|
Moi,
Nous
Esprit
Liyannaj
Comme
le soleil ne se couche jamais sur l’empire de la pwofitasyon, les
Guadeloupéens
se sont levés en masse. Et Élie Domota, le porte-parole du LKP, reste
plus que
jamais « doubout ».
Il a plus de
deux fois vingt ans, s’appelle Élie Domota et pense que les rapports
d’un autre
temps n’ont jamais évolué entre la Guadeloupe et la métropole. Comme il
y a
quatre cents ans, les liens demeurent des liens coloniaux.
L’agriculture, sur
cette île antillaise, est une agriculture de type colonial. En premier
lieu la
banane, dont le produit profite avant tout aux descendants de
propriétaires
d’esclaves. Il sait, aussi, que la caste des
« profiteurs » ne veut
pas « décaisser » ce qu’elle a encaissé. Pour lui,
c’est sûr !
Quelque chose ne colle pas entre la France et la Guadeloupe.
Des questions
le font rire. « Qu’avez-vous fait de vos vingt
ans ? »
demande-t-on. Il n’a pas de réponse, on l’entendrait presque hausser
les
épaules. Il sait seulement qu’il est père de trois enfants et qu’il est
content
de la vie. Rien à ajouter. Aujourd’hui, on le connaît surtout pour être
le
porte-parole du collectif LKP (Liyannaj kont pwofitasyon) qui, au mois
de
février, a fait flamber la colère des Guadeloupéens. De ses vingt ans à
aujourd’hui, la réalité est que son existence a été bien remplie. Le
mouvement
social commencé en janvier, et qui s’est arrêté après quarante-quatre
jours de
grève générale avec leur lot de coups et blessures, de provocations
policières
et du mépris présidentiel, n’a pas encore, selon lui, débouché sur la
vérité.
« C’est un long travail qui a commencé », estime le
leader du LKP.
« Un certain nombre d’avancées ont été actées. Il faut
cependant rester
vigilant et vérifier la bonne application de ces
engagements. » Pour ce
Guadeloupéen, né en 1963 d’un père charpentier et d’une mère femme de
ménage,
que certains surnomment « Moïse », le chemin parcouru
est immense. À
Basse-Terre, entre ses parents, ses quatre frères et sa soeur, Élie
Domota a vu
le quotidien de ceux qui, à longueur de temps, « bouffent de
la vache
enragée ». À quatorze ans, il intègre les Jeunesses ouvrières
chrétiennes
(JOC) et commence à aiguiser son tempérament militantiste.
Le souci de la
« Gwadloup » est en Élie Domota. Bien en amont de ses
vingt ans.
Aujourd’hui, il est l’homme par qui la
« pwofitasyon » a été dénoncée
en Guadeloupe. Durant la grève générale, on le voyait avec le visage
dur,
fermé. En parfaite adéquation avec la situation de son pays.
Maintenant,
l’entendre rire permet de l’imaginer, haranguant la foule avec son
« parler créole » sans concession, en « papa
gâteau » riant
avec ses enfants. Pour ceux qui le côtoient, Élie Domota est un bon
vivant. Un
Guadeloupéen « doubout ». Bien droit dans ses
baskets. Il fustige des
politiques, les accusant de faire peu cas de son pays. Certains
journalistes
aussi qui, dit-il, « se sont livrés à la désinformation en
règle pendant
quarante-quatre jours de grève générale ». En ressortant cela,
la voix du
leader du LKP le resitue au milieu de ses frères. Au plus chaud de
l’exaspération.
Parmi les travailleurs guadeloupéens contre lesquels « on a lu
et entendu
des commentaires de gens qui n’ont jamais mis les pieds en Guadeloupe.
Ni
jamais cherché à comprendre ce qui se passait dans ce pays ».
Le souvenir
de ces jours de combat efface le rire et le sourire. Le visage se fait
plus dur
lorsque le porte-parole du LKP parle de la
« pwofitasyon ». Sa voix
monte d’un ton. Comme lorsqu’il négociait, pied à pied, avec les
émissaires du
gouvernement, le secrétaire d’État chargé de l’outre-mer, Yves Jégo, en
tête,
ou avec les patrons en Guadeloupe. « Certains de ces gens
n’ont pas hésité
à nous traiter de racistes, de "tontons macoutes", de
xénophobes », s’emporte-t-il, avant d’ajouter, qu’aujourd’hui,
« la
révolte des travailleurs » touche la métropole. Cette
« révolte » sur le continent, que le LKP soutient, a
pour nom
« détresse sociale, luttes sociales, alors qu’en Guadeloupe
les
détracteurs l’appellent terrorisme, racisme anti-Blancs… »
Aujourd’hui, à
deux fois vingt ans, ce qui caractérise Élie Domota parmi les
Guadeloupéens
c’est qu’il est secrétaire général de l’Union des travailleurs de
Guadeloupe
(UGTG). Il est à la tête du syndicat le plus important de l’île. Une
trajectoire, normale selon lui, qui s’explique par le fait d’avoir
« grandi
dans un quartier populaire très décrié ». « Très tôt,
j’ai été
confronté à l’injustice et aux inégalités. » Pour le
syndicaliste, cela a
joué dans son engagement. D’avoir milité à la JOC ainsi que d’avoir
fréquenté
l’Union nationale des élèves étudiants guadeloupéens cela l’a aidé à
comprendre
certaines choses. Depuis toujours, dit-il, « on nous apprend
tout de la
France, de l’Europe. Mais le plus surprenant, découvert lors de mes
études dans
l’Hexagone, c’est l’ignorance presque totale autour de la Guadeloupe.
Personne
ne savait comment nous vivions, ni ce que nous faisions ».
Pour Élie
Domota, la connaissance des misères du monde du travail a emprunté une
troisième voie. Lorsque, à son retour de l’Hexagone en 1991, il
fréquente ce
domaine en qualité de directeur adjoint d’une agence ANPE. Élie Domota
dérange.
Pour l’abattre, lui et le LKP, ses adversaires usent de tout. Comme de
le
déclarer violent, un petit peu à cause d’une prise de bec un peu vive
avec le
patron du MEDEF guadeloupéen, Willy Angèle. On lui a aussi intenté un
procès,
parce qu’il a dit ne pas permettre « à quelques békés de
vouloir rétablir
l’esclavage en Guadeloupe ». Mais peuvent-ils faire peur au
LKP ? Le
leader syndicaliste et porte-parole du collectif l’a montré et répété à
maintes
reprises : aujourd’hui que la « Gwadloup »
est debout, ce ne
sont pas les békés antillais, ni l’État français et plus largement tous
les
profiteurs d’un système basé sur l’injustice, qui lui donneront des
leçons.
Domota sait que l’État a commencé à torpiller des engagements pris lors
de la
grève. Mais ce qui lui tient à cœur, « c’est de faire évoluer
les
mentalités et les consciences ». Le leader du LKP, de l’UGTG
et
responsable ANPE veut que, petit à petit, les Guadeloupéens acquièrent
une plus
grande confiance et plus d’audace. « Il est inconcevable que
les seuls
modèles qu’on nous présente ne correspondent pas à ce que nous
sommes. »
Pour lui, « il y a un processus de "zombification" des
Guadeloupéens pour les empêcher de croire en eux ». Mais la
lutte
continue. Et, pour Élie Domota, les Guadeloupéens doivent mener leur
combat
solidairement avec les autres travailleurs de France, d’Europe et du
monde.
Fernand Nouvet
|
|