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Gaza :
torpeur et désespoir sous le blocus israélien
Adrien Jaulmes
Des Palestiniens assis sur le lieu où des tirs israéliens
ont fait trois morts et sept blessés mardi, à Rafah dans la bande de Gaza. Crédits photo : ASSOCIATED PRESS
L'étroite
bande de terre dirigée par le Hamas est encerclée par une clôture électrifiée
infranchissable. Rien n'entre ni ne sort sans l'accord d'Israël.
Les cousins
Abou Namous vont tous les soirs dans les décombres de leur maison. Assis sur un
matelas de mousse, ils fument le narguilé en se passant le tuyau en silence.
Derrière eux, les trois étages effondrés de la maison familiale sont empilés
les uns sur les autres dans un chaos de béton. Huit mois après la fin de
l'offensive israélienne contre le Hamas à Gaza, le petit village d'Izbit Abed
Rabbo, sur une colline à l'est du camp de Jabaliya, est toujours un champ de
ruines. Des bulldozers ont rassemblé les gravats, mais les habitants n'ont pas
pu reconstruire leurs maisons détruites par les soldats israéliens à leur
départ. Certains vivent depuis des mois dans des appartements loués dans la
ville de Gaza toute proche. D'autres sont installés dans des tentes au milieu
des ruines. Il n'y a pas d'argent pour reconstruire. Et surtout pas de
matériaux, ciment, fers à béton, moellons, empêchés d'entrer à Gaza par le
blocus israélien.
Alors on fume.
Et on attend. «À Gaza, on a l'impression d'être éternellement sur liste
d'attente…», dit Kamel Abou Namous. À la nuit tombée, un lampadaire isolé
clignote faiblement dans ce décor de fin du monde, puis s'éteint. «Encore une
coupure d'électricité. On n'a plus que quelques heures de courant par jour. La
centrale n'a pas assez de fuel», ajoute Kamel.
La nuit, Gaza
devient une grande tache noire. De l'autre côté de la clôture qui entoure le
territoire palestinien, on distingue parfaitement Israël et les lumières
éclatantes de Sderot, la petite ville dont le pilonnage régulier par les
roquettes artisanales du Hamas avait provoqué l'opération
«Plomb fondu» en janvier dernier.
Pénurie,
débrouillardise, misère et humour noir
«Il y a encore
dix ans, j'allais travailler là-bas comme peintre en bâtiment», se souvient
Kamel. Cette époque est révolue. Gaza est devenu l'un des territoires les plus
fermés du monde. Les attentats suicides palestiniens ont conduit les Israéliens
à édifier autour de cette étroite bande côtière une clôture électrifiée
infranchissable, surveillée par des caméras et parcourue par des patrouilles.
Les points de passage sont d'étroites portes gardées comme celles d'une prison
de haute sécurité : Erez, tenu par Israël, et Rafah, contrôlé par les
Égyptiens. Les marchandises entrent par deux points, Kerem Shalom et Karni, au
gré d'un blocus tatillon qui organise une pénurie permanente et imprévisible.
La mer n'offre
qu'une illusion de liberté. Sur la plage, des adolescents surfent ou nagent
dans les vagues. Mais les pêcheurs qui sortent du port circulaire de Gaza dans
leurs barques jaunes ne peuvent pas s'éloigner du rivage sans essuyer les tirs
d'un patrouilleur israélien qui va et vient inlassablement sur l'horizon.
Le blocus
israélien est une arme politique destinée à affaiblir le Hamas. C'est aussi une
punition collective. Les gens de Gaza ont élu le Hamas. Ils doivent donc payer
pour la politique du Hamas.
On ne meurt
pourtant pas de faim à Gaza ; les Israéliens laissent entrer les produits
de première nécessité. Le résultat est une curieuse ambiance de pénurie et de
débrouillardise, de misère, de désespoir et d'humour noir. Les ânes et les
carrioles à cheval sont plus nombreux à Gaza que n'importe où ailleurs au
Moyen-Orient. On manque de pièces détachées pour les voitures, de monnaie, de
viande de bœuf. Alors on bricole, on se débrouille, on troque, et on mange du poulet.
Les magasins
sont ouverts tard le soir, après la fournaise de la journée. Rue Omar
el-Mokhtar, l'artère principale de Gaza, seul un côté de la rue est éclairé.
L'autre n'a pas d'électricité. Demain, ce sera l'inverse. Tout le monde possède
un générateur qui permet d'avoir un peu de lumière et de faire fonctionner un
ventilateur. Les marchands de fruits et légumes sont bien achalandés. Le raisin
et les citrons viennent de Gaza. Certains produits alimentaires viennent
d'Israël. «Tout le reste vient des tunnels»,
dit Ahmed, un jeune commerçant. Les tunnels sont le cordon ombilical de Gaza.
Creusés au sud du territoire sous la frontière égyptienne, à moins de cinquante
mètres des miradors, protégés du soleil et des regards par des paravents de
toile, ils font passer tout ce qui fait défaut. C'est-à-dire tout ce que les
Israéliens ne laissent pas entrer. Couches-culottes, jouets chinois, jeans,
médicaments, gasoil et carburant, et même voitures, démontées, le châssis
découpé au chalumeau et reconstitué de l'autre côté. «Vous voulez un
ordinateur ? Dites-moi quel modèle, je le fais acheter à Dubaï, et de là,
via l'Égypte, le Sinaï et les tunnels, vous l'avez dans un délai d'une
semaine», explique un vendeur d'informatique de Gaza ville.
L'ambiance de
ruée vers l'or qui régnait dans les tunnels au lendemain de l'offensive
israélienne s'est un peu calmée dans la longue ville de tentes alignées le long
de la frontière. «Il y a maintenant beaucoup de tunnels, donc beaucoup de
concurrence, et les prix ont baissé. Celui de l'essence par exemple s'est
effondré», explique un tunnelier. Ces entrepreneurs capitalistes ont eu le
temps d'amasser des fortunes colossales. Le Hamas, qui possède ses propres
tunnels pour ses importations d'armes, se contente de prélever des taxes et
d'exiger que chaque tunnel transporte une tonne de ciment par mois, tant le
produit fait défaut.
Guerre civile
interpalestinienne
Boycotté par la
communauté internationale, le Hamas gouverne sans partage son territoire
enclavé, le premier de l'histoire à être dirigé par une branche des Frères
musulmans. Des policiers barbus font la circulation. La sécurité est assurée.
L'alcool est interdit, les filles séparées des garçons à l'école et le voile de
plus en plus fréquemment porté. La direction du mouvement vit dans une
semi-clandestinité, mais le pouvoir du Hamas n'a pas été ébranlé par
l'opération israélienne.
Reste que certains
habitants commencent à se demander, en privé au moins, où mène la politique
d'intransigeance du Hamas. Les tirs de roquettes ont cessé depuis l'opération
israélienne, et la police du Hamas poursuit les groupuscules islamistes les
plus extrémistes. La semaine dernière, le Hamas a donné l'assaut à la mosquée
de Rafah, où l'une de ces organisations salafistes, Jund Ansar Allah, s'était
retranchée. L'opération a duré plusieurs heures : les combats ont fait
plus de 28 morts et quelque 130 blessés. Le chef de Jund Ansar
Allah, qui accusait le Hamas de ne pas faire respecter la charia à Gaza, a été
tué.
«Ces groupes
indépendants prolifèrent, explique Ashraf Joumaa, un responsable du Fatah à
Rafah. Ils prospèrent sur la pauvreté et le désespoir. Le siège conduit peu à
peu à une désensibilisation de notre société, et fait le lit de tous les
extrémismes.»
La prise du
pouvoir du Hamas à Gaza a aussi envenimé sa rivalité avec l'Autorité
palestinienne. En représailles aux arrestations des membres du Hamas en Cisjordanie,
le Hamas emprisonne les militants du Fatah à Gaza. Et la guerre civile s'est
ajoutée aux autres maux des Palestiniens.
«Parqués comme
des animaux»
Pour le Hamas,
«Mahmoud Abbas n'est qu'un collaborateur des Israéliens et des Occidentaux,
comme à l'époque du mandat britannique», dit Ziad Abou Mômen, un cadre du Hamas
à Rafah. Pour le Fatah, le Hamas n'est qu'un rival sans scrupule. «Il va finir
par reconnaître Israël et les frontières de 1967, comme l'Autorité
palestinienne. L'expérience islamique du Hamas a échoué à Gaza. C'est un revers
pour les islamistes. Ce qui les intéresse maintenant, c'est d'être au pouvoir
et d'y rester», rétorque un cadre du Fatah de Rafah, recherché par le Hamas.
«Politiquement, nous sommes à présent divisés entre frères, entre cousins»,
explique Mohammed Moussa, un intellectuel de Rafah. «On ne se marie plus entre
familles affiliées à l'un ou l'autre mouvement. C'est presque plus terrible que
tout le reste. Nous sommes devenus nos propres ennemis. On se méfie les uns des
autres.»
Le dialogue
interpalestinien, organisé depuis l'année dernière au Caire sous l'égide
de l'Égypte, n'a toujours abouti à rien. Le sang a coulé entre les deux
factions, et les réunir sera difficile. «Le siège nous affecte tous,
psychologiquement, politiquement et économiquement. Le pire est peut-être de
n'avoir aucune perspective d'avenir, de devoir attendre, parqués comme des
animaux», dit Mohammed Moussa.
Source 25/08/2009
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