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L'Afrique : si
proche, si lointaine
Les marques du fouet sur le dos d'un esclave en Louisiane, en 1863© DR
Tests
ADN, recherches sur les origines, voyages initiatiques... la communauté noire
américaine entretient une relation singulière avec le continent.
Le
développement de la généalogie génétique a eu, ces dernières années, une
influence perceptible sur le rapport que les Africains-Américains entretiennent
avec leur continent d’origine. Puisqu’il est désormais possible, via des tests
ADN, de savoir assez précisément d’où ils viennent, nombre d’entre eux ont eu
recours aux services de certaines sociétés, comme Africa America (voir J.A.
n° 2513), qui réalise ce genre d’analyse pour quelques centaines de
dollars. Et puisque des stars telles que les acteurs Isaiah Washington ou
Whoopi Goldberg se sont prêtées au jeu, l’affaire a fait grand bruit dans les
médias. Historien sénégalais professeur à la Columbia University de New York,
Mamadou Diouf relativise néanmoins la portée générale du phénomène : « Les
recherches via les tests ADN ne constituent qu’un moment très limité et sans
conséquence dans la quête de racines des Africains-Américains. On en parle
parce que certaines célébrités y ont eu recours. Mais pour en comprendre les
enjeux et l’intérêt, il est indispensable de savoir que cet exercice, très
américain, n’est pas circonscrit à la communauté noire. C’est aussi une simple
manifestation du scientisme de la société américaine. »
Si l’élection
d’un fils de Kényan à la présidence des États-Unis devrait, du moins sur le
plan symbolique, considérablement modifier le regard que les
Africains-Américains portent sur leurs origines, l’arrivée d’Obama à la Maison
Blanche ne saurait transformer en profondeur les tendances à l’œuvre depuis
près d’un siècle. « L’intérêt pour les racines africaines des anciens
esclaves est ancien, il remonte au précurseur du panafricanisme, le Jamaïcain
Marcus Garvey (1887-1940) », explique François Durpaire, historien et
cofondateur de l’Institut des diasporas noires francophones.
Black
is beautiful
Le vocabulaire
utilisé pour qualifier les hommes et les femmes « importés » pendant
la traite négrière montre l’évolution progressive du regard porté sur leur
identité. Jusque dans les années 1960, le terme « Negroes »
(« Nègres ») était couramment utilisé, même par un certain Martin
Luther King, sans les connotations péjoratives qu’il peut revêtir aujourd’hui.
Puis des leaders plus radicaux ont employé le terme « Black »
(« Noir ») et, quand sur le continent est venu le temps des
indépendances, l’origine des anciens esclaves a explicitement été mise en avant
par le terme qui s’est désormais imposé, « African-American ».
« À partir
des années 1950, les sujets traités dans le magazine Ebony témoignent de
l’intérêt des Africains-Américains pour l’Afrique, même si la plupart des
articles s’en tiennent à des idées reçues », explique Durpaire. Cette
attirance pour le continent va grandissant tout au long de la lutte pour
les droits civiques : Martin Luther King se rend, en 1957, aux cérémonies
marquant l’indépendance du Ghana. Deux ans plus tard, en 1959, la visite du
premier président de la Guinée indépendante aux États-Unis représente sans nul
doute un tournant. Ahmed Sékou Touré, qui en pleine guerre froide joue la
« tactique du pendule » en ménageant l’Est et l’Ouest, est reçu par
le président Dwight Eisenhower et exige de se rendre dans un État du Sud – en sachant
très bien la manière dont les Noirs y sont traités. « On lui a trouvé la
Caroline du Nord, qui était un peu plus ouvert que les autres, raconte
Durpaire. Le voyage des époux Touré a donné lieu à un feuilleton publié dans
Ebony, qui en a aussi fait sa couverture. Pour la première fois, on pouvait
voir une « vraie » femme africaine en une. Jusqu’alors, il n’y avait
eu que des visages très occidentalisés. Ce genre d’événement influe sur la
conscience collective des Africains-Américains. » Cette année-là, Sékou
Touré fait aussi la couverture de Time, son visage apparaissant devant la carte
de l’Afrique…
À la même
époque, il est possible de lire, toujours dans Ebony, des offres d’emploi et
des articles pratiques qui détaillent les avantages et les inconvénients qu’il
peut y avoir à partir travailler en Afrique. « Ceux qui partent sont très
minoritaires. Médecins, infirmières, volontaires dans des chantiers de
jeunes… », tempère Durpaire. En revanche, la voie est enfin ouverte vers
le rejet de la haine de soi-même et l’acceptation d’une identité noire.
S’éclaircir la peau et se défriser les cheveux passent de mode. Le style
« afro » s’impose. « Black is beautiful ». Et au-delà des simples apparences, l’afrocentrisme
va pénétrer jusqu’au cœur de l’université. « À la différence de ce qui se
passe en mai 1968 en France, les étudiants font pression pour changer les
canons de l’université, explique Durpaire. Désormais, des Africains-Américains
vont enseigner l’histoire de l’Afrique et de l’esclavage. »
Le rêve
et le cauchemar américain
Le processus
sera long – il est loin d’être achevé – mais la société américaine se
transforme et évolue vers une meilleure reconnaissance des minorités. Fin de la
ségrégation, égalité des droits, discrimination positive, les victoires se
multiplient jusqu’à celle, écrasante, de Barack Obama.
Le fait de se
sentir américain n’efface pas pour autant tout sentiment de proximité avec la
terre d’où l’on vient. « Se sentir américain suppose – sauf pour les
autochtones – l’attachement à un ailleurs qui est celui des origines,
explique Mamadou Diouf. L’Américain est toujours un Américain avec une double
référence reliée par un trait d’union : Irish-American ; Italian-American,
Greek-American, Japanese-American, African-American… »
Reste que le
rapport qu’entretiennent les Africains-Américains avec l’Afrique a
considérablement évolué au cours de ces trente-cinq dernières années. Notamment
en raison de l’arrivée de nouveaux migrants, étudiants ou immigrés, dont
l’histoire n’a rien à voir avec celle de l’esclavage. Pour Mamadou Diouf,
« aujourd’hui s’entremêlent la revendication africaine-américaine qui
sollicite un récit ancré dans une histoire, celle de l’esclavage et de la
discrimination, et une nouvelle narration configurée par les migrants qui
s’introduisent sans complexe, par la force des bras et de l’esprit, dans un
récit qu’ils considèrent accessible – le rêve (ou le cauchemar)
américain. »
Les nouveaux
migrants qui viennent du continent gardent en effet un lien très fort avec leur
pays d’origine et, même si les voyages sont chers, le téléphone et Internet
permettent de maintenir le contact avec la famille et les amis tout en se
tenant au courant de ce qui se passe « au pays ». Les chaînes de
télévision tournées vers la vie des diverses communautés diffusent des
informations sur l’actualité politique des différents pays et les francophones,
par exemple, se branchent sur TV5. La mondialisation a, d’une certaine manière,
rapproché l’Afrique des États-Unis. « Pendant des années, le lien a été
fantasmagorique, aujourd’hui il devient réel », résume Durpaire. Les
interférences religieuses entre le Continent noir et l’Amérique pourraient être
citées en exemple.
Les premiers
Africains-Américains, les descendants d’esclaves, se sentent-ils pour autant beaucoup
plus proches de leurs fort lointaines racines ? Pas vraiment. La majorité
d’entre eux vivent éloignés de l’Afrique et en ont une vision plutôt
caricaturale. Ils font, parfois, le pèlerinage à Gorée (Sénégal), mais
traverser l’Atlantique est loin d’être une priorité. « La première
immigration, aux États-Unis, elle est mexicaine, explique Durpaire. Pour
l’Afrique, il est clair que la géographie est plus contraignante. »
Au final, la
machine à fabriquer des Américains fonctionne tellement bien que les enfants
des nouveaux migrants se sentent à 100 % africains-américains. Ils se
reconnaissent dans une histoire commune. Au même titre que les
arrière-arrière-petits-enfants d’esclave. Et si certains ont pu affirmer
qu’Obama, fils d’un étudiant kényan, n’appartenait pas vraiment à la communauté
(à l’inverse de sa femme), cela ne l’a pas empêché de devenir le premier des
Américains. Loin de l’Afrique.
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