Haiti-USA
: New York, les Haïtiens fiers de leur créole
Victimes
de préjugés violents dans les années 1980, les
Haïtiens cachaient leur origine et s'exprimaient peu en créole dans les
lieux
publics nord-américains.
Désormais,
ils affichent avec fierté les couleurs d'Haïti.
À tel point que les autorités new-yorkaises ont intégré le créole dans
l'administration de la ville.
Originaire
d'Haïti, André, 37 ans, est policier à New York où il vit depuis près
de 10
ans. "Je m’exprime dans ma langue maternelle (le créole) avec mes
compatriotes partout où je vais, lance-t-il fièrement. Beaucoup de mes
collègues de travail autochtones me saluent même en disant : 'sak pase
?', 'nap
boule ?' (Comment vas-tu ? Ça va bien? ). Ils l’ont appris de moi et
d’autres
collègues haïtiens." Il n'est en effet pas rare d'entendre parler
créole à
New York, où vivent de nombreux Haïtiens : 125 000 légalement, et près
de 500
000 si l’on compte les illégaux. À tel point qu'en juillet dernier,
Michael
Bloomberg, le maire de Big apple, comme on appelle New York, signait un
décret
demandant aux différents services de la ville de fournir des services
en créole
et dans cinq autres langues très utilisées : le chinois, l'espagnol, le
russe,
l'italien et le coréen. Des interprètes sont disponibles dans ces
administrations afin d’aider les personnes qui ne parlent pas anglais.
Période
noire
Cette
reconnaissance est le fruit d'une grande évolution et d'un travail
éducatif de
fond mené par les organisations de la diaspora haïtienne. Lorsque
l'épidémie de
sida se propageait au début des années 1980, la théorie fumeuse des
"quatre H" (pour Hémophiles, Homosexuels, Haïtiens et Héroïnomanes)
avancée pour définir les principaux responsables de la propagation du
VIH dans
le monde avait provoqué de nombreux dégâts dans l'imaginaire collectif.
Et
aussi de nombreuses souffrances pour les Haïtiens à l'étranger.
Certains
émigrants haïtiens se faisaient alors passer pour des Martiniquais et
affichaient le moins possible leur identité dans les lieux publics.
"Dans
les années 1970, les immigrants étaient surtout des intellectuels qui
fuyaient
le régime dictatorial des Duvalier et s'exprimaient aisément. Dans les
années
1980, on a assisté à l’arrivée de personnes immigrées pour des raisons
économiques s’exprimant difficilement en français", précise Jean
Raymond.
Le français, l'une des langues officielles d'Haïti, considérée comme la
langue
du savoir envers laquelle la majorité des Haïtiens nourrissent une
relation
d'amour-haine et que très peu parlent, n'est presque plus utilisé dans
la
communauté haïtienne de New York.
Aujourd'hui,
André fustige tout Haïtien qui aurait honte de parler créole : "Ce
serait
avoir honte d’être haïtien. Or, on nous reconnaît ici à New York comme
de rudes
travailleurs et de bons citoyens. Si une vedette comme Wyclef n’éprouve
aucune
gêne à dévoiler sa nationalité, pourquoi devrais-je hésiter à le faire
?",
martèle-t-il. En 1997, la vedette d'origine haïtienne Wyclef Jean
s’enveloppait
du drapeau d'Haïti au cours de la cérémonie de remise des prix des MTV
Music
Awards lors de laquelle le groupe Fugees dont il faisait partie
recevait le
prix du meilleur album rap de la même année. Ce fut une des amorces
symboliques
fortes du regain de fierté des Haïtiens des États-Unis face à leur
identité.
Sur
tous les fronts
Hugues
Saint-Pierre, président de la Fondation Mémoire, un organisme
travaillant
depuis 1999 pour la survie de la mémoire haïtienne en terre étrangère,
indique
que le travail réalisé par certains prêtres venus s’installer à New
York au
cours des années 1980 a grandement contribué à créer ce sentiment de
fierté
chez les Haïtiens : "Des prêtres comme Yves Dejean et Antoine Adrien
ont
été les premiers à célébrer des messes en créole dans leurs paroisses
respectives."
Yves
Raymond, de la Haitian Education Technical Assistance Center, un bureau
créé
dans l’État de New York en vue d’aider les élèves parlant une langue
autre que
l’anglais, explique que l’introduction des programmes bilingues avec le
créole
comme langue première pour les jeunes Haïtiens contribue en grande
partie à sa
promotion. Ces programmes bilingues, où l’immigrant apprend l’anglais
et les
Américains la langue de ce dernier, s'adressent à des jeunes de 5 à 21
ans.
"Le fait pour le jeune Haïtien de voir que sa langue maternelle est
utilisée dans des salles de classe ici à New York contribue beaucoup à
son
désir de s’exprimer dans sa langue maternelle", constate Yves Raymond.
Alain
Gaillard (Syfia États-Unis)
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