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Durban
II : sortir de l’impasse
Notes
- Olivier Ferrand et
David Mombosi - 24 avril 2009
La conférence de Durban II
s'achève aujourd'hui, après quatre jours de
polémiques et l'adoption le 21 avril d'une déclaration finale
acceptable, sans
avancées notoires. Si la politique de la "chaise vide" mène à
l'impasse, il est certain que le combat pour la promotion des droits de
l'homme
doit se livrer autrement que par ces conférences internationales où les
dictatures sont majoritaires. Selon Olivier Ferrand, président de Terra
nova,
la communauté des démocraties doit encourager l'universalisation d'un
socle
commun de droits de l'homme par une politique de conditionnalité
collective, et
notamment par l'élargissement de l'Union européenne.
Fallait-il boycotter la conférence de
Genève « Durban II » contre le
racisme ?
Il n’y a que des mauvaises réponses à cette
question. La présence des
démocraties permet de sécuriser la déclaration de la conférence mais
aboutit à
donner une tribune médiatique aux opposants les plus radicaux aux
droits de
l’homme : c’est ce qui s’est passé à Genève. La chaise vide débouche
sur le
résultat inverse, tout aussi insatisfaisant : on vide la conférence de
sa
dramaturgie médiatique mais on laisse le champ libre aux dictateurs
pour
imposer leurs vues sur le fond.
Une fois dans la seringue, il est malgré
tout plus conforme à la politique
multilatérale européenne de ne pas boycotter la conférence. C’est
l’Europe,
plus que tout autre, qui milite pour renforcer les institutions
internationales
et créer un ordre multilatéral. Déserter les instances multilatérales
contribue
à les discréditer. Le gouvernement français a donc eu raison de rester
et de
négocier jusqu’au bout pour améliorer la déclaration finale.
Malgré tout, Durban II a été
contre-productif, et Durban I avait été un
désastre. La Commission des droits de l’homme de l’ONU était une
mascarade, le
nouveau Conseil des droits de l’homme s’avère tout aussi inefficace
pour
améliorer les droits de l’homme dans le monde.
Cet échec onusien a une cause simple : les
démocraties sont en minorité à
l’ONU – 86 Etats sur 192 membres. La négociation multilatérale est
vouée à
l’échec car elle est tenue par les dictatures. C’est un peu comme si
l’on
négociait avec les paradis fiscaux les règles pour supprimer les
paradis
fiscaux. Naturellement, on n’y arriverait pas. C’est pourquoi ce sont
les pays
développés, dans le cadre de l’OCDE, qui ont arrêté les listes « noire
» et «
grise » des paradis fiscaux et pèsent ainsi sur ces territoires pour
qu’ils se
réforment.
C’est à la communauté des démocraties de
fixer les règles d’appartenance au
monde démocratique – pas aux dictatures. Le meilleur moyen pour faire
progresser les droits de l’homme, c’est la conditionnalité :
conditionner une
aide, une relation, une participation au respect des droits de l’homme.
C’est
pourquoi nous faisons deux propositions :
La négociation de règles de conditionnalité
communes à toutes les
démocraties dans leurs relations avec les pays qui violent le socle
universel
des droits de l’homme. Ces règles de la « communauté des démocraties »
pourraient être arrêtées dans le cadre de l’OCDE, qui a hébergé des
exercices
similaires avec le GAFI ou au sein du CAD .
Une réflexion sur les frontières ultimes de
l’Union européenne. L’adhésion
à l’Union est aujourd’hui l’instrument de démocratisation et de
pacification
politique le plus efficace. Cette réalité milite pour une extension du
territoire de l’Union à ses marges, qui comptent parmi les zones les
plus
instables de la planète.
La Conférence des Nations Unies contre le racisme, dite Durban II, se
conclut
aujourd’hui. Elle avait pour but d’examiner les résultats du programme
d’action
prévu par Durban I, troisième conférence mondiale contre le racisme qui
s'était
tenue en Afrique du Sud en 2001 (après celles de 1978 et 1983).
1
– LES NEGOCIATIONS INTERNATIONALES CONTRE LE RACISME S’ENLISENT
1.1
- LE DESASTRE DE DURBAN I
La conférence Durban I avait suscité beaucoup d’espoirs. Les questions
de la
reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité, de la
lutte contre
les discriminations et de la promotion des droits des femmes et des
minorités
ethniques, religieuses et sexuelles devaient en effet y être abordées.
La déception fut grande puisque, sous la pression d’associations
radicales, le
forum des ONG fut le théâtre de débordements - physiques et verbaux -
antisémites et anti-occidentaux.
Saisissant l’aubaine, plusieurs pays où les violations des droits de
l’homme
sont quotidiennes en avaient profité pour faire passer à la trappe les
sujets
les plus embarrassants pour eux et pour attaquer les démocraties
occidentales,
accusées d’impérialisme culturel, et renvoyées à leur pêchés originels,
la
colonisation et l’esclavagisme.
Ces débordements avaient conduit plusieurs Etats démocratiques à
quitter la
Conférence. Deux textes avaient néanmoins pu être adoptés, dont le
programme
d'action qui fait l’objet de la Conférence de Genève. Des textes certes
expurgés des mentions les plus choquantes voulues par les dictatures,
mais qui
n’en étaient pas exempts (notamment sur la stigmatisation d’Israël) et
d’une
rare pauvreté par ailleurs.
1.2
- LA REFORME MANQUEE DE LA COMMISSION DES DROITS DE L’HOMME DE L’ONU
L’épisode de Durban fut une épreuve pour les démocraties occidentales.
Il
fallait faire preuve de plus de vigilance et faire en sorte que les
débats
multilatéraux sur le racisme ne se transforment pas en instrument
politique aux
mains de ceux qui sont précisément les plus coupables en la matière.
Conséquence : la « Commission des droits de l’homme » de l’ONU, dont
les
dictatures s’étaient assuré le contrôle, a été réformée en 2006 en un «
Conseil
des droits de l’homme ». Ayant pour mission de « promouvoir le respect
universel et la défense de tous les droits de l’homme et de toutes les
libertés
fondamentales, pour tous, sans aucune sorte de distinction et en toute
justice
et équité », il est composé de quarante-sept Etats élus directement et
individuellement au scrutin secret et à la majorité des membres de
l’Assemblée
Générale pour trois ans. La principale innovation en est le nouveau
mécanisme
d’examen périodique universel (EPU) mis en place pour inciter les Etats
membres
de l'ONU à se soumettre tous les quatre ans à un bilan complet sur le
respect
des droits de l'homme.
Pourtant, le nouveau Conseil est rapidement retombé dans les mêmes
travers que
la défunte Commission puisque, grâce au système des quotas régionaux et
à la
procédure de vote bloqué, les régimes autoritaires restent en mesure
d’y
imposer leurs vues grâce à un jeu d’alliances. La France y a,
néanmoins, été
réélue en mai 2008. Après avoir montré très peu d’intérêt pour ce
Conseil, dans
la ligne de la pensée néo-conservatrice, les Etats-Unis ont annoncé
début avril
leur intention de se porter candidat.
1.3
- DURBAN II : UNE NOUVELLE TRIBUNE POUR LES EXTREMISTES
Les travaux préparatoires de Durban II ont vite laissé craindre que les
Etats
démocratiques, et en particulier Israël, soient à nouveau dénoncés
comme
racistes et que la critique des religions soit érigée en violation des
droits
de l’homme. Echaudés par Durban I, huit pays - Israël, les Etats-Unis,
le
Canada, l’Australie, l’Italie, l’Allemagne, la Pologne et les Pays-Bas
- ont
décidé de boycotter la conférence avant même son ouverture.
Confirmant ces craintes, la conférence a été prise en otage dès le
premier jour
par le président iranien Mahmoud Ahmadinejad, qui s’est offert une
tribune
mondiale de 30 minutes pour se livrer à une diatribe contre les
démocraties
occidentales et à une nouvelle attaque contre le « régime raciste »
israélien.
En protestation, les Européens ont quitté la salle pendant le discours.
La
présidence de l’Union européenne (la République tchèque) a décidé un
retrait
définitif de la conférence à l’issue de ce scandale.
Toutefois, grâce à une médiation menée par la Russie, la conférence a
accouché
d’une déclaration finale acceptable, adoptée le 21 avril. Certes, elle
ne
comporte aucune avancée notable et passe sous silence certains points
cruciaux
: les principes de l'égalité entre hommes et femmes et de
non-discrimination
envers les homosexuels ne sont pas mentionnés. Malgré tout, aucune
ligne rouge
n’a été franchie : Israël n’est pas stigmatisé et le concept de «
diffamation
des religions », contraire à la liberté d’expression, n’est pas reconnu
(cf.
polémique sur les caricatures de Mahomet au Danemark). Il y a même des
éléments
positifs, la volonté collective de lutter contre le racisme et la
xénophobie,
la reconnaissance de l’Holocauste.
Ce résultat a été salué par Bernard Kouchner, qui n’a pas hésité à
forcer le
trait : « A partir d’aujourd’hui il y a un texte antiraciste de
référence ». La
haut-commissaire de l’ONU pour les droits de l’homme, Navanethem
Pillay, a
quant à elle rappelé que le discours du président iranien n’avait rien
à voir
avec le fond de la conférence et ne saurait compromettre son résultat.
2
– PROPOSITIONS POUR SORTIR DE L’IMPASSE
2.1
- FALLAIT-IL BOYCOTTER OU NON LA CONFERENCE ? UNE IMPASSE « PERDANT
PERDANT ».
Le
débat a été posé en ces termes dans les médias. Mais il est sans issue.
Y aller permet de sécuriser la déclaration de la conférence mais
aboutit à
donner une tribune médiatique aux opposants les plus radicaux aux
droits de
l’homme, comme ce fut le cas avec le président iranien.
Mais la « politique de la chaise vide » débouche sur le résultat
inverse, tout
aussi insatisfaisant : on vide la conférence de sa dramaturgie
médiatique (le
dictateur prenant à partie « en direct » les leaders démocrates) mais
on laisse
le champ libre aux ennemis des droits de l’homme pour imposer leurs
vues sur le
fond.
Une fois dans la seringue, il est malgré tout plus conforme à la
politique
multilatérale de la France de ne pas boycotter la conférence. Déserter
les
instances de ce type contribuerait à renforcer le courant de pensée
qui, via la
critique systématique des institutions internationales et en
particulier de
l’ONU, entend discréditer toutes les instances de discussion
multilatérale. Le gouvernement français a donc sans doute eu
raison de
rester et de négocier jusqu’au bout pour améliorer la déclaration
finale.
2.2
- PROPOSITIONS POUR L’AVENIR
L’objectif : l’universalisation d’un
socle commun de droits de l’homme
Certains sont tentés par le relativisme et acceptent l’idée avancée par
les
dictatures que les droits de l’homme sont un concept occidental et non
universel.
Cette logique doit être combattue. Les droits des femmes, la liberté
religieuse, la liberté de ses orientations sexuelles sont des droits à
vocation
universelle. Certes, ils n’existent encore que dans les démocraties,
pour
l’essentiel en Occident : ils ne sont donc pas, aujourd’hui, universels
; et
ils sont contestés par les gouvernements non-démocratiques. Certes
également,
ils représentent, même en Occident, des conquêtes récentes. Mais ils
constituent le socle universel du respect la dignité humaine, vers
lequel toute
société doit tendre.
Le relativisme, en la matière, n’est pas acceptable. Comme l’Union
Soviétique
qui dénonçait en son temps les droits de l’homme « bourgeois »,
dictatures
laïques et religieuses se donnent la main pour brandir l’argument de
l’impérialisme culturel - et donc du racisme - à chaque fois que sont
évoquées
les questions de la lapidation des femmes adultères, de
l’emprisonnement des
homosexuel(le)s ou de la négation du génocide des juifs pendant la
Seconde
guerre mondiale. Pire, ce sont systématiquement les Etats démocratiques
qui se
retrouvent accusés de pratiques racistes quand ils interdisent le port
du voile
dans les écoles ou publient des caricatures de Mahomet. Et c’est Israël
qui est
mis à l’index pour « apartheid » et le sionisme qualifié de racisme.
Il ne faut en aucun cas se laisser enfermer dans une vision de droits «
occidentaux », contre des droits du Sud, ou pire des droits islamiques.
Les
droits de l’homme ne constituent pas une ligne de fracture entre
l’Islam et
l’Occident – les pays musulmans démocratiques, comme la Turquie, ou les
nouvelles démocraties des Balkans le montrent.
Les moyens : une conditionnalité
collective pour la « communauté des
démocraties ».
L’ONU a jusqu’ici prouvé son impotence sur le sujet des droits de
l’homme. Pour
une raison simple : sur 192 Etats membres, seule une minorité, 86, sont
des
démocraties. Dans ces conditions, toute négociation onusienne donnera
l’avantage aux gouvernements non-démocratiques. On l’a vu pour Durban
II : la
conférence était présidée par la Libye et l’Iran, et Cuba en assurait
la
vice-présidence…
La négociation multilatérale est en l’occurrence vouée à l’échec. Elle
ne peut,
au mieux, que constater les désaccords entre démocraties et dictatures.
Elle
n’est pas un instrument pour faire progresser les droits de l’homme.
C’est un peu comme si l’on négociait avec les paradis fiscaux les
règles pour
supprimer les paradis fiscaux. Naturellement, on n’y arriverait pas.
C’est
pourquoi ce sont les pays développés, dans le cadre de l’OCDE, qui ont
arrêté
les listes « noire » et « grise » des paradis fiscaux et pèsent ainsi
sur ces
territoires pour qu’ils se réforment.
Une méthode similaire de « liste noire » n’est guère envisageable pour
les pays
violant les droits de l’homme, à cause de la situation actuelle de la
Russie et
de la Chine, dont la place sur la scène diplomatique internationale
n’est pas
vraiment comparable à celle des paradis fiscaux.
Mais le principe général est le bon : c’est à la communauté des
démocraties de
fixer les règles d’appartenance au monde démocratique – pas aux
dictatures.
Le meilleur moyen pour faire progresser les droits de l’homme, c’est la
conditionnalité : conditionner une aide, une relation, une
participation au
respect des droits de l’homme.
On oppose à cette conditionnalité le réalisme de la realpolitik : si la
France
conditionne ses relations diplomatiques au respect des droits de
l’homme, elle
perdra des marchés commerciaux et de l’influence politique au profit de
concurrents occidentaux moins regardants. C’est vrai.
Pourquoi, dans ces conditions, ne pas mutualiser cette conditionnalité
?
C’est pourquoi nous proposons que soit négociées au sein de l’OCDE, ou
dans une
enceinte ad hoc rattachée au secrétariat de l’OCDE (comme l’est le
GAFI
dans la lutte contre les territoires non-coopératifs en matière de
blanchiment
ou le CAD pour l’aide publique au développement) et qui
représenterait la
« communauté des démocraties », des règles de
conditionnalité
communes à toutes les démocraties dans leurs relations avec les pays
qui
violent le socle universel des droits de l’homme.
Un outil régional : la conditionnalité
européenne
La conditionnalité démocratique la plus efficace, aujourd’hui, c’est
l’Union
européenne. L’adhésion est conditionnée par les « critères de
Copenhague ».
L’un est économique, mais l’autre est démocratique : la mise en place
d'«
institutions stables garantissant l'état de droit, la démocratie, les
droits de
l'homme, le respect des minorités et leur protection ».
Cette conditionnalité est d’une remarquable efficacité. L’entrée dans
l’Union
assure la pacification immédiate des nouveaux membres et leur
stabilisation
politique. La Grèce sortait de la dictature des colonels, le Portugal
du régime
de Salazar, l’Espagne du joug franquiste : leur adhésion à l’Union a
consolidé leurs
régimes démocratiques naissants. L’Europe de l’Est a subi quarante ans
de
totalitarisme soviétique. C’est désormais un souvenir. Elle héberge en
outre un
enchevêtrement de minorités ethniques à fort potentiel déstabilisant :
Hongrois
de Transnistrie, Roms, Aroumains, Moraves en République tchèque,
Allemands des
Sudètes et de Silésie… L’intégration à l’Union, qui garantit le respect
des
droits des minorités, a permis de dissiper rapidement ces tensions
ethniques
pourtant séculaires.
L’Union a également ouvert des négociations d’adhésion avec la Turquie
et,
globalement, les progrès sont incontestables. Les droits de l’homme et
l’Etat
de droit ? Depuis 2001, et davantage encore avec le gouvernement
islamique de
l’AKP qu’avec le pouvoir nationaliste kémaliste, Ankara a adopté un
train
impressionnant de réformes démocratiques : la peine de mort abolie, les
prérogatives constitutionnelles de l’armée revues à la baisse,
l’identité kurde
reconnue… Le génocide arménien ? Les intellectuels turcs, en nombre
croissant,
invitent le pays à regarder son passé en face, sans encourir les
foudres des
nationalistes. L’opinion publique semble mûre. Chypre ? Le Premier
ministre a
accepté le plan de paix de l’ONU – c’est au contraire le gouvernement
chypriote
grec qui l’a rejeté.
Cette efficacité de l’élargissement milite pour une extension des
frontières de
l’Union à ses marges, qui comptent les régions les plus instables de la
planète
: Moyen-Orient bien sur, mais aussi Républiques caucasiennes (conflit
géorgien), Afrique du Nord.
L’extension de l’Union européenne, d’abord à la Turquie, ensuite à tout
ou
partie du pourtour méditerranéen ne serait pas illégitime : l’Europe
renouerait
ainsi avec l’espace géographique de la civilisation européenne de
l’Antiquité.
Et l’Europe contribuerait de manière décisive au dépassement du conflit
des
civilisations, en assurant en son sein une intégration démocratique de
l’Occident et de l’Islam.
*David Mombosi est
le pseudonyme d'un spécialiste des questions de
discrimination et de promotion des droits de l'homme
source
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