Le septembre des malheureux
 Photo F. Palli
Vous
traversez le pont de la Rivière-Salée, roulez plusieurs
kilomètres et ensuite vous vous retrouvez dans mon quartier
de Morne
Cabris. Le lieu-dit est constitué
d’un entassement de cases en bois
et de tôles récupérées sur le bord des routes ou volées à je ne
sais qui,
le tout planté sur une parcelle appartenant à un vieil homme, qui
vient
juste de passer l’arme à gauche.
Sur
ce terrain sans eau et sans électricité, se tassait les
malheureux, ceux dont la malchance mettait en chien et que Dieu
avait fini par oublier, mais que la misère avait adopté à grand ballant.
Au
moins il n’était pas sans maman !
Ma
mère, à l’époque louait une maison pour
600 francs par mois, le propriétaire
l’avait séparé en deux : une
chambre et un bout du salon pour un jeune couple, le reste pour ma mère et moi.
Elle
prenait grand soin de sa case, l’avait entouré d’une barrière de tôle rouillée,
piquetée de partout afin d’enjoliver ce
gourbi, fait de bois rapiécés,
aspectant le gros fromager, que même les vents cycloniques ne bougeaient pas.
Nous
n’avions aucun confort, la vie se déroulait dans la courette, nous nous en accommodions tant bien que mal. Lorsque
ma mère prenait son bain, l’un de nos voisins, sans cesse, l’épiait à travers
les trous de la tôle et à chaque fois
ma mère lui hélait : « Poutchi lè ou ka véyé mwen an fey tol paka
koupé tet,w yich man Bonce !
C’était
comme ça à Morne Cabris, peuplé de petites gens, des êtres pittoresques,
caricaturaux, des ti Sonson en somme, comme cet autre voisin qui tapait à coups
de roche sur la tête de sa femme, si
par malheur vous vous interposiez, ce salopard vous menaçait de vous plomber
les fesses.
Un
mauvais bougre, un homme méchant, un jour j’ai surpris sa femme confiant à ma
mère, qu’il lui mettait du piment dans sa coucoune et dans la cocotte de sa
fille, au prétexte qu’elle était jolie et qu’il ne voulait pas qu’elle se fasse
koker derrière un pied mango ou dans un parc à cochon.
Au
final, cet homme a reçu la balle, qu’il promettait à tout le monde, lors d’un règlement de compte. Il a terminé
ses jours dans un fauteuil roulant. Il avait oublié que dans la vie, il y a
toujours plus méchant que soi.
Paix
à son âme !
Septembre
était un mois particulier, il fallait boire toute sorte de tisanes entre
autres des tisanes de douvan neg (chiendent)
pendant au moins trois jours, manger des gros bouts d’aloes vera, se
baigner avec des raquettes (cactus), boire de l’huile de foie de morue.
Toutes
ses plantes croissaient dans le jardin, le douvan neg est particulier, c’est
une plante qui vous protège du mal et des sorciers. Elle ne pousse pas
n’importe où, privilégiant les bonnes âmes.
Le
plant devant la maison fut une source de disputes avec les copines de ma mère,
elles la questionnaient pour savoir comment se faisait-il que cette plante
poussait là. Mais il faut savoir, que
les gens qui rouspètent et qui ont peur de venir chez vous, c’est parce que ce
sont des soucougnans, la plante les gène.
Par
ailleurs, nous avions un pied de fruit a pain et un manguier, alors toute
l’année nous mangions du fruit à pain et de la morue, ce n’est pas mentir de le
dire, toute l’année nous mangions du fruit à pain et de la morue.
Toutefois,
ma mère faisait aussi des soupes de pied de bœuf et de tripes, car comme elle
buvait beaucoup, cela la requinquait.
On
buvait aussi de l’absinthe dans lequel avait macéré un mille-pattes, après en
avoir bu, je vous avoue que je me sentais invincible.
Septembre,
ce mois était bizarre, le mois du renouveau et je rêvais que l'on m'achetait
pleins de nouvelles choses pour la rentrée. Ma mère tuait mes espoirs,
m'expliquant qu'a la rentrée il ne fallait surtout pas que je sois
jalouse de ce que mes camarades de classe avaient. Ne pas jalouser leurs Nike, leurs Adidas et leurs beaux
vêtements, parce que je ne savais pas
ce que leur maman avait fait pour les obtenir, sûrement elle les avait volés ou
elle c'était prostituée.
Et
la question fatidique tombait :
- Tu veux que maman aille
coucher avec un vieux monsieur, laid et ki ka santi pit pour que tu aies des
chaussures Nike ? Alors, je m'effondrais en larmes et jurais à ma
maman que je ne voulais pas de Nike et ainsi nous prenions sereins le chemin de
Barada, de Point 54, de Tatie et Forum
Caraïbe.
Somme
toute, j'étais fière de mes t-shirts
bon marché, sans logo, sans marque, de mes sandales pour
garçons, parce qu’elles s'usaient moins vite que celles des filles, de
mes bics qui coulaient plus dans ma trousse que sur mon cahier, fière parce que
ma mère n'avait pas vendu ses fesses et je
voyais dans la mère de tous mes
camarades bien habillés, des putains.
Quoi
qu'il en soit, on reprenait les
bonnes habitudes, de nouvelles résolutions à grands coups de promesses de
« volé bâton » et en même temps, il y avait cette peur du cyclone qui
allait charroyer mes nouveaux cahiers et partir avec la maison.
Quand
Hugo s’est abattu sur la Guadeloupe, je regardais par les trous de la case (les
planches étaient mitées) et j’ai vu une feuille de tôle voler dans le ciel et
couper une bonne partie du corps d’une femme qui courrait pour s’échapper et
une autre qui avait coupé nette la tête d’un bœuf.
Cela
m’a traumatisé, dès qu’il y avait du vent et il fallait que j’aille me laver,
je me chiais dessus !
Avant
le cyclone, tout le monde mettait quatre parpaings sur le toit de sa maison ou
un sac rempli de sable, enlevait quelques clous qui soutenaient la
barrière, pour les clouer sur les
feuilles de tôle, cela créait de
nouveaux trous, par lesquels filtraient
les gouttes d'eau lors des averses,
nous mettant encore un peu plus dans l’embarras.
Après
le cyclone, tout était détruit, il fallait reconstruire, c’était chacun pour
soi. Chacun volait la feuille de tôle
du voisin, c’est à ce moment où j’ai appris ce dicton : « plis ou
chiré plis chyen chiré,w » c’est quand tu es dans la merde que les chiens te
pissent dessus !
Même
si nous nous volions mutuellement tout ce que nous pouvions nous voler, nous
étions tous soudés, et entre deux disputes de voisinage ou un petit cancan,
nous discutions joyeusement, la fontaine étant le lieu des « maquerellages
et des milans » nous nous
informions de savoir quels voisins le cyclone avait déraillé.
Et
on s’invitait, s’offrant des punchs
pour fêter le fait que nous nous étions pas trop mal tirés cette année.
Puis,
nous nous quittions, en espérant être encore vivant, pour voir kijan bitin la
ké yé lanné prochain (comment cela se passera l’année prochaine)...
C'est
que les malheureux attendent patiemment les mêmes malheurs...
Evariste Zephyrin – Claudia Jolie-Cœur
Pourquoi pendant que
tu me surveilles une feuille de tôle ne te coupe pas la tête, espèce
d’enfoiré !
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