Outremérismes et
autres contrefaçons de notre identité
L'initiative
d'un media
consistant à confronter les réponses d'intervenants au sujet d'une
éventuelle
libération de Marny a fait remonter toutes les viscéralités encore
attachées
(quelque cinquante ans plus tard) au mode d'exercice de la justice.
L'occasion
d'assurer la traçabilité de notre mémoire collective par rapport à
cette
affaire profondément martiniquaise
En toile de
fond immarcescible
de nos pratiques, de nos croyances, de notre conception de la vie et de
la
mort, l'idée que la justice en exercice dans les baptisés DOM se trouve
être
entre les mains d'une culture étrangère demeure une constante, même
sous le
persistant silence auquel se résignent encore les colonies américaines
de la
France.
Personne
n'est dupe de la
mission précise confiée par le pouvoir central à ses administrations
dans nos
régions, et principalement à celle qui est en charge de régler les
conflits,
c'est-à-dire calédoniser Guadeloupe et Martinique.
Et si notre
parcours de jeune
nation rencontre tant de difficultés à se consolider, la récente
épreuve du
mois de conscientisation obligée a tout de même révélé les procédures
artificielles et les stratégies de non-droit. En même temps, nous avons
touché
du doigt notre naïveté induite judéo-chrétienne (bien faire et laisser
le reste
à la volonté de Dieu) et expérimenté grandeur nature un appel :
l'histoire en
vérité ne connaît pas de temps morts et se charge de recoudre les trous
artificiels tels la captation des biens publics, organisés par les
groupes de
pression.
Dès lors que
nous avons mal car
percevant physiquement l'agression permanente contre notre identité,
nous
construisons et élevons immédiatement une signalétique (proverbes,
chants,
vidés, affrontements à mains nues) de ce que rien ne peut plus se
dérouler en
consensus mou.
Le cas Marny
transporte l'idée
d'un fatum douloureux qui ne peut s'appliquer qu'à ceux que la vie n'a
pas
gâtés par ailleurs, parfois dès la naissance.
À cela
s'ajoute le schéma d'une
superposition exacte de la parole vraie (la parole donnée) à la
décision
arrêtée. En l'occurrence, ce qui est perçu (en adéquation avec notre
culture de
peuple de la parole ayant force de loi, phénomène maintes fois repéré
dans le
traitement juridique des maisons dites folles), ce qui est acté, c'est
la
trahison incompréhensible du partenaire. (Man ba-w an mo man pa ni dé
pawol).
De quelle
justice parle-t-on ?
La plupart
des Martiniquais
s'inscrivent, même inconsciemment dans cette démarche intérieure. C'est
la
conviction intime d'un noyau dur culturel qui ne cesse de démontrer à
l'occasion l'étrangeté du droit français imposé aux Amériques
insulaires.
Cette posture
constante de notre
peuple s'alimente du ressenti de la différence et non d'une quelconque
spécificité, chaque fois que l'Etat français cherche à le distancer
dans les
acquis parce-que cela garantit sa présence chez nous, et donc ses
intérêts
terriroriaux. Alors en repassant par le filtre Marny - la justice
dites-vous,
et de quelle justice parlez-vous ? Celle qui va des Croisades à
Hiengiène ?
Quelle
justice pour les békés
surpris en pleine séance de complicité élyséenne... les mulâtres à
l'interface
de pouvoirs de classe et de concessions folkloriques, les deux groupes
au
Crédit Martiniquais, à la Semair ? Quelle justice pour rattraper ceux
qui ont
organisé techniquement la volatilisation de cette mutuelle disparue
avec
l'argent des adhérents martiniquais sans explications! dans l'impunité
normalisée.
Et que dire
des tracasseries
bétonnées contre Félix Jean- François, ce modèle de verticalité qui
impose le
respect ?
Alors, de
quelle justice
parle-ton ? Malgré une indifférence apparente au quotidien, le
Martiniquais
supporte difficilement cette injustice. Le problème Marny a fait
émerger de
façon urticante l'équation selon laquelle sont stigmatisés les
dérapages que la
société coloniale sanctionne (au nom d'un peuple européen!) chez le
Martiniquais, natif-natal. Peut-être est-ce l'occasion de vérifier la
force du
lien avec notre améri- canité insulaire ? Et continentale proche :
Obama n'a
t-il pas rappelé s'être aussi nourri des écrits de Césaire ?
Alors, pour
l'édification de
notre jeunesse, saurons-nous jamais, un jour ce qu'ont pu coûter en
extinctions
de voix publiques la révolte de quelques uns ?
Le vrai cas
Marny
Condamné pour
les raisons que
l'on sait (quelques 46 ans de cachot, loin des siens) Marny n'a aucune
chance
de réussir une reconstruction de son humanité, avec les risques de
dérapage de
ceux qui sont chargés de sa garde. En comparaison, quelles assurances
ont été
données aux martiniquais, que le caporal chef français qui, comme à la
foire a
descendu un des nôtres du haut de sa caserne le 03-07-78, a purgé sa
peine et
dans quelles conditions ? Nous ne préjugeons rien : nous voudrions
simplement
savoir. Et sans bavure collatérale si possible.
Et pour Liven
Raffi, gros bras
israélien recruté par la réaction locale (style Bob Denard aux Comores)
afin de
mettre en route la déstabilisation du ferment de notre conscience
nationale
ainsi que l'objectif Autonomie-étape, Césaire lui- même ? (Comme quoi,
il
faudra des bases solides pour la réconciliation éventuelle!). La
parenthèse qui
suit pour souligner le véritable décalage de nature qui s'impose entre
le peuple
concerné et l'autorité administrative et judiciaire qui l'encadre,
bavure de
l'Histoire. « Man ba-w mo mwen » n'appartient pas à la culture de
l'autorité en
question.
D'où le choix
de Patrick Karam
?- envelopper la stature de Césaire du concept équivoque et ajustable
de «
diversité française » pour passer à la trappe la perspective de notre
souveraineté. Ti-jé
malen-a ka woulé. C'est
Jégo qui ne ratera pas l'occasion de broder sur l'indivisibilité de sa
république (et donc de son école, de sa justice etc) à la faveur de son
tombé
l'état généraux.
Revenons à
notre sujet : quel
martiniquais de cinquante ans pourra dire ce qu'il est advenu ?-
judiciairement
- du brave Raffi ? Black out total et par conséquent ignorance
programmée pour
les fils et les filles du pays martiniquais (au profit sans doute des
aménagements du droit français sur le fait absolument démocratique de
proposer
à la télévision des programmes porno à toute heure pour nos enfants).
Quel
Martiniquais de cinquante
ans donc pourrait évoquer ce qu'il est advenu de ce brave Raffi ? Et
pourtant
cette histoire ne date seulement que de trente et un ans! Yè bonmaten!
comme
diraient mes parents. Et on nous saoule avec la guerre de 14-18 et ses
poilus!
En vérité, je
ne suis absolument
pas sûr que le prisonnier Marny ne doive pas faire l'objet d'un
élargissement
compte tenu de son état de santé général, de la longueur de sa peine et
des
humiliations qu'il a du supporter seul.
Je ne suis
pas davantage
persuadé que son maintien en détention, après 46 ans, atténuera la
douleur
compréhensible de ses victimes.
Ce qui est
certain c'est que la
dramatique histoire agrégée autour du cas Marny structure encore et de
puissante façon notre petit pays. Tous les martiniquais l'ont - d'une
façon ou
d'une autre - engramée dans leur chair. Y compris par parents
interposés qui ne
peuvent s'empêcher de se positionner par rapport à cette blessure.
Demain, ce
seront nos actuels trentenaires qui seront en charge du pays Martinique
et leur
histoire collective croisera nécessairement celle de Marny, qui lui n'a
pas eu
la maîtrise de son destin, pour diverses raisons. Sa trajectoire
demeure le
nerf sciatique de notre douloureuse conscience historique. Existe-t-il
plus
prégnante expertise de la réalité sociétale et politique de notre
peuple qui se
construit ?
Paul Gabourg,
écrivain
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