L'angoisse de la pluie

La plus
grande menace qui plane sur Haïti n'est issue ni des gangs ni
des enlèvements: c'est plutôt la dégradation de l'environnement
«Le problème
de l'environnement est mon plus grand
chagrin. Il se dégrade à vue d'oeil à Port-au-Prince et même dans les
provinces, car la misère contribue aussi à sa dégradation», dit John
Chéry au
volant de sa jeep secouée par les amas d'alluvions dans les rues de la
capitale, Port-au-Prince. Quinquagénaire, ce chroniqueur sportif s'est
transformé depuis 18 mois en chroniqueur écologique pour la plus
ancienne
station de radio privée d'Haïti: Radio Métropole. Sa rubrique
quotidienne, «À
travers les rues de la capitale », est très prisée et suivie par les
autorités
du pays.
Levé dès 4
heures du matin, il parcourt les rues de
Port-au-Prince pour faire un compte rendu radiophonique très attendu,
surtout
en saison des pluies. La veille, une averse de 45 minutes a provoqué
des dégâts
considérables. Des éboulements, des arbres déracinés et des tonnes
d'alluvions
entravent la circulation. Or la saison des pluies vient à peine de
commencer.
«On crie à la catastrophe quand elle arrive, mais on ne fait rien pour
la prévenir,
et je crains déjà la prochaine saison cyclonique», ajoute John.
Dans les provinces, la situation n'est pas meilleure. Aux Gonaïves,
dans le
nord d'Haïti, région inondée à deux reprises par les ouragans en 2004
et en
2008, la population a développé une véritable psychose. Quinze minutes
de pluie
suffisent pour faire paniquer les habitants, et la colère gronde
facilement
dans cette ville où des mètres de boue n'ont toujours pas été enlevés
par
l'État, plus de six mois après le passage des ouragans Ike et Hanna.
«Regardez,
on nous laisse dans la boue comme des cochons. Moi, je ne resterai pas
ici cet
été, car il n'y a que dans ce pays qu'on traite les gens ainsi», hurle
une
femme outrée dans la rue.
«Les gens ont une peur bleue de l'eau. Dans l'état actuel de la ville,
avec la
saison des pluies et sans curage des canaux, l'eau atteindra plusieurs
mètres
dans la région», s'indigne Rubens Jacques Bordenave, vice-délégué de
l'arrondissement des Gonaïves.
Si la plupart des habitants accusent les gouvernants, l'architecte
Ronald
Painson a un autre point de vue: «Nous sommes tous responsables.
Pendant des
siècles, nous nous sommes comportés envers Haïti comme une plante
parasite. Or
celle-ci se nourrit de l'arbre, grandit, le tue et meurt ensuite.
Après, il ne
reste plus rien», affirme-t-il.
À devenir fous!
Dans le sud-est du pays, on craint pour les localités de Marigot, Cayes
Jacmel
et Pérédo. «Si Marigot a pu être sauvée, c'est uniquement parce que la
mer, ce
jour-là, est restée calme. Dans le cas contraire, Marigot n'existerait
plus»,
affirme Jean-Michel Sabbat, de la Coordination technique pour la
Protection
civile départementale du sud-est, en se rappelant le passage de
l'ouragan Hanna
en septembre 2008.
Les sols ont été fragilisés par les derniers ouragans. Pendant la
saison des
pluies, les mornes se gorgent d'eau, ainsi que les ravines sèches. Les
rivières
se gonflent. Ensuite, lors de la saison des ouragans, tout éclate et
s'effondre. Les mornes s'écroulent sur les habitations, les rivières
sortent de
leur lit et inondent les champs. «Ici, les gens ne sont pas encore
fous, mais
ils vont le devenir», soupire Fednel Zidor, vice-délégué de
l'arrondissement de
Jacmel.
À Cabaret, à 35 km de la capitale, plus de 5000 personnes ont manifesté
le 4 mars
dernier pour réclamer le curage urgent des rivières. La manifestation a
été
interrompue par la police. «La réalité, c'est que le gouvernement ne
dispose
pas des moyens nécessaires pour réhabiliter la ville. De plus, avec la
corruption qui règne dans notre pays, le peuple ne trouvera jamais la
réponse à
ses besoins», déclare le maire, Thomas Joseph Wills.
«Aujourd'hui, en Haïti, personne ne peut prétendre ne pas être
préoccupé par la
saison des pluies. Allez voir pour les ouragans!», s'exclame Yves-André
Wainright, ex-ministre de l'Environnement. «Malheureusement, jusqu'à
présent,
les dirigeants politiques ne semblent pas préoccupés par les voies et
moyens à
mettre en place pour renforcer la résistance de notre nation et bâtir
sa
résilience aux problèmes écologiques», regrette-t-il.
Programme de prévention
Malgré ce constat, d'autres cherchent à apporter des solutions. «On
sait
aujourd'hui qu'investir dans la réduction des risques s'avère payant.
Il faut
renforcer les mécanismes de prévention des catastrophes naturelles afin
que les
coûts humains, matériels et financiers des catastrophes soient
supportables
pour la société haïtienne», déclare Gérard Laborde, président du comité
de
l'Alliance pour la gestion des risques et la continuité des activités
(AGERCA).
Ce groupe d'appui du secteur privé haïtien vise à intervenir
durablement dans
le domaine de la gestion des risques et des désastres et vient en appui
au
Système national de gestion des risques et des désastres (SNGRD) mis en
place
par le gouvernement haïtien en 2001. «Nous souhaitons aujourd'hui
fédérer
toutes les composantes et différentes sensibilités de la société civile
pour
non seulement apporter son appui à la Direction de la Protection
civile, comme
elle le fait déjà, mais aussi participer à la mise en place d'un
programme de
prévention à l'échelle nationale», ajoute-t-il.
En Haïti, aujourd'hui, la nature demande des comptes et, à chaque
saison des
pluies, la note est salée. Malgré tout, Ronald Painson -- dont l'hôtel
a été
sinistré lors des derniers ouragans -- reste convaincu qu'il faut
continuer à
se battre. Aujourd'hui, pour se préparer à faire face aux pluies et aux
ouragans, il reconstruit les bungalows de son établissement touristique
sur
pilotis. «L'environnement est déprimant, mais lorsqu'on a une vision
des choses
et des possibilités, il y a toujours lieu d'espérer», conclut-il.
***
Collaboration spéciale
***
Ce reportage a été rendu possible grâce à
une Bourse Nord-Sud attribuée par
la Fédération professionnelle des journalistes du Québec et financée
par
l'Agence canadienne de développement international (ACDI).
Nancy
Roc source 23/04/09
|
|