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Ne tombez ps dans les pièges du système !!!!
En
ce début d’année scolaire, à l’aube de l’annonce des résultats des
travaux états généraux de l’Outre-mer, qu’il me soit permis de communiquer à
tous mes compatriotes , des plus jeunes vers qui je m’adresse en
priorité, aux aînés d’entre nous.
Je les invite à porter grande attention
à la lecture du texte ci-après, méconnu et si important,
pourtant à notre communauté.
Maintes fois, selon la lecture
que j’en ai fais, maintes fois, il m’a été d’un soutien politique,
psychologique, et philosophique.
Bonne lecture à chacun.
M.M
JOUER LE JEU
FÉLIX ÉBOUÉ
COMPAGNON DE LA LIBÉRATION
Discours prononcé à la Distribution des
prix
du Lycée Carnot, à Pointe-à-Pitre,
le 1er juillet 1937.
A cette jeunesse que l’on sent
inquiète, si incertaine devant les misères de ces temps qui sont les misères de
tous les temps ; à cette jeunesse, devant les soucis matériels à
conjuguer ; à cette jeunesse dont on veut de part et d’autre, exploiter
les inquiétudes pour l’embrigader ; à cette jeunesse qui me fait penser à
ce mot de GUYAU : « pour connaître et juger la vie il n’est pas
besoin d’avoir beaucoup vécu, il suffit d’avoir beaucoup souffert « ; à
cette jeunesse, généreuse et spontanée, n’ai-je pas le devoir, me tournant vers
elle, de l’adjurer à mon tour de rester indépendante ,
N’ai-je pas pour obligation de lui dire
; ne te laisse pas embrigader, ne souffre pas que l’on t’enseigne comme suprême
idéal le fait de marcher au pas, en colonnes parfaites, de tendre la main ou de
montrer le poing. En l’acceptant, tu consacreras le triomphe de la lettre au
détriment de l’esprit, parce qu’on t’aura enseigné que le rite tient lieu de
culte.
Ne devons-nous pas conserver à cette
jeunesse ses qualités essentielles : l’indépendance, la fierté, l’orgueil, la
spontanéité, le désintéressement ?
Je ne résiste pas, quant à moi, au
désir de vous indiquer, mes jeunes amis, une autre formule qui permet de
gagner, sinon à tous les coups, mais de gagner sûrement en définitive.
« Soyez sportifs ! Soyez
chics !… »
Je vous dirai : « Jouez le
jeu ! »
Jouer le jeu, c’est être désintéressé.
Jouer le jeu, c’est réaliser ce
sentiment de l’indépendance dont je vous parlais il y a un instant.
Jouer le jeu, c’est piétiner les
préjugés, tous les préjugés, et apprendre à baser l’échelle des valeurs
uniquement sur les critères de l’esprit. Et c’est se juger, soi et les autres,
d’après cette gamme de valeurs. Par ainsi, il vous sera permis d’affirmer et de
faire admettre que les pauvres humains perdent leur temps à ne vouloir
considérer que les nuances qui les différencient, pour ne pas réfléchir à trois
choses précieuses qui les réunissent: les larmes que le proverbe africain
appellent “les ruisseaux sans cailloux ni sable”, le sang qui maintient la vie
et, enfin, l’intelligence qui classe ces humains en hommes, en ceux qui ne le
sont pas ou qui ne le sont guère ou qui ont oublié qu’ils le sont.
Jouer le jeu, c’est garder farouchement
cette indépendance, parure de l’existence; ne pas se laisser séduire par
l’appel des sirènes qui invitent à l’embrigadement, et répondre, en pensant aux
sacrifices qu’elles exigeraient en retour :
Quelle mère je quitterais ! Et pour
quel père !
Jouer le jeu, c’est savoir prendre ses
responsabilités et assumer les initiatives, quand les circonstances veulent que
l’on soit seul à les endosser; c’est pratiquer le jeu d’équipe avec d’autant
plus de ferveur que la notion de l’indépendance vous aura appris à rester
libres quand même.Jouer le jeu consiste à ne pas prendre le ciel et la terre à
témoin de ses déconvenues, mais, au contraire, à se rappeler les conseils
laminaires d’Epictète à son disciple: Il il y a des choses qui dépendent de
nous; il y a des choses qui ne dépendent pas de nous”.
Jouer le jeu, c’est savoir tirer son
chapeau devant les authentiques valeurs qui s’imposent par la qualité de
l’esprit et faire un pieds de nez aux pédants et aux attardés.
Jouer le jeu ,c’est accepter la
décision de l’arbitre que vous avez choisi ou que le libre jeu des institutions
vous a imposé.
Jouer le jeu, c’est, par la répudiation
totale des préjugés, se libérer de ce qu’une expression moderne appelle le
complexe d’infériorité. C’est aimer les hommes, tous les hommes, et se dire
qu’ils sont tous bâtis selon la commune mesure humaine qui est faite de
qualités et de défauts.
Jouer le jeu, c’est mépriser les
intrigues et les cabales, ne jamais abdiquer malgré clameurs ou murmures et
poursuivre la route droite que l’on s’est tracée.
Jouer le jeu, c’est pouvoir faire la
discrimination entre le sourire et la grimace; c’est s’astreindre à être vrai
envers soi pour l’être envers les autres.
Jouer le jeu, c’est se pénétrer que ce
n’est pas en tuant Caliban que l’on sauvera Ariel.
Jouer le jeu, c’est respecter l’opinion
d’autrui, c’est l’examiner avec objectivité et la combattre seulement si on
trouve en soi les raisons de ne pas l’admettre, mais alors le faire
courageusement et au grand jour.
Jouer le jeu, c’est respecter nos
valeurs nationales, les aimer, les servir avec passion, avec intelligence,
vivre et mourir pour elles, tout en admettant qu’au delà de nos frontières,
d’authentiques valeurs sont également dignes de notre estime, de notre respect.
C’est se pénétrer de cette vérité profonde que l’on peut lire au 50e verset des
Vers d’or: “.. Tu sauras, autant qu’il est donné à l’homme, que la nature est
partout la même..” et comprendre alors que tous les hommes sont frères et
relèvent de notre amour et de notre pitié.
Jouer le jeu, dès lors, c’est s’élever
contre le conseil nietzschéen du diamant au charbon ;: “Sois dur ! et affirmer
qu’au-dessus d’une doctrine de la force, il y a une philosophie du droit.
Jouer le jeu, c’est proclamer qu’on ne
” prend pas pour juge un peuple téméraire” et poursuivre son labeur sur le
chemin du juste et de l’humain, même lorsque les docteurs et les pontifes vous
disent qu’il est trop humain.
Jouer le jeu, c’est préférer à Wotan,
Siegfried, “toute puissance de la jeunesse et spontanéité de la nature”.
Jouer le jeu, c’est refuser les
lentilles pour conserver son droit d’aînesse.
Jouer le jeu, c’est fuir avec horreur
l’unanimité des adhésions dans la poursuite de son labeur. C’est comprendre Descartes et admettre Saint Thomas; c’est dire : “que
sais-je ?” avec Montaigne, et “Peut-être !” avec Rabelais. C’est trouver autant
d’agrément à l’audition d’un chant populaire qu’aux savantes compositions
musicales. C’est s’élever si haut que l’on se trouve partout à son aise, dans
les somptueux palais comme dans la modeste chaumière de l’homme du peuple;
c’est ne pas voir un excès d’honneur quand on est admis là, et ne pas se sentir
gêné quand on est accueilli ici; c’est attribuer la même valeur spirituelle au
protocole officiel, à l’académisme, qu’au geste si touchant par quoi la
paysanne guadeloupéenne vous offre, accompagnée du plus exquis des sourires,
l’humble fleur des champs, son seul bien, qu’elle est allée cueillir à votre
intention.
Jouer le jeu, enfin, c’est mériter
votre libération et signifier la sainteté, la pureté de votre esprit.
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