Des
statistiques pour mesurer mais pas pour combattre Photo : Evariste Zephyrin
À quoi servent les statistiques
ethniques ?
Statistiques
ethniques, ou raciales, ou
encore de la diversité : l’hésitation du vocabulaire est le
symptôme de la
polémique actuelle. On brandit tel mot pour faire peur, tel autre pour
rassurer. De quoi s’agit-il ? Mesurer la diversité, c’est
mesurer des
discriminations, et leur effet, l’absence de diversité. En
l’occurrence, il
s’agit bien de discriminations raciales plutôt qu’ethniques, fondées
sur
l’apparence, et en particulier la couleur de peau, plutôt que sur
l’origine ou
la culture. C’est pourquoi ce débat accompagne l’émergence de la
question noire
en France, depuis 2005 : les Noirs n’ont pas tous la même
origine, ni la
même culture. En revanche, qu’ils viennent d’Afrique ou des Antilles,
qu’ils
soient issus de l’immigration ou citoyens français de longue date, ils
sont
exposés aux mêmes discriminations et victimes de la même ségrégation en
raison
de leur couleur de peau, dans l’accès au logement, au travail, aux
loisirs.
Mais
de quelles statistiques
parle-t-on ? Dans la grande majorité des pays du monde, le
recensement
comprend des questions sur l’identité ethnique ou raciale. Ce n’est pas
le cas
en France. De fait, aujourd’hui, nul ne propose d’y toucher. Ainsi,
François
Héran, no mmé par Yazid Sabeg à la tête d’un comité « pour la
mesure de la
diversité », commence sans ambiguïté par fermer « la
voie au
“référentiel ethno-racial” ». Il ne s’agit donc pas du
recensement, dont
les catégories sont (presque) gravées dans le marbre, mais seulement
d’enquêtes
ponctuelles et partielles. Peuvent-elles légalement, et légitimement,
prendre
en compte la diversité racialisée des apparences : de la peau,
de
l’accent, du nom ou du prénom ? La réponse n’est pas simple.
Distinguons
d’abord entre les enquêtes selon qu’elles sont privées ou
publiques :
paradoxalement, celles-ci sont moins libres que celleslà. On laisse
faire aux
entreprises ce qu’on interdit à l’INED et à l’INSEE : les
études
scientifiques sont ainsi soumises à des contrôles plus restrictifs que
celles
du marketing. Ensuite, notons que les opposants au développement de
telles
statistiques ne refusent pas réellement le recours aux catégorisations
raciales, comme dans le testing, ni même au comptage, à condition
d’utiliser
des indicateurs indirects comme le patronyme. Enfin, ne l’oublions pas,
la
statistique publique utilise déjà certaines données, comme le pays de
naissance
des parents, soit une manière indirecte (et approximative) d’approcher
les
discriminations. Il n’est donc pas question de passer d’une statistique
« aveugle à la race » à une autre, qu’on pourrait
dire racialiste.
Finalement, l’enjeu ne serait pas si grand : il porterait
seulement sur
l’amélioration des outils d’enquête.
Reste
pourtant la question essentielle,
que masque la controverse médiatique : non pas « pour
ou
contre ? », mais « pour quoi
faire ? ». Après tout,
c’est parce qu’on a pris conscience des discriminations que le débat a
lieu.
Mais à quoi bon ces querelles, si la mesure ne doit rien nous apprendre
que
nous ne sachions déjà ? En fait, les statistiques de la
diversité
n’auraient de sens que pour fonder une politique de lutte contre les
discriminations. On voit le piège que la droite a tendu à la gauche, et
dans
laquelle celle-ci s’est empressée de tomber. Que dit le président, dans
son
discours du 17 décembre sur la diversité ? « Si la
question des
statistiques pour mesurer les inégalités et les discriminations liées à
l’origine est ouverte, la question d’une action publique volontariste
fondée
sur des critères ethniques ou religieux doit être close. »
Autrement dit,
rassurez-vous : ces statistiques ne serviront qu’à mesurer,
pas à
combattre. Quelle est donc la fonction réelle, sinon des statistiques,
du moins
des controverses sur les statistiques, dans le dispositif
sarkozyen ? À
donner l’illusion de l’action, pour masquer son inaction, et à
souligner celle
de la gauche, prise au piège d’un débat métaphysique.
Éric
Fassin,
sociologue, ENS/Iris.
(*)
Dernier ouvrage publié (avec Clarisse
Fabre) : Liberté, égalité, sexualité, Éditions 10-18, 2008.
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