Non, Monsieur Fernandez, ce crime
n'est pas un « incident entre individus ».
L’horreur et la honte !
Les médias haïtiens ont suffisamment parlé
de la décapitation sur une place
publique, le samedi 2 mai 2009, en République Dominicaine de notre
compatriote,
Carlos Nérilus, natif de Verrette pour qu’on ne s’y attarde pas trop.
Mais face
à l’horreur nous avons l’obligation de dire certaines vérités sur les
deux
pays.
En effet, cette énième barbarie
perpétuée en plein jour à l’encontre de cet Haïtien dans ce pays voisin
doit nous interpeller tous, au plus haut point.
Car, contrairement à ce que
racontent les autorités politiques et diplomatiques
des deux Etats, pour des raisons qu’on puisse comprendre, ce lynchage
d’un être
humain, parce qu’il est Haïtien vivant à Saint-Domingue, dans le sens
péjoratif
du terme, n’est pas le premier et nous doutons fort, qu’il ne soit
malheureusement
pas le dernier.
Cela dépendra de l’attitude et
jusqu’où les autorités haïtiennes entendent poursuivre le dossier. Dans
les cas précédents, il y a eu parfois de doute sur les
criminels puisque les faits se passaient dans les Batey ou dans
des endroits non identifiés et nous dirons sans témoins. Cette fois-ci,
la monstruosité s’est passé en plein jour (15 heures) et ce, devant un
public en gaîté,
caméras au poing et ivre de cruauté dans un pays militarisé où la
police est
présente en permanence et à chaque coin de rue.
Avec cette exécution digne du temps
des barbares et du moyen âge, ceux qui,
pour des raisons politiques ou d’ignorances historiques ont toujours
soutenu
que les Dominicains étaient beaucoup plus civilisés, plus éduqués et
plus
avancés socialement
que les Haïtiens
ont aujourd’hui, suffisamment d’éléments parlant pour arrêter de
raconter des
inepties de ce genre. Cette manie de faire, une façon d’avoir la bonne
grâce
des autorités dominicaines, qui dans l’ensemble ne pensent pas moins
que leurs
compatriotes vis-à-vis des Haïtiens en général et d’Haïti en
particulier.
Cette
atrocité, c’est acte indigne d’un peuple dit civilisé est l’occasion
aussi pour certains Haïtiens de réfléchir sur cette sorte de fierté
qu’ils ont quand ils envoient leurs enfants étudier dans ce pays ou par
snobisme et une façon de
se distinguer des autres, préfèrent aller passer leur week-end dans un
pays, certes,
mieux organisé qu’Haïti mais qui n’a rien de plus extraordinaire.
Aujourd’hui,
tous les Haïtiens doivent savoir et comprendre que ce meurtre n’est pas
un cas
isolé et que le pauvre Carlos Nérilus a été tout simplement victime
d’un
assassinat au « faciès », c’est-à-dire, les assassins ont pris le
premier Haïtien
trouvé sur leur route. Autrement dit, cela aurait pu arriver à
n’importe quel
ressortissant haïtien en voyage d’affaire, en touriste ou résident
légalement
en République Dominicaine.
Voilà pourquoi et nous le disons
depuis longtemps qu’il est extrêmement risqué et
dangereux pour un Haïtien de voyager ou de vivre tranquillement dans ce
pays où
le racisme, pire la xénophobie contre les Haïtiens ne fait plus aucun
doute.
Cette
fois, les autorités dominicaines ont compris, que la ligne jaune était
dépassée et qu’il fallait tout au moins se voiler la face, en
condamnant ce crime ignoble, dont seule la période esclavagiste, que
leur pays eut aussi connu avait fait autant dans l’ignominie. Quant aux
autorités haïtiennes, il faut bien le reconnaître, elles étaient
obligées de réagir de manière plus ou moins
ferme par le biais du chef de la Chancellerie, M. Alrich Nicolas.
Celui-ci a dû rappeler
l’ambassadeur d’Haïti à Santo Domingo pour consultation,
signe très diplomatique pour marquer la réprobation du gouvernement de
la République
face à cet acte abominable, même si une semaine après la nouvelle, ni
le
Premier ministre ni le chef de l’Etat ne s’était prononcé. En tout cas
et à notre
connaissance, depuis plus d’un quart de siècle, c’est pour la première
fois,
qu’un gouvernement haïtien à réagir aussi fermement sur la violence
faite aux
Haïtiens de l’autre coté de la frontière. Cela prouve que l’indignation
qu’a soulevée
cette décapitation sauvage sous les applaudissements du public réunit
pour
l’occasion et la satisfaction malsaine des auteurs du devoir accompli
d’avoir
éliminé un Haïtien.
En vérité, toutes ces péripéties, ces tribulations que traversent Haïti
et les Haïtiens, résulte de la gravité de la situation
politico-économique de notre pays à tous les niveaux et à tous les
points de vue. En effet, comme un mauvais
présage, deux semaines avant l’horrible et insupportable crime, dont
l’auteur présumé,
un certain Roosevelt de Leon Lara, sous la pression de la condamnation
unanime
en Haïti et une partie de l’opinion publique dominicaine, réclamant
justice,
s’est rendu à la police dominicaine le jeudi 7 mai 2009, il y a eu
cette
déclaration du Premier ministre trinidadien Patrick Manning, lors du 5e
Sommet des Amérique le 19 avril 2009, à propos de la situation
inadmissible et incompréhensible
d’Haïti : « Haïti, telle qu'elle évolue aujourd'hui, n'est ni un crédit
ni une
fierté pour aucun des leaders de la région caraïbe».
Cette déclaration de l’un des amis
d’Haïti qui ne peut être plus véridique et sincère
sur le sort du peuple haïtien n’a eu bizarrement, aucun écho dans la
capitale
haïtienne. Seule, l’agence haïtienne de presse (AHP) du 20 avril 2009
avait
repris la déclaration du Premier ministre trinidadien la jugeant utile
qu’elle
soit connue du grand public haïtien. Or, un tel propos met en évidence
comment
nos voisins de la région de la Caraïbe sont eux-mêmes attristés et
écœurés du
sort de ce pays frère. Afin de ne pas paraître en donneur de leçons, M.
Patrick
Manning avait jugé bon de rajouter : « Ce n'est pas que nous soyons en
train de
chercher les responsables de cette situation ni que nous pensions
pouvoir y
trouver tout de suite une solution, mais nous nous préoccupons de
savoir
pourquoi les choses en sont arrivées là et ce qu'il y a lieu de faire ».
Ce responsable politique et
dirigeant d’un très petit Etat ne comprend pas
qu’un pays comme Haïti puisse arriver à un niveau aussi bas et un seuil
de
pauvreté aussi critique, et ce, dans quel que soit le domaine. Mais
ici, ce qui
attire notre attention sur la déclaration du Premier ministre Patrick
Manning
c’est la sincérité à laquelle il a abordé la problématique de la
faillite de
nos gouvernants (élite politique, économique et intellectuelle).
L’homme d’Etat
trinidadien a prononcé des paroles que les dirigeants des grands « pays
amis » d’Haïti
n’ont pas le courage de dire ou préfèrent les dire tout bas. Alors
même,
l’évidence saute à leurs yeux tout en continuant à faire semblant
d’aider ce
pays en quasi-faillite.
Nulle n’est besoin d’être Premier
ministre, ami ou ennemi du peuple haïtien pour
voir et comprendre que cette situation intolérable ne peut plus durer.
D’ailleurs, on se demande comment
des dirigeants de la région peuvent voir qu’Haïti
devient une honte pour eux-mêmes et pour nous tous en tant Caribéens,
alors
que, nos propres dirigeants n’arrivant pas eux de voir la vérité en
face afin
d’essayer de remédier à cette inqualifiable situation. « Haïti
aujourd'hui n'est
ni un crédit ni une fierté pour aucun des leaders de la région caraïbe».
La phrase est claire, limpide et
sans équivoque. À elle seule, elle regroupe l’ensemble des critiques
qu’on fait depuis des lustres à tous les gouvernements,
Premiers ministres et autres chefs d’Etat Haïtiens sur la manière dont
ils conduisent
les destinées de la nation.
Un Haïtien l’avait dit cela
n’aurait quasiment aucun sens ni d’importance vu
que nos gouvernants sont devenus sourds et aveugles à tel point qu’ils
n’écoutent plus personnes et ne voient pas plus loin que l’horizon de
leurs
bureaux et de leur
Palais. Mais que ces
propos émanent d’un étranger, de surcroît, un de leurs collègues en
exercice,
étant un chef de gouvernement, cela devrait les pousser à prendre
conscience que
la situation est grave, voire gravissime. « Haïti, telle qu'elle évolue
aujourd'hui, n'est ni un crédit ni une fierté pour aucun des leaders de
la
région caraïbe ». Cela veut dire que nos dirigeants, par leur
comportement,
leurs attitudes, et leur manque de visions et de courages à l’égard
d’eux-mêmes et envers le pays dégradent non seulement l’image d’Haïti,
mais
de toute la région, voire du continent.
Cela veut dire aussi, que nos voisins Antillais, de l’Amérique latine
ont honte
de nous avoir comme voisin. Ils ont honte qu’Haïti soit si près d’eux.
Bref,
ils ont honte d’avoir comme collègues des dirigeants qui, par leur
esprit
réducteur et leur étroitesse d’esprit ne savent pas comment s’y prendre
pour
sortir de la culture de mendiant dans laquelle ils s’enferment afin de
retrouver un minimum de dignité humaine, de grandeur de soi et de
fierté en
tant être doué de raison.
Le Premier ministre Patrick Manning
en parlant de manière aussi à brute et sans
langue de bois qui caractérise en général les déclarations des
dirigeants politiques
étrangers vis-à-vis d’un pays ami, tente en désespoir de cause, un
dernier
sursaut, une façon de toucher si possible le sentiment, l’orgueil et la
morale
des dirigeants haïtiens, qui, l’on peut le penser, ne sont ni plus bête
ni plus
insensible à la laideur.
Le cri du Premier ministre
trinidadien, dans lequel tous les haïtiens dignes de
ce nom doivent se retrouver, et que l’on peut qualifier de désespoir,
de colère
mais qu’on peut considérer aussi comme étant un appel au courage des
dirigeants
haïtiens afin de prendre conscience du drame de ce peuple, de ce pays
qui est
le seul dans la région de la Caraïbe qui soit dans cette situation si
désespérée.
La barbarie à l’état pur et le
meurtre à la hache d’un Haïtien en terre étrangère doivent réveiller la
conscience collective partout en Haïti et dans
la diaspora pour que les choses changent enfin dans notre pays. Car si
en ce
XXIe siècle la décapitation de l’un de nos compatriotes à Saint
Dominique est
une honte pour la société dominicaine, il ne demeure pas moins que «
Haïti,
telle qu'elle évolue aujourd'hui, n'est ni un crédit ni une fierté pour
aucun
Haïtien et ce quel que soit son rang dans la société haïtienne ».
Par
Wiener K. Fleurimond
Paru dans le journal HAITI LIBERTÉ
N° 43 du mercredi 13 mai 2009
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