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Peut-on
se passer de principes dans les luttes sociales ?
Je
dédie cette modeste réflexion à Josy Saint-Martin, à mes sœurs Lita et Rita,
toutes trois enseignantes à la retraite et à tous ces enseignants que j’ai
croisés dans ma longue carrière et qui m’ont toujours donné l’exemple d’une
exigence éthique dans leur métier d’enseignant.
S’il y a une chose qui donne à penser
voire inquiète constamment, c’est la perte de principes dans certaines
luttes syndicales. Il y a longtemps que certains parmi nous dénonçons ce que
nous appelions des « dérives syndicales ». C’est comme si notre
société connaissait une sorte d’anomie ou de perte de valeurs qui se
manifesterait aussi dans les méthodes de luttes sociales. Force est de constater
aujourd’hui, même après le grand mouvement social de ces derniers mois, la
persistance de ces dérives qu’on se demande aujourd’hui s’il s’agit d’une ligne
suivie ou de simples dérives qui affectent surtout gravement le domaine public
dont celui de l’éducation.
Donnons quelques exemples. Des grévistes ont souillé, à
Sainte-Anne, une école primaire en versant de l’huile de vidange dans les
salles et sur les bancs devant accueillir des enfants. Quel que soit ce que
l’on puisse penser de la légitimité de leurs revendications, la chose est
absolument inadmissible. Ce fait n’est pas nouveau. Les mêmes actes avaient
déjà été produits dans une école maternelle du Nord Basse-Terre et à la
médiathèque du Gosier. A ma connaissance, aucun syndicat enseignant n’a
condamné publiquement de tels agissements. En outre, des dirigeants syndicaux
bien connus se sont rendus à la Maison départementale de l’enfance (autre lieu
d’éducation) et, trouvant sans doute les militants syndicaux de base trop mous
dans le conflit qui les oppose au Directeur de l’établissement, se sont permis
de crever les quatre roues de l’automobile de ce dernier. Autre chose :
vers la fin de la grande grève que nous avons connue, un dirigeant syndicaliste
enseignant du SPEG, René Beauchamp, a traité dans un article un proviseur de
« chabin à grosse tête et à gros ventre » utilisant la référence au
phénotype comme mode d’argumentation. Un enseignant ne peut pas faire
cela publiquement. C’est comme si, au-delà de nos divergences, tout un monde de
valeurs s’écroulait car il n’y que Le Pen en France à utiliser ce genre
d’argument. Enfin des militants n’ont aucun scrupule à abattre des arbres
centenaires lors de certaines manifestations. On peut espérer que la majorité
des membres des syndicats condamnent de telles manières de faire. Mais la
critique n’advient pas à la clarté du jour. On est tout de même loin de
l’époque où on affirmait que l’intérêt de l’école passait avant la défense des
intérêts catégoriels des enseignants. Toujours est-il qu’aujourd’hui, on ne
peut que constater avec grande inquiétude la persistance de pratiques
douteuses à l’intérieur des syndicats même s’ils ne sont pas le fait de la
majorité des membres. Que se passe-t-il donc dans notre pays ? N’est-ce
pas le signe qu’il y a urgence à refonder la chose publique dans notre
société ?
Sans doute cela mériterait-il une profonde analyse. Mais
en attendant, il n’y aucune incertitude à qualifier ce genre de pratiques.
C’est du syndicalisme voyou, purement et simplement ! Il est
toujours pénible pour un ancien syndicaliste comme moi de critiquer ouvertement
de telles pratiques car il est de coutume de ne pas dénoncer les dérives
syndicales. « Si vous le faites, vous faites le jeu des patrons »
vous dit-on. Mais si vous ne dîtes rien, vous cautionner en quelque sorte. Des
Guadeloupéens qui se veulent responsables doivent rompre le cercle de ce
chantage au risque de se faire traiter de tous les noms d’oiseaux (ou de
chiens). Il en va de l’intérêt supérieur de notre pays. Car tout se passe comme
si notre île était profondément affectée par l’hyper-individualisme, la
surconsommation et la perte de repères qui caractérisent bien des sociétés avec
la montée en puissance du capitalisme dans son stade ultime qui est la
mondialisation. Je parle bien sûr de la mondialisation capitaliste car une
autre mondialisation peut être pensée comme le tentent Edouard Glissant dans sa
poétique ou d’autres altermondialistes. Tout se passe comme si des syndiqués
s’unissaient uniquement pour la défense d’intérêts particuliers ou immédiats
(ce qui est légitime) mais en oubliant d’articuler leurs revendications
particulières à l’intérêt général ce qui peut être une source de dérives graves
car nous ne devons jamais oublier des biens de plus haute nécessité.
En ce sens, une visée du bien commun ou de l’intérêt
général devrait toujours guider nos pratiques syndicales et politiques à
l’inverse des forces réactionnaires, surtout néolibérales, qui elles ne
sont guidées que par des intérêts particuliers et qui visent à nous faire
croire que la logique des intérêts économiques est la poursuite du bien commun.
Le capitalisme actuel, dans sa version mondialisée, est la généralisation
extrême des intérêts particuliers au détriment de toute la planète c’est-à-dire
de l’humanité. C’est cela qui fait la différence entre leur morale et la nôtre.
En conséquence, si notre praxis ne se référait plus à aucun principe moral
transcendant, pourrait-elle encore se prétendre libératrice ? Quand des
luttes sociales ont du mal à s’articuler à un projet politique cohérent et
libérateur, on assiste au développement du syndicalisme voyou, à une sorte de
nihilisme destructeur qui envahit certaines catégories de travailleurs, ceux
que Marx qualifiait de « prolétariat encanaillé ». On sait, aux
dires de Marx lui-même, que cela a conduit au pouvoir des forces politiques les
plus réactionnaires.
On peut espérer cependant que les syndicats ne
soient pas pourris et qu’ils sauront se débarrasser sans aucune ambiguïté de
ces pratiques de voyous qui peuvent gangrener leurs organisations. Car,
réfléchissons : quand des enfants, qui ne sont pas responsables du monde
dans lequel les ont placés leurs parents, assistent à une telle violence qui,
quelque part leur est aussi adressée, comment voulez-vous qu’ils aient
confiance dans le monde des adultes, dans le monde à venir aussi, et qu’ils ne
soient pas aspirés dans le cycle d’une culture de la violence ? Si on aime
son pays, on ne peut vouloir cela. Et puisque que nous ne sommes que de pauvres
voyageurs en ce monde, il faut bien que quelque chose en nous, sous le ciel
étoilé quoique muet, vaille plus que nos simples existences individuelles.
Ainsi, on peut admettre tout de même qu’il existe bien des valeurs
transcendantes sans lesquelles l’humanité ne serait pas l’humanité car nous
savons que l’inhumain est un propre de l’homme. Ce pourquoi toute action
humaine, fût-elle syndicale ou politique, devrait toujours respecter certains
principes. Mais une telle affirmation n’est-elle pas du pur moralisme ? Peut-on
faire des omelettes sans casser des œufs ?
C’est ainsi qu’on me reproche souvent mon « moralisme
républicain », lequel serait tout à fait déplacé voir ridicule sous les
Tropiques. Il y a là une double critique : celle qui porte sur le
moralisme, l’autre qui concerne le républicanisme. Précisons toutefois que je
ne me réfère ici qu’à une morale publique et non à une morale
personnelle car dans ce dernier cas il y a bien un pluralisme des valeurs, tout
le monde n’ayant pas les mêmes références religieuses ou philosophiques. Je
doute qu’il puisse y avoir accord quant aux visions morales du monde fondées
sur des croyances particulières. Je ne parle donc que de morale publique
c’est-à-dire d’un ensemble de valeurs ou de principes généraux pouvant régir la
vie collective. Et nous en avons grand besoin dans la Guadeloupe d’aujourd’hui.
Quant à mon républicanisme, il serait erroné de le réduire au républicanisme
français lequel s’est toujours associé à un certain nationalisme ayant le plus
souvent justifié le colonialisme. La philosophie républicaine (qui fut toujours
minoritaire dans l’hexagone) est en crise de nos jours et son renouvellement se
fait maintenant ailleurs qu’en France. Il est clair que l’école républicaine de
Jules Ferry n’a pas toujours maintenu sa visée universaliste, qu’elle s’est
associée au nationalisme français et qu’elle a fait l’éloge de la colonisation.
Mais au lieu de répéter inlassablement depuis trente ans que « Lékol a yo
pa bon pou nou, fo nou lité pou nou changéy », commençons tout d’abord à
en faire le bilan afin d’en retenir les principes essentiels devant fonder
toute école digne de ce nom. Car si nous respectons l’école et nos enfants,
l’école n’est jamais simplement celle des enfants ni des parents. Elle fait de
l’enfant un élève précisément pour l’élever. Car elle vise plus haut. Le
bien commun ou public précisément. De tels principes –du moins est-ce mon
humble avis de vieil enseignant- ne devraient jamais abandonner les personnels
de l’éducation, quels qu’ils soient, même dans leurs luttes revendicatives.
Est-ce là un moralisme désuet ?
Il est vrai cependant qu’on peut se demander si les
notions de bien commun ou d’intérêt général ne sont pas le plus souvent
hypocrites. L’idéologie républicaine du bien commun aurait toujours masqué les
intérêts de classe ce qui témoigne du vrai sens de l’idéologie bourgeoise, de
sa domination culturelle qui permet la reproduction de la logique de la
domination du capitalisme. Marx aurait donc eu raison de la dénoncer et
d’inscrire la société civile dans l’infrastructure économique et sociale. La
société civile pour lui n’étant rien d’autre que le lieu de la lutte de
classes. Si tel était le cas, seuls le prolétariat et les classes qui lui sont
naturellement alliées seraient porteuses de l’intérêt général, en soi,
intrinsèquement. Dans l’optique nationaliste au contraire, le bien commun
n’a aucune visée universaliste comme chez Marx et, le peuple ne pouvant pas
être pensé dans une pluralité de valeurs, est essentiellement un. En
conséquence, dans sa supposée unité culturelle, il porte déjà en lui-même des
valeurs transcendantes pouvant définir le bien commun. La finalité essentielle
de l’école est, comme l’énonçait cet édifiant mot d’ordre de l’ancien SGEG,
d’apprendre à l’enfant à « penser et agir en Guadeloupéen ». En
résumé, marxisme et nationalisme montreraient bien l’inefficience de la mise en
avant de la notion de société civile.
Pour répondre à ces critiques, disons tout simplement que
l’erreur de Marx serait d’avoir réduit la société civile à l’infrastructure
économique et sociale ce que lui reprochait déjà Gramsci, lequel inscrivait la
société civile dans la superstructure. En réduisant l’Etat à un simple
instrument au service de la classe dominante et en résumant la société civile à
l’infrastructure, Marx aurait occulté, quelles que soient par ailleurs la
pertinence de ses analyses concernant la sphère économico-sociale, quelque
chose de fondamental dans la formation anthropologique des sociétés humaines,
notamment l’apparition du politique comme espace public où se renouvelle la
question essentielle du sens du vivre ensemble. De ce fait, il me semble
que, quelle que soit la généralité des valeurs que peuvent porter les luttes
sociales et de l’importance qu’on peut accorder à la lutte des travailleurs,
ces valeurs ne peuvent à elles seules concentrer tout l’intérêt général
ou le bien commun. D’où l’importance qu’il faut accorder à la société civile
comme ensemble d’associations qui ne se réduit aux organisations syndicales. A
certains moments historiques, la dynamique de la société civile (qu’on ne peut
confondre avec une dialectique strictement politicienne) peut provoquer une
refondation des normes et des valeurs collectives ou publiques c’est-à-dire,
une refondation du politique en tant que tel. C’est en ce sens que la
légitimité démocratique issue des urnes ne peut pas être toute la légitimité
républicaine Cette dernière est aussi portée par des institutions (dont l’école
précisément) fondées sur des principes transcendants. Un pouvoir issu
démocratiquement des élections peut tout aussi bien s’évertuer à saper ces
principes essentiels et à délégitimer les institutions.
Toutefois, il n’existe pas de bien commun universel et
immuable fondée sur une Raison, anhistorique, en quelque sorte, selon une
classique philosophie idéaliste. Si c’est bien la raison plutôt que le
sentiment, même celui de fraternité, qui fonde de tels principes, c’est
toujours une raison située historiquement, dans des sociétés données. Il y a
bien une rationalité voire une universalité comme celle des droits de l’homme,
mais c’est une rationalité construite. Dans des sociétés dites
« primitives », très unifiées ethniquement ou culturellement, les
principes transcendants sont donnés dans la permanence de l’héritage. Mais dans
des sociétés comme les nôtres, démocratiques et connaissant un pluralisme des
valeurs, c’est dans l’espace public propre à la société civile que s’élaborent
rationnellement des normes publiques. Non que le sentiment ne joue aucun rôle
dans la vie collective, mais il doit savoir faire place à la rationalisation
des pratiques dont le débat public argumenté joue le rôle essentiel. Il
s’ensuit de tout cela qu’il n’existe pas de valeurs guadeloupéennes éternelles
ou immuables fondées sur l’unité d’une culture, comme pourrait le penser
l’option nationaliste. Voilà pourquoi il est erroné de postuler que l’école
chez nous doit apprendre à l’enfant à penser et à agir en Guadeloupéen. C’est
reprendre là un des vieux thèmes du nationalisme allemand (qui séduisait déjà
Jules Ferry aux dires de certains spécialistes), selon lequel l’école devrait
apprendre à l’enfant à penser en vrai Allemand, en pur Allemand c’est-à-dire en
bon Aryen. La grande erreur du FLN algérien, au lendemain de
l’indépendance, est d’avoir confié l’instruction publique aux religieux.
L’Algérie n’en finit pas de payer le prix. Dans nos pays issus de la
colonisation, l’Etat et l’autorité politique ont un statut particulier, non pas
en droit (car nous sommes soumis à la même législation républicaine que
l’hexagone) mais dans les faits. L’Etat reste malgré tout héritier de l’Etat
colonial même si bien sûr nous n’avons plus le statut de colonies. Le rapport à
la loi est donc toujours biaisé. En face, la classe politique, reste aussi
tributaire d’une tradition politicienne marquée fortement par le clientélisme.
On peut constater la persistance de cet héritage colonial dans des pays ayant
accédé à l’indépendance depuis longtemps mais où dominent des pratiques
clientélistes et un rapport faible à la loi, à la politique et à l’Etat. C’est
pour cela qu’il faut penser que la refondation du politique doit venir en
grande partie de la société civile guadeloupéenne même si celle-ci ne peut se
substituer à la représentation politique issue des urnes. Même si nous sommes
département français, la démarcation nette entre société civile guadeloupéenne
et société civile métropolitaine, après 63 ans d’assimilation, nous permettrait
de poser à nouveaux frais la question de l’évolution de notre pays, de
conserver certains principes fondamentaux (ceux des droits de l’homme par
exemple) et d’en élaborer d’autres dans le débat public. L’immense majorité des
Guadeloupéens ne veut pas de l’indépendance. Il faut en tenir compte. Mais nous
continuons de fréquenter la chose publique ou politique de façon pas très saine
avec une forte instrumentalisation de la question de l’identité ce qui
est un enfermement et non une libération. Il faut donc s’en sortir. C’est pour
cela qu’une Guadeloupe qui aujourd’hui accepterait de débattre, au-delà des
revendications sociales, des biens de haute nécessité pour parler comme
Glissant et ses amis, c’est-à-dire de normes, de valeurs ou de principes
définissant le sens du vivre ensemble, ferait un bon en avant car il s’agirait
là d’une première forme de ré-institution du social ou de refondation de la
chose politique.
C’est cette refondation du politique que laissait présager
le grand mouvement social initié par le LKP. Son caractère sociétal était sans
doute plus important que sa dimension strictement sociale. Son succès a fait
même rêver des militants politiques et syndicaux de l’hexagone. Mais les
limites de l’action revendicative dans la France métropolitaine tiennent
à ce que s’il y a bien une transversalité dans les revendications donc
une visée de généralité dans les luttes sociales, elles sont surtout le fait
d’organisations syndicales. En Guadeloupe, la transversalité des revendications
syndicales s’est alliée (d’où la notion de lyannaj) avec une
transversalité sociétale, dans le rassemblement avec des associations de la
société civile, ce qui a rendu le mouvement extrêmement populaire.
Malheureusement, les dirigeants de LKP étant peu ouverts à cette appréhension
de la société civile et étant enfermés dans des cadres idéologiques traditionnels,
marxistes-léninistes et nationalistes, n’ont pas su saisir toute l’importance
du mouvement qu’ils avaient déclenché et dont le succès les avait surpris. Dans
une deuxième phase, ils ont réduit les revendications à leur dimension sociale
avec la mise en avant des 200 euros. Les revendications d’ordre sociétal
n’étaient pas niées mais elles n’étaient plus motrices du mouvement. Et comme
ces dirigeants ne savaient pas très bien où aller, ils ont fait ce qu’ils
savaient faire c’est-à-dire mener des luttes syndicales avec des méthodes
habituelles y compris avec certains aspects du syndicalisme voyou,
cohabitant sur les barrages avec des jeunes délinquants armés et encagoulés,
légitimant donc ces derniers en quelque sorte. Et comme leur projet, au fond, était
une politique masquée, au lieu de poursuivre le développement du mouvement de
la société civile en l’élargissant à d’autres catégories de la population afin
de produire la refondation ou la reformulation de la question politique, au
sens le plus fort du terme –et non dans des stratégies politiciennes,
fussent-elles autonomistes- dans notre société, ils ont sombré dans les
maladresse politiques dont ils sont coutumiers, croyant bon de dénigrer
entièrement la classe politique, visant essentiellement le président de région,
Victorin Lurel dit Toto, faisant donc de ce dernier, involontairement, l’homme
politique fort de la Guadeloupe d’aujourd’hui. En croyant descendre Toto, ils
ont remonté Lurel. Et au lieu de s’ouvrir au débat réclamé par des intellectuels,
ils ont fait de ces derniers des hommes à abattre, renouant ainsi avec cet
anti-intellectualisme qui a toujours dominé le mouvement nationaliste
guadeloupéen depuis l’AGEG des années 1960, association d’étudiants
pourtant ! Dans cette troisième phase dont l’apogée fut la prise du palais
du Conseil Général, ce fut une cascade d’erreurs, plongeant le grand mouvement
social dans une sorte de dérade, affaiblissant aussi la question du politique
et la Guadeloupe risque de sombrer de nouveau dans l’électoralisme traditionnel
le plus plat avec les élections à venir.
Pourtant, la première phase du mouvement dirigé par LKP
ressemblait presque à un superbe lever de soleil. C’est comme si toute une
société se réfléchissait, se regardait autrement. Les gens avaient plaisir à se
rencontrer, à discuter, dans les manifestations mais aussi dans les quartiers,
chez les petits commerçants, dans les familles. Dans les files d’attente, on
redoublait de politesse. Comme si une autre vie était possible, dans une quête
nouvelle de valeurs, contre ce délitement du social produit non pas simplement
par le fait que nous serions une colonie mais aussi par le développement actuel
du capitalisme mondialisé. Le taux de délinquance était tombé à zéro, ce qui
était une première. Les jeunes délinquants se soumettaient à l’autorité du LKP.
Ce qui prouve bien que la désespérance de beaucoup de jeunes est due, outre le
chômage endémique, au manque de repères et de principes dans la société car
comme l’a montré Charles Taylor dans Les sources du moi, il ne peut y
avoir de construction de l’identité sans référence à des valeurs. On assistait
alors à une sorte de volonté d’une nouvelle maîtrise du territoire
guadeloupéen, mais aussi de l’espace et du temps, comme si une Guadeloupe
tentait de se retrouver elle-même, sous le soleil, dans un grand moment de
fraternité. On marchait beaucoup à cette époque. Régis Debray a sans doute
raison de dire dans son dernier livre, Le moment fraternité, que c’est
en plein air, non dans des salles, que s’expriment ces grands moments de
fraternité. J’idéalise peut-être trop cette période mais je dois avouer aussi
qu’un syndicat comme l’UGTG m’était redevenu sympathique. Le rêve s’est terminé
quand Domota a annoncé résolument un jour qu’on avait fini de marcher. La
deuxième phase commençait. Elle a pris la tournure que l’on sait mais qui
n’allait pas dans le sens de nos espérances. Pouvait-il en être
autrement ? Difficile à dire.
Car ce qu’il y avait de grand dans les puissantes luttes
sociales dirigées par le LKP, c’était bien le lien magistral qui avait été fait
dans toutes ces revendications sociales, mettant ainsi à nu le système
de la domination économique et sociale dans notre pays. Cela est essentiel car
jamais aucun mouvement social n’avait atteint un tel degré de radicalité ni de
pertinence dans notre histoire. En ce sens, il y avait bien une visée de
l’intérêt général et ce dévoilement du système d’exploitation dans sa globalité
a rencontré une exigence de dignité qui habite les Guadeloupéens. Pour toutes ces
raisons, les revendications sociales et sociétales mise en avant par le LKP
abordaient bien des intérêts généraux visant le bien commun. Mais la visée du
bien commun n’est jamais simplement sociale et on ne peut jamais le déduire
mécaniquement du social. Elle est éminemment politique. Ce pourquoi le passage
du social au politique est toujours un saut périlleux. C’est ce saut qui a été
raté. C’est donc qu’on n’a pas sauté assez haut. Si tout le problème
réside dans la question politique, les dirigeants de LKP étant eux-mêmes pour
la plupart dirigeants d’organisations politiques, lesquelles n’ont jamais
manifesté de grande pertinence sur les questions politiques, ont eu le choix ou
d’apparaître au grand jour pour ce qu’ils sont ou de continuer d’avancer masqués,
instrumentalisant en quelque sorte la question sociale. (Cela dit, on peut se
demander si ce n’est pas le peuple guadeloupéen qui a instrumentalisé le LKP
dans des revendications sociales au fond, intégratrices). Les dirigeants de
LKP, ont tout de même fait de la politique mais de la politique de bas étage en
luttant de façon politicienne contre les politiciens traditionnels avec
l’abandon de certains principes dont les principes démocratiques. D’où l’erreur
de Basse-Terre. Mais les échecs du LKP sont aussi les nôtres et nous sommes
tous condamnés à faire autre chose. Personne ne sait exactement quoi, en ce
moment. Il ne nous reste pour l’instant qu’à débattre, non pas pour faire une
politique définie dans l’immédiat mais afin de refonder le politique dans notre
pays sur des bases nouvelles. Le grand patronat relève la tête et l’Etat
organise des états généraux dans une logique purement politicienne ce qui est
du mépris pour le grand mouvement social initié par LKP. Il nous appartient
donc à tous de redynamiser la société civile afin d’aller en avant. Mais que le
LKP commence à faire le bilan de ses propres erreurs au lieu de tout mettre sur
le compte des autres !
Ce qui est sûr, cependant, c’est qu’aujourd’hui, les
familles sont gravement divisées, le taux de délinquance flambe, les prix aussi
et les profiteurs relèvent la tête, la vie est aussi chère, malgré des
conquêtes sociales indéniables. Des enfants qui tiennent à peine debout, sont
prêts à la moindre occasion à injurier maîtres ou parents. Dans les écoles, les
enseignants rasent les murs taraudés par on ne sait quel honte ou quel
désespoir. Dans les embarras de la circulation, on est prêt à s’étriper pour la
moindre raison. L’Etat continue vaille que vaille ses états généraux qui n’ont
aucun grand écho dans la population et les élus pour l’essentiel se taisent,
traumatisés par les effets du grand mouvement social. Quant à la société civile
guadeloupéenne, elle risque de n’être qu’une idée dans le cerveau d’un
intellectuel « moribond » pour reprendre le qualificatif que Domota
nous a adressé. Le LKP continue d’être populaire mais sur le mode de la
nostalgie. L’enthousiasme n’y est plus. Les dirigeants syndicaux ont du
mal à contenir le syndicalisme voyou et on peine à retrouver la dynamique du début
du mouvement. Les divisions éclatent au sein de LKP et on ne sait plus comment
fonder une nouvelle solidarité. Un grand moment de perplexité marque la
Guadeloupe d’aujourd’hui. Et quant à moi, je ne cesse d’être travaillé, je ne
sais pourquoi, par le souvenir de mon maître d’école.
Je ne sais pas d’où vient ma passion pour l’enseignement.
J’étais en classe de troisième quand j’ai dit à mon père que je voulais être
professeur. Celui-ci aurait préféré que je fusse médecin. Le maître qui m’a le
plus marqué de toute ma scolarité est un instituteur. Je n’aimais pas trop Loulouse.
Loulouse, c’était un petit martinet avec lequel il nous battait. Une
faute d’orthographe, au premier trimestre, c’était un coup de Loulouse.
Une faute, au troisième, c’était trois coups de Loulouse. Mais si je
n’aimais pas Loulouse, je n’oublierai jamais ce qui nous est
arrivé un samedi après-midi. Une fois que nous revenions d’une marche aux
alentours de Pointe-à-Pitre, nous nous sommes perdus. Notre maître commençait à
s’inquiéter car nous devions être à cinq heures au Carnot. Nous avions pris un
raccourci en traversant le cimetière de la ville, sous les filaos. C’était une
époque où n’avait pas encore eu lieu la rénovation urbaine de Pointe-à-Pitre.
Nous vivions dans la crasse et devions, en nous rendant à l’école franchir des
canaux lamés de déchets de toutes sortes et de golomines. Les gens étaient
pauvres et maigres mais leur allure était fière peut-être, pour parodier le
poète haïtien Antony Phelps, d’avoir trop souvent levé la tête vers nos
palmiers et nos montagnes. Mais poursuivons ! Le temps pressant, notre
instituteur a eu l’impérieuse idée de traverser la cour d’une dame, car au-delà
de la cour, on pouvait apercevoir la rue qui pouvait nous ramener à Carnot. A ma
grande surprise d’enfant interrogé par la violence des adultes, la dame
s’y est opposée fermement, menaçant même notre instituteur d’un grand couteau.
Notre maître s’est assis sur une muraille séparant le cimetière de la cour de
la personne en question et nous a pris dans ses bras, les uns après les autres,
nous déposant dans la cour de cette hystérique, si on peut utiliser cette
expression. Il a dit ceci que je n’oublierai jamais : « Ti moun a la
répiblik, sé la yo ka pasé ! ». Il nous a mis en colonne par deux et
nous avons traversé fièrement la cour de la dame subitement silencieuse et
médusée, le couteau pointé en l’air comme on ne sait dans quelle interrogation
muette mais respectueuse. On n’oublie pas de tels maîtres. Les principes fermes
du nôtre avaient eu raison de la violence de la dame. Il s’appelait Léopold
Reinette. Il nous a quittés définitivement il y a quelques mois. Même adulte,
quand je rencontrais Léopold Reinette, je courrais l’embrasser. Je salue ici sa
mémoire Je ne sais pas pourquoi, depuis plusieurs mois, je pense tous les soirs
à Léopold Reinette et à ces événements de mon enfance Quel rapport avec la
situation actuelle ? C’est mystérieux pour moi. Est-ce la venue du grand
âge et l’approche du dernier voyage ? Je demanderai conseil, au plan
strictement psychologique bien sûr, à Elie Domota. Mon maître d’école veut-il
me signifier, au-delà de sa tombe, une exigence que j’ai du mal à
déchiffrer ? Pourtant j’ai eu un père qui fut juste et droit. Est-ce une
exigence éthique dans le domaine public (donc non familial) que cet instituteur
indique comme solution à notre déficit symbolique, la voie dans laquelle il
faut chercher ? Je l’ignore tout simplement.
Mais cette obsession de l’enfance fait sans doute signe
vers une continuité historique des valeurs et des principes qui ont été les
plus porteuses dans l’histoire de notre société. Mais, ici, on pourrait croire
que je me contredis. D’un côté, je refuse l’inscription dans une identité
culturelle close, une et permanente, et de l’autre, je veux retrouver le fil ce
ces mêmes valeurs ou principes. Je précise tout de même que je ne prétends pas
que toutes ces valeurs fussent essentiellement guadeloupéennes. L’idéal de
l’école républicaine qui a animé nos anciens maîtres a toujours eu une dimension
universelle. Ensuite, il faut toujours se méfier de la plainte constante quant
au délitement des valeurs traditionnelles comme si il y avait là une crispation
conservatrice sur une société passée qu’on magnifie.
Ce que je veux dire est simplement ceci : on ne peut
construire une Guadeloupe nouvelle sans le respect de certains principes déjà
là et qui à nos yeux ont de la valeur. Si la tradition, pour nous modernes, n’a
pas d’autorité en tant que telle, on ne saurait élaborer une autorité moderne
sans un dialogue critique avec la tradition. Par exemple, la tradition des
coups à l’école est une mauvaise chose que pratiquaient nos maîtres dans une
survivance macoutique issue de l’esclavage, ce pourquoi je n’aimais pas Loulouse
d’ailleurs. Mais croire qu’on peut rejeter tout principe dans l’action en
attendant d’en élaborer d’autres est le piège dans lequel peuvent tomber les
mouvements révolutionnaires. Voilà pourquoi les luttes politiques et syndicales
dans l’éducation ou ailleurs, ne peuvent se développer positivement sans
principes et qu’en l’occurrence, le syndicalisme voyou est ce que nous devons
critiquer le plus sévèrement dans l’instant. Ensuite, il se pourrait que le
moment que nous traversons soit un temps de déroute mais il est aussi le temps
de la réflexion. L’heure est à la refondation du politique ou de la chose
publique dans notre pays mais peut-être aussi dans l’ensemble des DOM. Que cela
se révèle dans les problèmes globaux de l’éducation est chose évidente. Mais
l’éducation est toujours révélatrice de l’ensemble de la chose publique. Cette
refondation du politique doit se faire hors de toute logique politicienne.
C’est en ce sens qu’elle concerne d’abord et avant tout la société civile. Elle
est la condition propédeutique à toute évolution statutaire. Seul son
déploiement dans le débat public pourra donner confiance aux Guadeloupéens dans
l’avenir, dans les luttes sociales et dans la vie politique qui prendrait un
cours nouveau. La question statutaire ne peut être réglée que par une décision
des élus. Il faut que la question au préalable traverse toute la société civile
et il se pourrait que les élus martiniquais aient placé la charrue avant les
bœufs. Le sens du vivre ensemble est à ce prix. Ne fermons donc pas la ronde,
camarades ! Ouvrons-là plutôt ! Continuons le mouvement de libération
de la parole qui avait timidement commencé et donnons-lui des bases solides,
aussi bien dans des salles d’université qu’au pied de très grands arbres comme
dans les palabres africaines. Avec l’évolution technologique, internet est
devenu notre baobab de l’heure. Nos paroles seront libératrices si nous les
confrontons dans le souci commun de l’avenir de notre pays. Mais surtout que
nos tentatives de mises en commun de nos paroles voire de nos actes ne se
fassent pas sans le respect de certains principes. En tout cas, il n’y aura pas
évolution positive de notre pays sans théorie de cette évolution.
Jacky Dahomay
PS. On me demande pourquoi j’interviens sur des questions
théoriques, en ce moment, de façon aussi subjective et personnalisée. Je crois
que dans une société peu habituée au débat public de nature théorique, il faut
nécessairement passer par cette première forme d’individuation, rompant avec le
holisme ou communautarisme ambiants. Ce pourquoi Socrate d’ailleurs
intervenait, au début de la naissance de la philosophie en Grèce, de façon
subjective et ironique. Ce n’est donc qu’une étape nécessaire vers des formes d’expression
plus théoriquement neutres. | |