990-2000,
contrairement à la
contamination homosexuelle, pour laquelle l’incidence croît
régulièrement
depuis le début des années 1990.
Nouvelle
méthode
L’incidence,
qui représente le nombre de
nouvelles contaminations, est l’indicateur épidémiologique le plus
pertinent
pour apprécier la situation actuelle de l’infection à VIH et les moyens
de
contrôle à mettre en oeuvre au sein des populations.
Mais,
faute d’outil satisfaisant, son
estimation directe représentait un défi que les Etats-Unis ont réussi à
surmonter après une dizaine d’années de recherche – notons tout de même
que
l’Afrique du Sud fournit depuis 2006 une estimation directe du taux
d’incidence
au niveau national3.
Ces
nouvelles estimations fournissent donc
une grande avancée dans la compréhension de l’épidémie et seront de la
plus
grande utilité pour guider et évaluer les actions de prévention.
La
méthodologie repose sur la combinaison
de l’utilisation du test d’infection récente et une extension de la
méthode de
rétrocalcul sur les données de nouveaux diagnostics VIH et sida. La
première
méthode étant mieux adaptée à mesurer directement une incidence
actuelle, la
seconde étant limitée à des données rétrospectives mais permettant de
mesurer des
tendances historiques.
Contaminations
et diagnostiques
Ces
nouveaux diagnostics, qui sont désormais
déclarés aux Etats-Unis comme dans un certain nombre de pays dont la
France, ne
représentent que la partie des personnes infectées qui a été testée. De
plus,
le délai variable entre la contamination et le test positif empêche de
calquer
la dynamique des contaminations (non observées) sur celle des
diagnostics
(observés).
La
première avancée technique et
conceptuelle a donc été de permettre, grâce à un test biologique, de
distinguer
parmi les personnes séropositives celles contaminées récemment. Janssen
et
coll. avaient pour la première fois en 1998 décrit une approche
permettant
cette distinction4.
La
seconde innovation est d’ordre
statistique et consiste à convertir le nombre de diagnostics détectés
comme
infections récentes en nombre de nouvelles contaminations. Les
chercheurs des
CDC ont élaboré une approche analogue à une méthode de sondage, où un
poids de
sondage, fonction des comportements de dépistage, est attribué à chaque
personne diagnostiquée en infection récente. Il leur est ensuite
possible de
calculer la taille de la population d’où les diagnostics sont issus,
c’est-à-dire le nombre de personnes contaminées (y compris celles qui
ne sont pas
diagnostiquées) en fonction de ces poids de sondage.
Imprécisions
La
méthode combinant de nombreux
paramètres, eux-mêmes estimés, peut souffrir d’imprécisions. C’est
notamment le
cas si l’estimation faite à partir des diagnostics déclarés dans 22
Etats américains
n’ont pas les mêmes caractéristiques que dans le reste du pays (28
autres
Etats), où l’information n’est pas disponible. De même si le test
d’infection
récente, qui n’est disponible que pour 30% des diagnostics, se comporte
différemment pour certaines populations (selon le sexe, l’ethnie ou le
type de
virus), notamment en ce qui concerne la durée de l’infection récente,
dont
l’estimation est issue de données non publiées.
Cependant,
l’intérêt des chiffres
présentés est qu’ils montrent une convergence entre deux méthodes
d’estimation,
l’une directe et basée sur l’infection récente et l’autre utilisant la
méthode
de rétrocalcul.
Nouvelles
polémiques
Depuis
plusieurs années, le chiffre de
40 000 infections à VIH survenant par an était retenu pour les
Etats-Unis.
Il est aujourd’hui estimé à 56 300. Ce n’est pas pour autant
une
augmentation récente, mais plutôt une révision du chiffre à l’aide
d’une
nouvelle méthode permettant une estimation plus directe de cette
incidence
annuelle. Cette estimation et les chiffres précédemment recueillis qui
l’accompagnent révèlent néanmoins, comme l’a déclaré Kevin Fenton, que
la
situation est pire que les autorités ne le pensaient.
Ces
nouveaux chiffres vont très
certainement influencer la politique de lutte contre l’épidémie. Ils
pourront
être suivis dans le futur comme indicateurs de réussite des programmes
de
prévention des transmissions au sein des différentes populations. Et il
est
déjà certain que les besoins se situent au niveau des populations
homosexuelle
d’une part, et noire d’autre part.
Ces
chiffres avaient été partiellement
révélés par la presse généraliste à l’occasion de la journée mondiale
du 1er
décembre 2007. Mais les autorités n’avaient pas voulu les commenter
publiquement à l’époque car ils attendaient leur approbation par une
revue
médicale à comité de lecture. Il aura donc fallu attendre l’ouverture
de la
conférence de Mexico, en août 2008, pour leur communication officielle,
au
grand regret des associations et autres experts de santé publique qui
critiquèrent
les CDC au cours de l’année pour leur rétention d’une information aussi
importante.
«Notes
de bas de page»
D’autant
que les activistes voient dans ce
nombre d’infections revu à la hausse une mise en cause de l’efficacité
et
surtout des moyens de la politique nationale de lutte contre
l’épidémie.
L’administration Bush, qui met surtout en avant ses milliards de
dollars
consacrés à la lutte contre le sida à l’étranger, est ainsi critiquée
pour le
manque d’efforts contre la maladie dans son propre pays.
Si
les CDC admettent que les actions de
prévention ne touchent pas suffisamment les populations les plus à
risque, ils
interprètent la stabilité de l’incidence globale durant ces dernières
années
comme un résultat positif, compte tenu du nombre croissant de personnes
vivant
avec le VIH qui augmente les risques de transmission.
A
l’issue de la session au congrès, une
question de la salle relevait le manque de considération des
déterminants
structuraux de l’épidémie dans les constats épidémiologiques.
L’intervenant
notait en effet que les gays afro-américains n’ont aux Etats-Unis pas
plus de
rapports non protégés, n’ont pas plus de partenaires, n’ont en
définitive pas
plus de comportements à risque que les gays blancs mais que ce qui les
place
dans une situation particulièrement vulnérable, c’est l’inégalité
sociale en
termes d’incarcération, de pauvreté, etc. Et de réclamer que cette
nuance ne
soit pas cantonnée aux notes de bas de page des rapports.
Quid
de l’Europe ?
Malgré
une polémique sur le retard de la
communication de ces résultats d’incidence, il reste que les Etats-Unis
ont mis
au point un outil de recherche essentiel pour juger de l’état actuel de
l’épidémie.
Les
mêmes constats doivent s’appliquer en
grande partie à la situation en France ou à d’autres pays européens. A
ceci
près que les Etats-Unis sont moins concernés par les cas importés de
pays de
forte endémie tels que ceux originaires d’Afrique subsaharienne. Cette
partie
de l’épidémie qui compte largement dans des pays comme la
Grande-Bretagne ou la
France sera d’ailleurs difficile à comptabiliser par le même type
d’estimation
d’incidence, en projet dans ces deux pays.
1.
1. Fenton K,
« The
HIV/AIDS in the States : Current Trends and Future Challenges »,
WEAC0302
2.
2. Hall HI
et al.,
« Estimation of HIV incidence in the United States », JAMA, 2008, 300,
5, 520-9
3.
3. Rehle T
et al.,
« National HIV prevalence and BED HIV incidence estimates : South
Africa 2005
», 2006
4.
4. Janssen
RS et
al., « New testing strategy to detect early HIV-1 infection for use in
incidence estimates and for clinical and prevention purposes », JAMA,
1998,
280, 1, 42-8
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