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En Martinique,
c’est toujours « le combat des mêmes contre les
mêmes »
Né en 1925,
auteur d’une Histoire de la Martinique en trois tomes et de plusieurs
autres ouvrages sur les Antilles, l’historien martiniquais Armand
Nicolas donne
son analyse sur la grève générale en Martinique.
Un mois après
le mouvement de - février contre la pwofitasyon en Guadeloupe et à la
Martinique, l’ancien professeur d’histoire et ancien secrétaire général
du
Parti communiste martiniquais (PCM) Armand Nicolas nous a reçus chez
lui.
L’historien, qui a beaucoup oeuvré pour la connaissance et la diffusion
de
l’histoire et la promotion de la culture martiniquaises (articles,
conférences,
cours, recherches archéologiques, publications historiques), nous donne
son
sentiment sur la grève générale qui a paralysé le pays, ainsi que sur
l’esclavage ou encore les propos du béké Hughes Despointes. Entretien.
Comment
analysez-vous la grève générale en Martinique et en
Guadeloupe ?
Armand
Nicolas. Je pense qu’en
Martinique nous avons vécu le mouvement social le plus important qui
soit. La
classe ouvrière martiniquaise a derrière elle une forte tradition de
luttes.
Des grèves, la plupart du temps sanglantes, ont marqué son histoire.
Celle de
février 1900, ou la grande grève des fonctionnaires de 1951… On a une
tradition. Mais un mouvement de cette ampleur, aussi diversifié, et de
cette
force, est exceptionnel. C’est quelque chose dont on ne peut dire, de
manière
formelle aujourd’hui, quelles seront les conséquences. Il a marqué les
idées de
manière forte. Au-delà des syndicats qui avaient pris l’initiative de
la lutte,
d’autres couches sociales se sont associées. Elles se sont jointes au
mouvement, reconnaissant en celui-ci leur porte-drapeau. Cela a donné
le
Collectif du 5 février qui rassemblait presque toutes les couches de la
société, hormis la classe possédante. De par ses revendications c’est
un
mouvement anticapitaliste d’une grande ampleur. Ce mouvement est aussi
très
profond, en ce sens qu’il ne se limite pas à une ou deux revendications
majeures,
mais soulève toutes les questions qui se posent aujourd’hui aux
travailleurs
dans leur diversité. Il possède aussi une plate-forme revendicative,
qui
recense l’essentiel des problèmes martiniquais posés au cours de cette
période.
Qu’ils soient économiques, sociaux ou culturels. Ça, c’est un phénomène
nouveau. On était habitué à la manière classique. Avec des
revendications
relativement limitées, bien précises. Mais là, c’est comme s’il y avait
un
rassemblement de tous ceux qui avaient pensé leurs problèmes, puis se
sont
retrouvés pour mener une action commune. Malgré la diversité, ce qui
frappait,
c’était la cohésion.
À quel
autre mouvement social à la Martinique vous fait penser
celui-ci ?
Armand
Nicolas. Ce mouvement du 5
février 2009 me fait penser à celui de février 1935 avec la poussée des
masses
travailleuses, dans le double sens de l’organisation de son combat par
la
création des syndicats. C’est l’époque où est créé l’essentiel des
grands
syndicats. La période du Front populaire en France, qui pendant
plusieurs mois,
en Martinique, a été marquée par de multiples mouvements sociaux qui
ont
entraîné de larges couches de travailleurs du secteur privé et public.
Des
grèves et manifestations, qui ont vu la mise en place de l’organisation
de la
classe ouvrière martiniquaise avec la mise en place des syndicats.
Différentes
couches ont lutté pour les mêmes objectifs : augmentation des
salaires, la
semaine de 40 heures… Mais pas de rassemblement en collectif. Chacun
poussait
de son côté en même temps. Cela a quand même abouti à une série de
conquêtes de
la classe ouvrière avec les congés payés, les allocations familiales…
Février
1935, février 2009. Le mois est propice a des lames de fond qui
aboutissent à
des bouleversements assez importants. La première caractéristique de
cette
grève a été sa force. Son organisation. La discipline et la cohésion
conservées
jusqu’au bout. La tactique a été bonne malgré des difficultés qui ont
pu
apparaître vers la fin. On sentait que le mouvement commençait à
traîner. Les adversaires,
que se soit l’État ou le patronat, ont essayé des méthodes de
pourrissement.
Faire traîner en longueur les négociations pour fatiguer les gens. Ce
n’est pas
un hasard si, à la fin, les békés sont entrés en jeu avec leurs
tracteurs. Une
provocation de plus qui aurait pu mettre le feu.
Comment
les propos du béké Hughes Despointes ont été perçus après le passage
sur Canal
Plus du documentaire les Derniers Maîtres de la Martinique ?
Armand
Nicolas. Le mouvement social
s’est trouvé en quelque sorte galvanisé par la position de certains
milieux
békés parmi les plus rétrogrades et réactionnaires. Les Despointes, les
Hayot,
qui sont encore en réalité les grands féodaux du pays. Ceux-là ont
essayé de
créer une situation de violence. Ils avaient tout à y gagner. Faire
éclater les
choses. Entraîner les gens à mettre le feu. Ils seraient toujours
retombés sur
leurs pieds en attribuant la faute au peuple. C’est d’ailleurs assez
nouveau de
voir les békés descendre sur les routes, mettre la main à la pâte pour
faire
des barrages. Ça montre leur isolement. Car s’ils y vont, c’est parce
qu’ils
n’ont trouvé personne pour le faire à leur place. Le mouvement du
Collectif
était bien organisé. Bien structuré. Le risque, avec le temps,
d’abandonner la
lutte en se disant que le principal avait été fait est resté vain.
Pourtant une
grève aussi longue n’est pas une mince affaire. Non seulement il y a
des pertes
d’argent, la vie elle-même devient difficile. Une grosse partie de ce
qui était
l’essentiel a pourtant été arrachée par le Collectif. Montrant ainsi,
que
lorsqu’on se bat, on peut gagner.
Avec
des actions qui continuent aujourd’hui, le mouvement va-t-il doucement
s’éteindre ou s’enflammer à nouveau ?
Armand
Nicolas. C’est assez
difficile à dire. Si on tient compte de l’expérience, de ce qui s’est
fait
jusqu’à présent, il arrive, pour les mouvements longs, un moment où ça
devient
lassant. Et on ne va pas recommencer une grève générale dans les quinze
jours ! Sauf si ce qui arrive est très grave. Par exemple si
les patrons
refusent de payer l’augmentation. Certaines conditions peuvent
permettre la
reprise. Mais, globalement, je ne pense pas que cela puisse repartir
très vite.
Le risque, c’est que les suites d’actions toujours en cours dans des
entreprises pourraient s’intensifier. Certaines personnes, qui estiment
n’avoir
pas obtenu ce qu’elles demandaient, peuvent poursuivre leurs luttes.
Mais on ne
va pas se retrouver avec une grève générale.
Les
adversaires ont parlé d’un mouvement d’indépendance avec des aspects
racistes.
Qu’en pensez-vous ?
Armand
Nicolas. En ce qui concerne
le racisme, ce n’est pas difficile. Ce sont les békés qui
l’introduisent. Et là
encore cela peut être une manoeuvre pour faire croire à l’opinion
publique,
surtout extérieure, que ce n’est un mouvement social qu’en apparence,
mais
qu’en réalité on veut couper le cou des Blancs. Une façon de susciter
un
mouvement de solidarité contre des sauvages noirs prêts à couper le cou
de
leurs pères blancs. Dans sa déclaration, Hughes Despointes met de
l’huile sur
le feu. Là encore c’est la politique du pire. Pousser l’autre à des
attitudes,
à des gestes qui desservent la cause du peuple. Quand les békés ont
commencé à
vouloir faire barrage avec leurs tracteurs et que les manifestants les
empêchaient de passer, ils ont tout de suite affirmé qu’on les
empêchait de
circuler. C’était l’atteinte aux libertés. L’aspect racial introduit
dans le
mouvement, du fait même des békés, notamment avec les déclarations de
Despointes, n’a pas été suivi. Et la présence de Blancs, dans les
manifestations, montre bien que les Martiniquais ne sont pas tombés
dans le
panneau. Dire que des indépendantistes ont poussé à la grève n’est pas
vrai. Le
mot d’ordre chanté, « Matinik cé ta nou cé pa ta
yo ! », n’est
pas nécessairement indépendantiste. Le Martiniquais veut se
réapproprier son
passé, sa culture, son monde, sa conscience, sa personnalité. Il l’a
affirmé.
Dans sa lutte pour le progrès, le peuple a conscience d’avoir toujours
en face
de lui une aristocratie blanche et très souvent békée. Et cette
aristocratie
est exploiteuse, profiteuse. D’où « la pwofitasyon ».
Il y a
l’aristocratie blanche et békée, capitaliste, mais il y a aussi le
capitalisme
noir…
Armand
Nicolas. Ce qui apparaît en
Martinique comme une crise du capitalisme rend responsables les
capitalistes.
Les camps se distinguent. L’adversaire à bousculer est le capitalisme.
Pour
l’essentiel plutôt blanc en Martinique, même s’il ne faut pas oublier
les
autres. Ce que le Collectif a su montrer, c’est qu’il combattait
l’adversaire
quelle que soit sa couleur. Il ne faut pas bercer le Martiniquais
d’illusions
et lui faire croire que le capitalisme noir sera meilleur que le blanc.
À
l’heure actuelle, il y a une couche békée qui essaie de se rapprocher
des
hommes de couleur à travers l’association Tous créoles (1). Ce
mouvement, qui
associe les éléments de la petite bourgeoisie martiniquaise à un petit
groupe
de békés, n’est pas nouveau. Tous créoles, c’est Bissette en 1848
(Cyrille
Bissette, antiesclavagiste martiniquais élu aux législatives du 9 août
1848 en
compagnie de Pory Papy et Victor Schoelcher - NDLR). Face au
bouleversement de
l’abolition de l’esclavage, comme à tous les grands tournants de
l’histoire, la
classe dominante ne met pas tous ses oeufs dans le même panier. Une
façon de
faire la part du feu. En apparence. Hypocritement. Aujourd’hui on est
dans un
contexte différent avec Tous créoles. C’est un mouvement qui n’étonne
pas car
c’est toujours ainsi que la classe dominante, pour conserver au maximum
son
pouvoir, manoeuvre lorsque le changement se produit. C’est aussi pour
cela que
des békés ont pris position contre Hughes Despointes.
Peut-on
tirer un lien entre les mouvements de grève et l’esclavage ?
Armand
Nicolas. Oui et non. Quand le
Martiniquais dit : « péyi a sé ta nou cé pa ta
yo »,
« yo » c’est les békés d’aujourd’hui. Mais on a dans
la tête aussi
que c’est toujours eux depuis le début. À mon avis c’est le seul lien
entre le
passé et le présent. C’est le combat des mêmes contre les mêmes. C’est
vrai,
globalement, mais pas exactement. Nous ne sommes pas aujourd’hui dans
la
société de 48. Les structures sociales sont différentes, beaucoup
d’autres
choses sont différentes. Mais quand on a une formule qui dit :
« le
combat des mêmes contre les mêmes », globalement, ça veut dire
que c’est
le combat des classes exploitées contre les classes dominantes, qui
sont
toujours les mêmes depuis longtemps. À part que ce ne sont plus des
maîtres
d’esclaves mais des capitalistes. À mon avis, c’est le lien qui a été
fait.
Incontestablement, ce mouvement a fait réfléchir les Martiniquais de
manière
profonde. Sortir de leurs revendications pour penser à d’autres
problèmes de
fond : la personnalité martiniquaise, l’identité, la culture…
Cela m’a
frappé bien avant le mouvement. Ces dix dernières années ont tendu vers
cette
évolution.
Les
Martiniquais comme les Guadeloupéens disent avoir retrouvé la
solidarité, les
produits du pays… Qu’en pensez-vous ?
Armand
Nicolas. On pourrait dire que
c’est par la force des choses puisqu’il n’y avait rien d’autre. Je
crois qu’il
ne faut pas trop optimiser. Ces questions ne changeront pas
profondément et
rapidement. C’est un phénomène qui va avancer et s’enrichir.
L’économie,
c’est-à-dire le réel, est organisée de telle manière qu’elle nous tient
encore.
On n’a pas de productions suffisantes. Pas assez de poisson, ni de
viande. Pas
assez de sucre. Peut-être trop de bananes ? L’économie du pays
est encore
une économie de type néocolonial. On est dedans. Et elle n’a pas
disparu parce
qu’il y a eu cette grève générale, aussi grande soit-elle. Lorsque les
supermarchés ont ouvert leurs portes, il a fallu aller chercher
l’huile. Et
d’autres denrées nécessaires. Tout le monde sait que c’est plus commode
d’aller
au supermarché que dans vingt boutiques différentes. Pour toutes sortes
de
raisons, nous sommes encore pris dans le système même si nous avons
repris
contact avec nos productions. On comprend un peu mieux les raisons qui
nous ont
peut-être empêchés de mourir de faim. Le fait de passer à une autre
philosophie
de consommation sera plus difficile. Mais il ne faut pas évacuer le
fait que,
dans notre conscience, l’émergence de cette idée nous a aidés.
Que
pensez-vous des états généraux de l’outre-mer de Nicolas
Sarkozy ?
Armand
Nicolas. Les états généraux
de Sarkozy ne sont pas les états généraux du peuple martiniquais. Même
si cette
consultation rejoint nos préoccupations puisque cela fait des années
qu’au
Parti communiste martiniquais nous réclamons des états généraux. Pour
les
responsabilités que nous demandons, mais pas pour avoir des états
généraux
comme ceux-là, qui sont un moyen pour stopper le mouvement.
« Je vous
donne des états généraux, vous en discutez librement et comme vous
voulez. Mais
en attendant reprenez le travail. » C’est une manoeuvre. Ces
états généraux
sont bien encadrés. Avec un superpréfet, noir évidemment. Des gens vont
tomber
dans les panneaux. Mais quelle sorte d’états généraux on nous
propose ? Du
point de vue de la structure et du déroulement des choses, les
autorités et les
fonctionnaires du pouvoir vont s’arranger pour aboutir à quelque chose
d’acceptable pour eux. Ce sera les états généraux de Sarkozy. Avec
quelques
idées nouvelles qui n’iront pas loin. Les formations politiques sont
d’ailleurs
très réservées à ce sujet. Les états généraux de l’outre-mer ?
Sé ta
yo ! Sé pa ta nou ! (c’est à eux pas à nous).
Que
pouvez-vous dire aux Martiniquais concernant le 22 mai et les
commémorations.
Et que dire sur le statut des DOM qui est dans l’air du temps ?
Armand
Nicolas. Le 22 mai se greffe
sur la période que nous venons de vivre. Ce rendez-vous risque de
connaître
plus d’ampleur que par le passé. Mais ce ne sera pas quelque chose
d’extraordinaire. Après la levée du mot d’ordre, il a été dit que plus
rien ne
sera comme avant à la Martinique. Pourtant, on n’a pas fait la
révolution. Tant
que le pouvoir colonial restera en place tel qu’il est, une classe
capitaliste
telle qu’elle est, rien ne changera. Tant que le pouvoir restera dans
les mains
des néocolonialistes et de l’aristocratie locale, la Martinique restera
comme
avant. Le mouvement du Collectif du 5 février n’aura pas servi à
grand-chose.
Mais si, petit à petit, notre peuple prend conscience de lui-même, si
les gens
qui, au début, pleurnichaient parce que les choses ne vont pas assez
vite,
parce qu’on a manqué le train de l’histoire et perdu du temps, se
reprennent,
nous pourrons être optimistes. Les choses viennent lorsqu’elles doivent
venir.
Lorsque les conditions s’y prêtent. Il faut essayer de rassembler le
maximum de
Martiniquais sur le problème du changement de statut, tel que la
Constitution
le permet aujourd’hui. Il faut utiliser cette possibilité en sachant
bien que
ce n’est pas la solution finale, ni la panacée. Mais un moyen d’aller
vers ce
que nous souhaitons tant. Si on ne dit pas aux gens que la consultation
sur le
changement de statut est dans la filiation du mouvement de février,
alors on
ira droit dans le mur.
(1) Association
pour le rapprochement entre Noirs et Blancs créée par le béké Roger de
Jaham.
Entretien
réalisé par Fernand Nouvet
Article paru
le 29 juillet 2009
source
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