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Outremérismes et autres contrefaçons de notre identité 

paul gabourgL'initiative d'un media consistant à confronter les réponses d'intervenants au sujet d'une éventuelle libération de Marny a fait remonter toutes les viscéralités encore attachées (quelque cinquante ans plus tard) au mode d'exercice de la justice. L'occasion d'assurer la traçabilité de notre mémoire collective par rapport à cette affaire profondément martiniquaise

En toile de fond immarcescible de nos pratiques, de nos croyances, de notre conception de la vie et de la mort, l'idée que la justice en exercice dans les baptisés DOM se trouve être entre les mains d'une culture étrangère demeure une constante, même sous le persistant silence auquel se résignent encore les colonies américaines de la France.

Personne n'est dupe de la mission précise confiée par le pouvoir central à ses administrations dans nos régions, et principalement à celle qui est en charge de régler les conflits, c'est-à-dire calédoniser Guadeloupe et Martinique.

Et si notre parcours de jeune nation rencontre tant de difficultés à se consolider, la récente épreuve du mois de conscientisation obligée a tout de même révélé les procédures artificielles et les stratégies de non-droit. En même temps, nous avons touché du doigt notre naïveté induite judéo-chrétienne (bien faire et laisser le reste à la volonté de Dieu) et expérimenté grandeur nature un appel : l'histoire en vérité ne connaît pas de temps morts et se charge de recoudre les trous artificiels tels la captation des biens publics, organisés par les groupes de pression.

Dès lors que nous avons mal car percevant physiquement l'agression permanente contre notre identité, nous construisons et élevons immédiatement une signalétique (proverbes, chants, vidés, affrontements à mains nues) de ce que rien ne peut plus se dérouler en consensus mou.

Le cas Marny transporte l'idée d'un fatum douloureux qui ne peut s'appliquer qu'à ceux que la vie n'a pas gâtés par ailleurs, parfois dès la naissance.

À cela s'ajoute le schéma d'une superposition exacte de la parole vraie (la parole donnée) à la décision arrêtée. En l'occurrence, ce qui est perçu (en adéquation avec notre culture de peuple de la parole ayant force de loi, phénomène maintes fois repéré dans le traitement juridique des maisons dites folles), ce qui est acté, c'est la trahison incompréhensible du partenaire. (Man ba-w an mo man pa ni dé pawol).

De quelle justice parle-t-on ?

La plupart des Martiniquais s'inscrivent, même inconsciemment dans cette démarche intérieure. C'est la conviction intime d'un noyau dur culturel qui ne cesse de démontrer à l'occasion l'étrangeté du droit français imposé aux Amériques insulaires.

Cette posture constante de notre peuple s'alimente du ressenti de la différence et non d'une quelconque spécificité, chaque fois que l'Etat français cherche à le distancer dans les acquis parce-que cela garantit sa présence chez nous, et donc ses intérêts terriroriaux. Alors en repassant par le filtre Marny - la justice dites-vous, et de quelle justice parlez-vous ? Celle qui va des Croisades à Hiengiène ?

Quelle justice pour les békés surpris en pleine séance de complicité élyséenne... les mulâtres à l'interface de pouvoirs de classe et de concessions folkloriques, les deux groupes au Crédit Martiniquais, à la Semair ? Quelle justice pour rattraper ceux qui ont organisé techniquement la volatilisation de cette mutuelle disparue avec l'argent des adhérents martiniquais sans explications! dans l'impunité normalisée.

Et que dire des tracasseries bétonnées contre Félix Jean- François, ce modèle de verticalité qui impose le respect ?

Alors, de quelle justice parle-ton ? Malgré une indifférence apparente au quotidien, le Martiniquais supporte difficilement cette injustice. Le problème Marny a fait émerger de façon urticante l'équation selon laquelle sont stigmatisés les dérapages que la société coloniale sanctionne (au nom d'un peuple européen!) chez le Martiniquais, natif-natal. Peut-être est-ce l'occasion de vérifier la force du lien avec notre améri- canité insulaire ? Et continentale proche : Obama n'a t-il pas rappelé s'être aussi nourri des écrits de Césaire ?

Alors, pour l'édification de notre jeunesse, saurons-nous jamais, un jour ce qu'ont pu coûter en extinctions de voix publiques la révolte de quelques uns ?

Le vrai cas Marny

Condamné pour les raisons que l'on sait (quelques 46 ans de cachot, loin des siens) Marny n'a aucune chance de réussir une reconstruction de son humanité, avec les risques de dérapage de ceux qui sont chargés de sa garde. En comparaison, quelles assurances ont été données aux martiniquais, que le caporal chef français qui, comme à la foire a descendu un des nôtres du haut de sa caserne le 03-07-78, a purgé sa peine et dans quelles conditions ? Nous ne préjugeons rien : nous voudrions simplement savoir. Et sans bavure collatérale si possible.

Et pour Liven Raffi, gros bras israélien recruté par la réaction locale (style Bob Denard aux Comores) afin de mettre en route la déstabilisation du ferment de notre conscience nationale ainsi que l'objectif Autonomie-étape, Césaire lui- même ? (Comme quoi, il faudra des bases solides pour la réconciliation éventuelle!). La parenthèse qui suit pour souligner le véritable décalage de nature qui s'impose entre le peuple concerné et l'autorité administrative et judiciaire qui l'encadre, bavure de l'Histoire. « Man ba-w mo mwen » n'appartient pas à la culture de l'autorité en question.

D'où le choix de Patrick Karam ?- envelopper la stature de Césaire du concept équivoque et ajustable de « diversité française » pour passer à la trappe la perspective de notre souveraineté. Ti-jé malen-a ka woulé. C'est Jégo qui ne ratera pas l'occasion de broder sur l'indivisibilité de sa république (et donc de son école, de sa justice etc) à la faveur de son tombé l'état généraux.

Revenons à notre sujet : quel martiniquais de cinquante ans pourra dire ce qu'il est advenu ?- judiciairement - du brave Raffi ? Black out total et par conséquent ignorance programmée pour les fils et les filles du pays martiniquais (au profit sans doute des aménagements du droit français sur le fait absolument démocratique de proposer à la télévision des programmes porno à toute heure pour nos enfants).

Quel Martiniquais de cinquante ans donc pourrait évoquer ce qu'il est advenu de ce brave Raffi ? Et pourtant cette histoire ne date seulement que de trente et un ans! Yè bonmaten! comme diraient mes parents. Et on nous saoule avec la guerre de 14-18 et ses poilus!

En vérité, je ne suis absolument pas sûr que le prisonnier Marny ne doive pas faire l'objet d'un élargissement compte tenu de son état de santé général, de la longueur de sa peine et des humiliations qu'il a du supporter seul.

Je ne suis pas davantage persuadé que son maintien en détention, après 46 ans, atténuera la douleur compréhensible de ses victimes.

Ce qui est certain c'est que la dramatique histoire agrégée autour du cas Marny structure encore et de puissante façon notre petit pays. Tous les martiniquais l'ont - d'une façon ou d'une autre - engramée dans leur chair. Y compris par parents interposés qui ne peuvent s'empêcher de se positionner par rapport à cette blessure. Demain, ce seront nos actuels trentenaires qui seront en charge du pays Martinique et leur histoire collective croisera nécessairement celle de Marny, qui lui n'a pas eu la maîtrise de son destin, pour diverses raisons. Sa trajectoire demeure le nerf sciatique de notre douloureuse conscience historique. Existe-t-il plus prégnante expertise de la réalité sociétale et politique de notre peuple qui se construit ?

Paul Gabourg, écrivain

05.2009