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«La diversité n’empêche pas la
compétence»
Interview
Rama Yade, secrétaire d’Etat aux Droits de
l’homme, s’exprime sur son travail et son avenir :
ALAIN AUFFRAY et THOMAS HOFNUNG
Secrétaire d’Etat aux Droits de l’homme,
Rama Yade, se penche, pour Libération, sur les raisons de sa popularité et
explique ses ambitions.
Vous voilà «préférée des Français». Pour
quelles raisons, selon vous ?
La question des droits de l’homme est
importante pour les Français. Leur soutien est inestimable. Mais je crois
aujourd’hui qu’il est plus important de se préoccuper des souffrances
provoquées par la crise et de se demander comment un retour aux valeurs de
justice peut nous aider à l’affronter.
N’êtes-vous pas populaire, surtout, parce
que vous avez dit non à Nicolas Sarkozy qui vous demandait d’être candidate aux
élections européennes ?
Ce n’est pas ce que les gens que je
rencontre me disent. C’est un ou deux points supplémentaires qui m’ont placée
en tête, comme vous dites, et les analystes les mettent plutôt au compte des
électeurs de droite. Mais je le répète, le combat pour les droits de l’homme et
les solutions collectives à la crise m’intéressent plus que le commentaire des
sondages.
Vous semblez avoir une idée assez précise
de ce que doit être votre trajectoire politique. Pourquoi ne passe-t-elle pas
par Strasbourg ?
Ce pays qui m’a accueilli, je veux le
servir en étant le plus proche possible des gens. Après les élections
municipales à Colombes, je voulais m’engager pour les régionales. C’est une
grande joie d’être porte-parole de Valérie Pécresse en Ile-de-France. Ce duo de
jeunes femmes à l’assaut de la forteresse Huchon, c’est formidable, non ?
Voulez-vous devenir élue régionale ?
Oui, si possible. J’aimerais bien être sur
la liste UMP en position éligible, dans les Hauts-de-Seine. Conseillère
régionale, ça me va, c’est un bon début.
Et la suite ? Députée, sénatrice ?
C’est un honneur d’être parlementaire. Je
crois que dans la vie politique française, c’est un passage obligé. Où ? Quand
? Nous verrons bien. Je ne sais pas encore et cela ne dépend pas que de moi.
Et, puis, je le répète, je trouve gênant de parler de ça alors que nous avons
aujourd’hui des défis collectifs à relever.
L’an dernier, à Colombes, vous avez
accusé la gauche de s’en prendre à vous parce que vous êtes noire. N’était-ce
pas excessif ?
Je ne vois pas ce qu’il y a de scandaleux
à refuser d’être présentée comme une rabatteuse de voix des quartiers.
Vous avez brûlé les étapes. Vous le
fait-on payer ?
On devrait juger les gens sur leur mérite
et non sur leur ancienneté dans le système. Mais j’ai observé en
politique que les gens comptent moins sur leur talent que sur
l’élimination consciencieuse des autres pour avancer.
Vous dites que vous n’êtes «pas là pour
colorer la photo». Mais c’est pourtant bien pour refléter la diversité que
Nicolas Sarkozy vous a choisie ?
Je ne le crois pas, mais cela dit, la
diversité n’empêche pas la compétence. Et c’est lassant de devoir s’en
justifier chaque jour. Je ne me réveille pas tous les matins en me disant que
je suis noire.
Vous voulez fonder votre propre club. Dans
quel but ?
Au-delà de la question de la diversité, je
veux trouver un terrain d’exploration de nouvelles idées pour ma génération.
C’est toujours celle issue de Mai 68 qui fait le débat public en France.
La jeunesse française doit aussi être représentée, pour dire comment elle voit
la France de demain. Pensez qu’aux Etats-Unis, Obama était un inconnu il y a
huit ans. En France, il faut trente ans de vie politique et trois
traversées du désert avant de percer. Il faut plus de fluidité dans les élites.
Vous n’êtes française que depuis une
quinzaine d’années. Avez-vous connu les problèmes d’intégration comme beaucoup
de jeunes issus de l’immigration ?
Je connaissais la France avant d’en fouler
le sol. Je suis née dans un pays francophone, fille de prof, éduquée dans une
école catholique. Venant d’aussi loin, immigrée de la première génération, j’ai
toujours su que je devais conquérir mes droits et qu’avant d’être française, je
n’avais que des devoirs. Pour les jeunes nés en France, ces droits devraient
être naturels. Ils se sentent minoritaires dans leur propre pays et ne
comprennent pas pourquoi, d’où leur malaise.
Vous avez affiché dans votre bureau le
discours, en 1948, du Guyanais Gaston Monnerville, président du Sénat, pour le
centenaire de l’abolition de l’esclavage. Pourquoi ?
Pour montrer que les Français,
contrairement aux élites, ne sont pas des conservateurs. Qu’il y a déjà eu des
Obama en France et que cela donne à espérer. Aujourd’hui, on trouve
extraordinaire qu’un jeune Noir intègre Normale Sup. Mais ça a toujours
existé. Souvenez-vous des intellectuels afro-américains, dans les
années 50, qui venaient se réfugier à Paris parce que chez eux ils ne
pouvaient pas monter dans les mêmes bus que les Blancs.
Cinq années d’emprisonnement pour
toute personne ayant facilité le séjour irrégulier de clandestins. Etes-vous
d’accord ?
La solidarité n’est pas un délit. Eric
Besson l’a confirmé. Dont acte. Il faut veiller à ce que les gens ne se
retrouvent pas en prison, juste parce que, par générosité, ils ont voulu aider.
Ne pas avoir de papiers n’est pas une indignité. Et la dignité humaine, c’est
ce qui doit rester, même quand il n’y a plus rien.
Ségolène Royal qui se présente comme une
«fille d’Afrique», cela vous choque-t-il ?
Non, même si elle y est née par hasard. Il
n’y a pas de mérite à naître à tel ou tel endroit. Mais c’est très bien qu’elle
valorise cette ascendance, car il y a tellement d’afro-pessimistes.
Le discours de Dakar de Nicolas Sarkozy
ne procédait-il pas d’une vision passéiste de l’Histoire ?
L’Afrique a une histoire, qui n’a rien à
envier aux autres continents ! L’Africain n’est ni un barbare à éduquer ni une
victime à sauver. Nicolas Sarkozy n’avait pas l’intention de blesser et les
accusations portées contre lui l’ont touché. Dans ce discours, il dit aussi à
la jeunesse africaine que la France l’accompagnera sur le chemin de la liberté,
du droit, de la justice et de la solidarité, il faut le prendre au mot.
Faut-il une repentance ?
Sur la colonisation il faudrait commencer
par enseigner l’histoire. Si on rendait par exemple un hommage visible aux
tirailleurs sénégalais qui sont morts pour la France, je crois qu’on panserait
beaucoup de plaies, sans autoflagellation. Le plus grave reste la traite
négrière. L’asservissement, la déportation vers d’autres terres. C’est énorme.
Est-ce que je peux aimer un pays qui a pratiqué la traite ? Quand je deviens
française, à l’âge de 18 ans, je me pose cette question, comme beaucoup de
jeunes aujourd’hui. Mais il faut accepter l’histoire d’un pays, avec ses ombres
et ses lumières, dépasser les rancœurs, pour construire une France plurielle, à
l’image de la société actuelle.
Après avoir insisté pour que s’ouvre un
dialogue entre le dalaï-lama et Pékin, Paris bannit aujourd’hui toute
ingérence. Pourquoi ce revirement ?
Il n’y a rien de nouveau. Depuis le
général de Gaulle, nous avons dit que le Tibet fait partie de la Chine. Cela ne
nous empêche pas de recevoir le dalaï-lama s’il le souhaite. Il est le
bienvenu.
N’êtes-vous pas rentrée dans le rang ?
Je ne servirais à rien si je tenais des
positions alignées sur la realpolitik. Et certains ne manqueraient pas de le
reprocher au président de la République. Mais je ne suis pas irresponsable : je
sais que nous avons des intérêts économiques à préserver. Il faut juste trouver
un équilibre, à la hauteur du rang de la France dans le monde.
La diplomatie française n’est-elle pas
schizophrénique ?
Ce n’est pas de la
schizophrénie, mais de la subtilité.
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