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A Marrakech,
un festival estival, créé par le roi
Mohammed V en 1954, est destiné à maintenir vivantes les musiques et
danses
traditionnelles. On y a ajouté des formes musicales actuelles qui elles
aussi
appartiennent à la culture populaire.
Alors
que la chaleur intense (jusqu’à 50°) retient durant la journée la
population
chez elle, le soir, à Marrakech, au déclin du soleil, une foule énorme
se
répand dans la ville, comme impatiente de revivre à une température
supportable, laquelle ne devient vraiment agréable qu’à partir de 10h
du soir.
La place Jema el Fnaa et ses environs sont alors noirs de monde
jusqu’aux
petites heures du matin. Même chose à Gheliz. Sur les grandes artères,
c’est un
déferlement de piétons, de bicyclettes, de voitures, de calèches qui
circulent
dans un désordre épique. Plus loin, avenue de la Menara et au long de
l’interminable avenue Mohammed VI qui n’est encore que fragmentairement
bordée
d’immeubles, de villas et d’hôtels, ce sont des familles entières qui,
jetant
au sol de vastes tapis, s’y installent jusque tard dans la nuit pour
jouir de
la tiédeur nocturne.
C’est pour cette population
modeste en général qu’ont été installées sur tout
le pourtour des remparts de la ville une huitaine de scènes qui
accueillent
chaque soir durant une semaine quelque dix-sept formations chorales ou
instrumentales venues de tout le Maroc et courant des musiques
traditionnelles
aux groupes de rap. Des scènes qui ne s’animent qu’à partir de 22h30,
après la
dernière prière du jour, après l’ultime appel, tonitruant et impérieux,
des
muezzins au recueillement. Qu’on croie on non en Allah et en son
envahissant
prophète, chacun doit se plier à cet horaire, même les artistes qui
sont
souvent de joyeux mécréants, sans toutefois oser le montrer.
Riche patrimoine
Dans un pays comme le Maroc dont les richesses en matière d’artisanat
paraissent infinies, où les artisans, tout médiocrement rémunérés
qu’ils
soient, exécutent parfois des prodiges dans les domaines de la
céramique, de
l’orfèvrerie, de la dinanderie, de la sculpture ou de la peinture sur
bois, de
la ferronnerie ou de la décoration intérieure, il était évidemment
indispensable de sauvegarder également les cultures traditionnelles, de
les
honorer par une imposante manifestation. C’était le but du Festival
national
des arts populaires quand il fut créé en 1954 par le roi Mohammed V.
Mais si
ces cultures traditionnelles survivent encore bien dans les villages,
les
régions les plus extrêmes du Maroc, elles n’intéressent plus que
sporadiquement
la population des villes même si l’ensemble des Marocains reste sans
doute
attaché aux antiques traditions. Dédié uniquement à celles-ci, qui ne
peuvent
se renouveler indéfiniment, le festival perdait peu à peu de son
public. Pour
lui conférer un élan nouveau et lui restituer son impact populaire, à
la mesure
de la réputation qu’il semble conserver au Maroc, la nouvelle direction
de
cette manifestation a décidé de faire appel à des formations de
musiciens et
chanteurs d’aujourd’hui, effectivement représentants d’un art
populaire, mais non
traditionnel. Des artistes venus de tout le Maroc ou de la diaspora
marocaine à
l’image d’un groupe de rappeurs, tous Marocains originaires de Nice.
Des ensembles
très divers
On a ainsi découvert un ensemble de magnifiques quinquagénaires de
Casablanca,
aux visages dignes et nobles comme ceux de portraits de la Renaissance
italienne ou espagnole et qui sont au Maroc un "monument" ; un beau
groupe de chanteurs marrakchis dont le chef vit à Barcelone et dont le
fils
joue du « gambri », instrument à cordes guinéen, très illustratif des
influences musicales dont se nourrit cette formation séduisante,
lesquelles
courent de la musique arabe à celles de l’Afrique noire ; des danseuses
berbères à l’énergie renversante ; un groupe de généreuses matrones de
Marrakech,
pleines de vitalité et dont on ne peut qu’admirer qu’elles soient à ce
point
émancipées dans un pays musulman pour s’affirmer aussi bien et avec
tant
d’assurance sur scène et dans la vie ; enfin un groupe de trois singes
hurleurs
et sauteurs, des "rappeurs" si primaires, si sommaires, dont on se
demande avec consternation ce qui peut bien justifier l’intérêt de la
foule à
leur endroit.
Ouverts à tous, ces spectacles
sont heureusement gratuits et chacune des scènes
présente chaque soir des artistes différents qui font ainsi le tour de
la ville
sans que le public local n’ait à se déplacer pour les découvrir. Entre
le
plateau et le public en revanche, un espace d’une dizaine de mètres est
occupé
par deux rangs de policiers et d’agents de sécurité, campés face à la
foule
bruyante et bon enfant qui dans la nuit lance des hourras, chauffée
qu’elle est
par l’animateur qui présente les groupes. Un déploiement policier
justifié,
paraît-il, par le fait que certains spectateurs ont pour habitude de
lancer des
pierres aux chanteurs quand le programme ne leur convient pas, mais qui
fait
fâcheusement ressembler ces soirées à des allocutions de
l’ex-conducator
roumain devant ses peuples ou aux apparitions publiques du tyran de la
Corée du
Nord.
Magnificence du
palais Badii
Présenté dans un cadre stupéfiant de beauté et de majesté, et seule
manifestation, payante, le clou de festival est sans conteste
l’impressionnant
spectacle de musiques et danses traditionnelles qui se donne dans
l’immense
cour du palais Badii. Entourée de hautes murailles de terre battue,
cette cour
forme un gigantesque rectangle dont l’un des grands côtés s’ouvre sur
un proche
monumental qui semble donner sur d’autres grands espaces. Face à des
gradins
qui peuvent accueillir plus de 2000 spectateurs, une scène, immense
elle aussi,
vaste comme une place, accueille des centaines de musiciens et danseurs
venues
de tous les coins du Maroc. De chaque côté, de larges fossés garnis de
gazon et
plantés d’orangers, abritent dans la pénombre des groupes de villageois
assis
en cercle dans leurs costumes magnifiques et qui attendent de passer
sur la
scène. C’est là un tableau magique Et à les voir ainsi dans la
semi-obscurité,
où l’or des bijoux scintille doucement, où les couleurs éclatantes des
vêtements sont atténuées, on pense immédiatement aux dessins exécutés
par
Delacroix lors de son voyage au Maroc.
C’est par le porche
gigantesque qui bée sur ce qui est devenu le mur de scène
que déferlent par vagues, avec leurs oriflammes, les groupes de
villageois qui
envahissent la scène. Car ce sont d’authentiques paysans et artisans
qui
viennent là présenter leur patrimoine, celui qui fleurit encore lors
des fêtes
qui se célèbrent dans leurs régions. Ils représentent dix-huit villages
ou
communautés, venus du nord du Maroc comme de la région saharienne, de
Marrakech
et de sa province, comme du Grand ou du Petit Atlas.
Rythmes enfiévrés, musiques
diverses où se fait sentir aussi bien l’influence
de l’Arabie que celle de l’Afrique noire, danses réduites les plus
souvent à
des pas cadencés….ce qui enchante le regard, outre la beauté,
l’extraordinaire
diversité des costumes, les couleurs chatoyantes, et la singularité des
sons,
c’est la fraîcheur, l’énergie, la générosité des participants.
On est ici aux antipodes de
ces accablants spectacles « folkloriques », tels
qu’ils ont sévi dans les pays communistes et par extension dans les
républiques
d’Afrique noire frottée de marxisme. Il n’y a là que naturel, vitalité,
prouesses et poésie portés par des gens de tous âges dont ces musiques
et ces
danses sont la fierté et non le gagne-pain.
Un "mouscem "
Le spectacle a été conçu comme
un "mouscem", c’est-à-dire comme l’un
de ces rassemblements périodiques où se rencontrent des communautés
villageoises de diverses régions à la fin des récoltes ou des
vendanges,
souligne l’ordonnateur du Festival des Arts populaires, le metteur en
scène
Abdessamad Dinia. Formé à la Comédie de l’Est (l’ancêtre du Théâtre
national de
Strasbourg), Abdessamad Dinia a eu l’intelligence suprême, l’humilité
et la
délicatesse d’intervenir le moins possible dans le cours des choses
pour ne pas
dénaturer l’esprit de ces manifestations populaires. Il n’a fait
qu’harmoniser
avec bonheur le déroulement des musiques et des danses, les entrées
successives
des villages. Il a insufflé un rythme bénéfique à ce déferlement de
sons, de
couleurs et d’images, a assuré leur déploiement harmonieux dans cet
espace
immense jusqu’à permettre des visions proprement envoûtantes qui
faisaient de
loin en loin songer aux images superbes du film de Pasolini, "
Médéé".
Le spectacle constitue une
remarquable réussite en ce sens qu’il est beau et
magnifique sans que l’essence même de ces manifestations populaires en
soit
altérée. A cette réussite, il y a bien eu quelques défauts aisément
réparables
: des éclairages tapageurs, d’un mauvais goût très « moyen oriental »,
mais qui
ne sont pas le fait du metteur en scène ; des effets verts pistache
d’un rayon
laser aussi incongru qu’inutile et ridicule. Et le titre encore de la
production,
« Rêves et réalités », qui sent bon sa fête municipale dans une
sous-préfecture
de la Creuse. Il y a le public encore, marocain dans son immense
majorité,
incroyablement indiscipliné, où l’on se lève, sort et revient à tous
instants
durant le spectacle, un spectacle que l’on quitte par vagues entières
avant
même qu’il ne soit achevé. « C’est là un lourd travail d’éducation du
public
auquel nous sommes confrontés : lui apprendre à respecter les artistes
aussi
bien que les autres spectateurs » reconnaît le directeur du festival.
Vaste
programme effectivement !
Un public
considérable
Doté d’un budget équivalent à
530 000 euros, étalé sur neuf scènes, avec 785
artistes et assimilés programmés en huit jours, le Festival des arts
populaires
de Marrakech bénéficie de subventions publiques à 60% de son budget
quand 40%
proviennent d’aides privées. Et parmi ces subventions publiques, une
grosse
part vient du ministère de…l’Intérieur, le même qui fournit les
policiers ! La
manifestation s’enorgueillit d’avoir reçu cette année près de 350 000
spectateurs dont seuls 15 000 payants au Palais Badii. Mais le plus
comique,
c’est que ces chiffres ont été imprimés sur le dossier du festival bien
avant
qu’il ne débute. Et qu’il n’y a guère qu’en Afrique qu’on sache fournir
des
chiffres avant même qu’ils ne soient confirmés par la réalité.
Raphaël
de Gubernatis
En 2010, le Festival des Arts populaires
de Marrakech aura lieu aussi en
juillet, mais à une date avancée à cause du ramadan.
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