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Jezabel
est-elle le mal du pays?

"Mais combien de personnes
ont été envoûtées
par certains agents du Vodou ? Combien d'hommes et de femmes ont été
zombifiés
toujours a travers certains rituels du Vodou. Tandis que nous pensons à
l'économie, des milliers d'âmes sont mystérieusement décimées chaque
année sans
que personne ne dise un mot". C'est vrai. Mais ce qui pose problème
c'est
le pourquoi de cette croisade contre un principe féminin qui est la
concrétisation matérielle de l'homme et de son histoire. Le pasteur
Grégory
Toussaint s'en défend avec intelligence. Il mène une croisade du 14 au
17 mai
2009. Le débat n'est pas clos avec cette entrevue.
Le
Nouvelliste (LN) : C'est un plaisir pour nous de vous
rencontrer à nouveau, Pasteur Grégory Toussaint. Mais c'est aussi avec
une
grande inquiétude dans la mesure où nous nous posons des questions sur
le
mobile de l'initiative du « dechoukaj de Jezabel ». Pourquoi
voulez-vous
déraciner cet esprit ?
Gregory Toussaint (GT) : Je veux dire que la réponse à cette question
situe ma
pensée du point de vue théologique et philosophique. Pour moi, la Bible
est
l'ultime source de vérité. Toutes les expériences fournissent un cadre
pour
interpréter l'existence. En ce sens, la Bible nous parle de deux genres
d'esprits.
Il y en a qui servent Dieu, des anges, et d'autres qui se sont rebellés
contre
Dieu qu'on appelle les démons.
Quand on regarde les caractéristiques de Jezabel, cette dernière tombe
dans la
catégorie des démons. C'est la raison théologique de ma démarche.
Il y a aussi des raisons patriotiques. Cet esprit est, en quelque
sorte,
responsable des maux de notre pays. Nous savons que Roger Dorsainville
rapporte
la cérémonie du Bois-Caiman survenue dans la nuit du 14 au 15 août
1791. Il
nous rappelle que c'est un hougan nommé Boukman et une prêtresse
appelée Cécile
Fatima qui présidaient cette cérémonie. Un auteur américain dans son
livre
intitulé « Notre Dame de la Lutte des classes » nous dit que Cécile
Fatima
était possédée par Erzulie Dantor au moment de la cérémonie. Elle avait
pris un
cochon noir qu'elle égorgait par la suite. Puis, elle avait laissé le
sang de
la bête tomber dans un récipient. Elle en donna à boire aux assistants
qui
seraient les pionniers de la Nation.
Dans le monde oriental, c'est ce qu'on appelle un « pacte de sang. » Ce
pacte a
une valeur éternelle. La Bible nous dira : « La vie est dans le sang ».
Un
pacte de sang est fait pour la vie.
Quand quelqu'un est possédé par un esprit, c'est généralement l'esprit
qui le
chevauche, qui parle à travers lui. Ce qui veut dire, au moment où
Cécile
Fatima donna du sang à boire aux ancêtres, ce ne fut pas avec elle que
l'alliance a été conclue. Mais avec l'esprit qui la chevauchait,
c'est-à-dire
Erzulie Dantor.
Donc, cette nuit-là, la Nation entière, par le truchement des ancêtres,
avait
conclu un pacte éternel avec Erzulie. Si Jezabel ou Erzulie Dantor est
un
démon, et si Haïti avait conclu un pacte avec elle, cela veut dire que
notre
pays, à l'aube de son histoire, avait fait une alliance avec un démon.
Cela
explique, en quelque sorte, le mal fondamental de notre pays.
L.N. : Pourquoi liez-vous Jézabel à Erzulie Dantor expressément ?
G.T. : Jezabel est un non biblique pour un esprit, c'est-à-dire un
démon, qui
s'est manifesté pour la première fois à Babylone. Avec la confusion des
langues, les hommes avaient été dispersés dans diverses contrées de la
terre et
emporté avec eux l'adoration de cet esprit sous différents noms.
Ainsi, en Egypte on parvint à le connaître sous le nom d'Isis ; en
Chine, comme
Shing Moo ; à Rome, comme Venus ; en Grèce, comme Aphrodite ; à
Phénicie, comme
Astarté ; à Ephèse, comme Artémis.
En Afrique, elle portait plusieurs noms, mais nous retenons quatre :
Mami Wata,
Yemaja, Oshun et Erzulie. Les Africains retenus chez eux avaient gardé
le nom
Mami Wata. Durant la période coloniale, ceux qui avaient été
transportés au
Brésil avaient, eux, gardé le nom Yemanja ; ceux qui avaient été
déportés à
Cuba gardèrent la dénomination Oshun. Et enfin, ceux qui étaient amenés
en
Haïti t optèrent pour le nom Erzulie.
L.N. : Est-ce
que les deux Erzulie dans la mythologie
haïtienne se réfèrent au même principe originel de Jézabel ?
G.T. : Tout à fait. Un esprit peut emprunter n'importe quelle forme.
Voilà
pourquoi ils ont tous plusieurs aspects. Erzulie Dantor et Fréda sont,
en fait,
deux aspects du même principe. Un symbole est différent, mais le
référent reste
le même.
LES MYTHES NE SONT PAS EGAUX
L.N. : Pasteur Grégory Toussaint, ce n'est pas seulement en Haïti qu'on
constate
la présence de mythes féminins aux origines historiques des nations. Il
y en a
aussi qui ont eu des cérémonies originelles. On parlerait même de
dindes qui
auraient été données en manne aux ancêtres d'une nation assez puissante
aujourd'hui. Pourquoi c'est à nous autres, Haïtiens, que les mythes
féminins et
les cérémonies originelles auraient des effets négatifs ?
G.T. : Jezabel n'est pas simplement un phénomène haïtien. Comme je l'ai
dit
tantôt, cet esprit était dans l'Antiquité et dans différentes cultures
dans le
monde sous des vocables divers. La Bible peint un portrait très négatif
d'Astarté, aussi bien que la Diane d'Ephèse (Actes 19). En ce qui a
trait aux
mythes originels, ce sont les symboles qui servent de pont au monde
spirituel.
Et étant donné qu'il y a des êtres spirituels « bons » et « mauvais »,
donc
tous les mythes ne sont pas égaux, ne ramènent pas au même principe.
L.N. : La Statue de la liberté serait, d'après certains auteurs, la
représentation artistique de ce principe prométhéen féminin. Qu'en
pensez-vous
?
G.T. : Je n'ai jamais étudié l'histoire de la Statue de la Liberté.
Cependant,
cela ne me surprendrait pas si cette statue était une référence à
Jézabel
également. Bien que les Etats-Unis soient un pays protestant.
CROYANCES ET ECONOMIE
LN : Certains intellectuels voient dans les esprits que vous voulez «
dechouke
» une sorte de rempart pour la Cité. Ils seraient, selon eux, les dieux
tutélaires de la Nation, ses protecteurs. La culture, à travers le
Vodou, est
perçue comme l'une des sources économiques et spirituelles du pays. Ses
mythes
fortement ancrés dans les croyances populaires, rapportent à certains.
Même si,
toutefois, ils constituent un manque à gagner pour d'autres. Détruire
ces
mythes, n'est-ce pas détruire du même coup un secteur économiquement
rentable ?
G.T. : Je voudrais fournir deux réponses à cette question. La première
:
l'économie n'est pas le facteur le plus important dans une société,
quoique
Karl Marx puisse en dire. La moralité, par exemple, joue un rôle
beaucoup plus
critique. Le sociologue Allemand Max Weber l'a bien démontré dans son
ouvrage
''L'éthique protestante et le Capitalisme''. Sans une base morale
solide, toute
société (par conséquent, toute économie) s'effondrera tôt au tard.
C'était le cas
de la Rome antique. Donc, je ne souscris pas à l'idée que l'économie
soit
sacrée, il ne faut pas en toucher. Quand l'apôtre Paul devait prêcher
contre la
Diane d'Ephèse, il savait que sa prédication allait avoir des retombées
négatives sur l'économie de l'Asie mineure. Néanmoins, il était sûr que
Diane
d'Ephèse est un démon dont il faut se débarrasser (Actes 19).
Deuxièmement, on pense aux conséquences malheureuses pour l'économie.
Mais
combien de personnes ont été envoûtées par certains agents du Vodou ?
Combien
d'hommes et de femmes ont été zombifiés toujours à travers certains
rituels
vodouesques. Tandis que nous pensons à l'économie, des milliers d'âmes
sont
mystérieusement décimées chaque année sans que personne ne dise un mot.
LN : Etes-vous prêt à engager le débat avec d'autres intellectuels
haïtiens sur
la question?
G.T.:Oui.
Mais dans le respect et la décence.
A suivre...
Propos recueillis par Samuel Baucicaut et Pierre Clitandre
Lire aussi : Grégory Toussaint déshabille
Jézabel
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