|
Béni
soit l'abbé Grégoire
Grande
figure de la Révolution française, Henri Grégoire mena une lutte
acharnée
contre la traite et l'esclavage des Noirs et contre tous les préjugés
qui
défigurent l'humanité
|
|
|
Jean Métellus
|
|
Né en 1937 à
Jacmel en Haïti, Jean Métellus a émigré en France en 1959 pour fuir la
dictature des Duvalier. On doit à ce grand neurologue, spécialiste des
troubles du langage, une importante œuvre romanesque, poétique et
théâtrale, ainsi que de nombreux essais.
|
|
Le combat
antiségrégationniste ne se divise pas. Tel pourrait être le résumé de
l'œuvre
et de l'action de l'abbé Grégoire. Telle est, en tout cas, la forte
évidence
qui s'impose à la lecture de ses «Ecrits sur les Noirs».
A une époque où
réunions, colloques et publications se multiplient pour analyser les
comportements des hommes et des Etats envers d'autres hommes et
d'autres Etats,
où les plus favorisés semblent jeter un regard attendri sur ceux qui
ont été
des victimes, mais où règne encore une certaine confusion, les
réflexions de
l'abbé Grégoire nous invitent à méditer sérieusement sur les mobiles
des uns et
des autres.
Henri
Grégoire
(1750-1831) a commencé à
lutter vers le milieu du XVIIIe siècle contre la traite et l'esclavage,
pour
toutes les libertés humaines, dans l'espoir de contribuer et d'assister
au «triomphe
de la religion, de la vertu, de la liberté». Deux siècles et
demi plus
tard, ce combat reste malheureusement d'actualité. Il est plus que
jamais
évident que l'évolution des sociétés ne s'effectue qu'avec une lenteur
désespérante.
Lors des
cérémonies consacrées à l'abolition de l'esclavage, la plupart des
conférenciers et organisateurs omettent systématiquement de mentionner
le
décret de la Convention en date du 4 février 1794, qui entérine les
décisions
prises le 29 août 1793 à Saint-Domingue par Sonthonax, commissaire de
la
République française, et Toussaint Louverture. Or c'est la première
fois que «le
principe est acquis de l'abolition de l'esclavage sur toute terre
française».
Et comme l'écrira C. L. R. James dans «les Jacobins noirs», c'est grâce
à la
persévérance de Grégoire que, dans l'enthousiasme général, «la
Convention
nationale déclare l'esclavage aboli dans toutes les colonies. Elle
déclare en
conséquence que tous les hommes sans distinction de couleur, domiciliés
aux
colonies, sont des citoyens français et jouissent de tous les droits
garantis
par la Constitution».

Cependant on
oublie - ou on veut oublier - que Toussaint Louverture,
par la victoire
des esclaves sur les colons français, a aidé la cause du progrès en
France et
dans le monde. «C. L. R. James, rappelle Yves Benot
dans son ouvrage
«les Lumières, l'esclavage, la colonisation», avait déjà
souligné que
l'insurrection des esclaves à Saint-Domingue avait obligé la Révolution
française à devenir enfin ce qu'elle était par l'abolition de
l'esclavage; de
même l'Haïti indépendante devient une barrière contre le flot montant
des
théories racialistes et des racismes tout court.» C'est
pourquoi Grégoire a
pu écrire : «Haïti est un phare élevé sur les Antilles vers
lequel les
esclaves et leurs maîtres, les opprimés, les oppresseurs tournent leurs
regards, ceux-là en soupirant, ceux-ci en rugissant... On voit
approcher
l'époque où le soleil en Amérique n'éclairera que des hommes libres, où
ses
rayons ne tomberont plus sur des fers et des esclaves.» Et,
commentant ces
propos, Yves Benot écrit: «Ce phare, selon l'expression de
Grégoire,
proclame à distance l'égalité et la fraternité universelles: la
liberté, ils ne
l'ont pas conquise pour eux seuls.» Il n'y a aucune raison
d'occulter
l'œuvre de Toussaint Louverture et sa participation à la libération
universelle, ni d'ironiser sur Lamartine écrivant dans sa pièce de
théâtre sur
Toussaint Louverture: «Cet homme est une nation.»
Grégoire a
lutté contre tous les racismes, toutes les exclusions. Défenseur infatigable des
juifs et des Noirs, il
reste un exemple pour tous ceux qui participent aux justes combats des
opprimés
dans toutes les sociétés. Son plaidoyer ardent contre l'esclavage des
Noirs,
son enthousiasme devant l'indépendance d'Haïti, ses nombreuses
interventions
écrites ou orales dans le champ politique malgré quelques maladresses,
somme
toute vénielles, sont toujours et encore sources d'arguments pour
contrer le
racisme systématisé que des plumes comme celles de Broca ou de Renan
ont tenté
de justifier. Et Grégoire peut s'enorgueillir d'avoir suscité la
création de
sociétés prestigieuses comme celle des Amis de Victor Schoelcher et de
Félix
Eboué. Grégoire, tout au long de sa vie, a fustigé les préjugés dont il
a
magistralement décrit les origines: «L'ignorance, la paresse,
une déférence
passive à l'autorité, l'intérêt et l'orgueil sont les sources les plus
ordinaires des préjugés.» On a toujours trouvé Grégoire au
premier rang
dans les luttes pour la dignité de l'homme, même au moment où la «démence
coloniale», selon le mot très juste d'Yves Benot, atteint son
paroxysme.
Dans une lettre sans destinataire connu, Grégoire écrit à propos d'un
acte
additionnel voulu par le Napoléon des Cent-Jours: «La
Constitution
présentera une lacune affligeante si vous ne déclarez solennellement
que la
traite des nègres est pour jamais abolie et qu'une loi particulière
déterminera
les peines à infliger aux réfractaires.»
Parallèlement a
son énorme correspondance, Grégoire utilise toutes les voies possibles
pour
combattre l'esclavage et le racisme. Il envoie ses principales
collaborations à
deux publications périodiques, «la Chronique religieuse» et la «Revue
encyclopédique». Il suit très attentivement l'évolution d'Haïti et
reste très
vigilant sur le développement des moeurs politiques dans le monde en
général: «Il
est dans l'ordre essentiel des choses créées par la Providence que ce
qui est
inique soit impolitique et finisse tôt ou tard par d'épouvantables
désastres.»
Le combat de Grégoire ne concerne pas seulement Haïti et l'ensemble du
monde
noir, mais aussi les parias ou hors-castes et les
juifs. Si ses
préoccupations sont naturellement religieuses, elles sont fondées sur
un sens
aigu de la justice et de la fraternité. A un moment où des discussions
souvent
oiseuses sur la diversité tentent d'accaparer l'attention des
citoyennes et des
citoyens, ces écrits de l'abbé Grégoire sur les Noirs mériteraient
d'être lus
et commentés dans les écoles de la République française.
Jean
Métellus
"Ecrits
sur les Noirs". Tome I
: 1789-1808, tome II : 1815-1827, par l'abbé Grégoire, L'Harmattan, 226
p., 24
euros, et 216 p., 20,50 euros
Source
|
|