Haiti/Port-au-Prince :
une bombe écologique
« Le
problème de l’environnement est mon plus grand chagrin. Il se dégrade à
vue
d’œil à Port-au-Prince et même dans les provinces car la misère
contribue aussi
à sa dégradation », dit John
Chéry au
volant de sa Jeep secouée par les amas d’alluvions dans les rues de
Port-au-Prince, la capitale d’Haïti. Quinquagénaire, ce chroniqueur
sportif
s’est transformé depuis 18 mois en chroniqueur environnemental pour la
(…)
station de radio privée d’Haïti, Radio Métropole. Sa rubrique
quotidienne,
« À travers les rues de la capitale », est très
prisée et suivie par
les autorités du pays.
Levé dès 4h
du matin, il parcourt les rues de
Port-au-Prince pour un compte-rendu radiophonique très attendu, surtout
en
saison des pluies. Ce matin là, le 3 mars, des éboulements, des arbres
arrachés, des tonnes d’alluvions entravent la circulation. La veille,
une
averse de 45 minutes a provoqué des dégâts considérables. Or
normalement, la
saison pluvieuse commence en avril. « On crie à la
catastrophe quand
elle arrive mais on ne fait rien pour la prévenir, et je crains déjà la
prochaine saison cyclonique », ajoute John.
Le survol de
Port-au-Prince montre que ses craintes
sont justifiées. La capitale haïtienne est une gigantesque toile de
bidonvilles
juchés sur des pentes montagneuses ou érigés au fond des ravins. Avant
de
construire, on coupe les arbres pour permettre au béton de régner en
maître.
Selon les chiffres de la Banque mondiale, Port-au-Prince consommerait
annuellement autour de 250 000 tonnes de charbon de bois
traditionnel ; ce
qui entrainerait la coupe de 2,5 millions de tonnes d’arbres vivants et
reproductifs sur tout le territoire d’Haïti. Sans politique de logement
ni plan
d’urbanisation, les autorités du pays laissent la population
s’installer
n’importe où, à n’importe quel prix. Résultat : à la moindre
pluie,
inondations et glissements de terrain entraînent l’effondrement de
nombreuses
constructions anarchiques et des pertes en vies humaines. Les zones
dites
protégées n’y échappent pas. Ainsi, le versant sud du Morne Garnier,
dernière
réserve « protégée » de la capitale, a été rasé
autant par des
squatteurs que par des spoliateurs des propriétés privées et publiques.
Un communiqué
daté du 12 mars et signé par trois
ministres, ceux de la Justice, de l’Environnement et de l’Intérieur,
témoigne
aussi de l’ampleur du problème. Selon ce communiqué, des notaires,
arpenteurs,
juges de paix, policiers, agents de la Direction générale des Impôts et
des
Collectivités territoriales participent à l’occupation illégale de
propriétés
publiques et privées bâties ou non bâties. Une grande mafia qui, dans
un État
failli, étend ses tentacules mortifères du Morne Garnier, au Morne
l’Hôpital,
au bidonville de Jalousie et aux carrières de sable de Laboule dans les
hauteurs de Port-au-Prince.
Cette mafia
est-elle sous les feux de la
rampe ? C’est la question que se posent beaucoup d’Haïtiens,
sceptiques,
depuis le 27 mars. En effet, ce jour-là, l’État haïtien a commencé une
opération de démolition de certaines propriétés située à l’est du Morne
Garnier. « C’est une opération de démolition. L’État
(…) a décidé de
libérer cet espace stratégique de 2 000 hectares déclaré d’utilité
publique
depuis 1939 », confie l’ingénieur Ludner Remarais,
directeur
départemental de l’Ouest au ministère de l’Environnement et chef de
l’opération. Il informe que le Morne Garnier sera confié au ministère
de
l’Environnement pour l’aménagement d’un parc naturel. Spoliateurs et
squatteurs
ont jusqu’au 8 avril pour vider les lieux mais les habitants de la
capitale
attendent de voir si cette opération ne basculera pas, comme tant
d’autres,
dans la démagogie politique qui a conduit le pays au bord du gouffre.
L’explosion
démographique, les constructions
anarchiques et la dégradation de l’environnement rendent Haïti très
vulnérable
aux catastrophes naturelles. Et comme si cela ne suffisait pas, les
prédictions
de l’ingénieur Claude Prépetit, pour Haïti et Port-au-Prince en
particulier,
frisent l’apocalypse. Lors d’une présentation, le 26 mars dans un grand
hôtel
de la capitale, ce géologue a précisé qu’Haïti a déjà été victime d’un
tremblement de terre destructeur au XVIe siècle. « On
doit s’attendre à
ce qu’il se reproduise dans le futur et à n’importe quel moment. De
même qu’il
y a eu de grands dégâts à l’époque, on doit s’attendre au pire
aujourd’hui en
raison de notre condition environnementale alarmante »,
affirme-t-il
en évoquant la possibilité que Port-au-Prince ou le Cap-Haïtien,
deuxième ville
du pays située dans le nord du pays, soient secouées par un séisme de
7,7 sur
l’échelle de Richter. Haïti est traversé par deux failles. L’une au
sud,
partant de Pétion-Ville jusqu’à Tiburon et l’autre au nord allant de
Cuba à la
République Dominicaine. Photos de gigantesques bidonvilles à l’appui,
Claude
Prépetit a démontré l’extrême vulnérabilité de Port-au-Prince, devant
un public
frissonnant de peur : « Si nous n’arrêtons
pas ces constructions,
nous risquons de voir Port-au-Prince se transformer en un vaste
cimetière », souligne-t-il. « Port-au-Prince peut
être frappée à
n’importe quel moment par un séisme ou un tsunami. Dans l’état actuel
de la
capitale, nous ne pourrons même pas acheminer les secours nécessaires
aux
milliers de victimes », prévient-il.
Port-au-Prince
est aujourd’hui une véritable bombe
écologique. Pour le professeur Carlo Prévil, du Département de
géographie de
l’Université du Québec à Montréal, « il n’y a pas de
vision, ni de plan
ou stratégie environnementale en Haïti. Or, sans mesures structurelles,
on
criera toujours au feu ». Devant la complexité de
l’absence de gestion
environnementale en Haïti et à Port-au-Prince en particulier, et de ses
conséquences, toute personne avisée en matière d’environnement ne peut
que se
remémorer cette citation du général Douglas MacArthur : « L’histoire
des guerres perdues peut se résumer en deux mots : trop tard.
Trop tard
pour comprendre les desseins mortels d’un ennemi en
puissance ; trop tard
pour s’apercevoir du redoutable danger ; trop tard pour se
préparer ;
trop tard pour unir toutes les forces de résistance
possibles ; trop tard
pour rallier ses amis ».
……………….
N.B :
ce reportage a été rendu possible grâce
à une Bourse Nord-Sud attribuée par la Fédération professionnelle des
journalistes du Québec et financée par l’Agence canadienne de
développement
international (ACDI).
Nancy Roc
source.
17 avril
2009
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