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 Les arts du sens


Tout un rituel d'attention respectueuse (la courtoisie) devrait, selon Sterner, présider à la rencontre d'une oeuvre d'art et de celui dont elle peut parfois «changer la vie». [...] Toute grande oeuvre recèle quelque chose qui parle au plus profond de nous. Nous en avons grandement besoin, comme les enfants ont besoin d'histoires ou de comptines. Il y a des oeuvres grâce auxquelles nous ne voyons plus le monde de la même manière, ne serait-ce que pour nous consoler de notre solitude et de la condition humaine.

Denise MangonesChaque fois que je me retrouve en présence d'une oeuvre d'art, j'ai le sentiment de faire l'expérience inexprimable de la présence divine. Je suis vite porté à parier sur le sens de cette oeuvre, ses lignes de force, ses effets de profondeur, et ses pôles d'attraction. Méditation. Retour à une esthétique de l'émotion immédiate qui prend ses distances de façon radicale des courants figés du structuralisme, du freudisme et même du déconstructionisme considérés comme les trois courants de pensée du XXe siècle. Lesquels proposent de nier en quelque sorte l'absolu du sens. Et par voie de conséquence toute forme de transcendance.

Dans toutes ses occurrences, ma rencontre immédiate, spontanée avec une oeuvre d'art manifeste en moi une propension à la création portée elle-même au-devant de mes désirs inassouvis, de ma passion candide ou de mes sentiments d'impuissance. Regarder, lire, écouter, contempler, interpréter (au sens de l'instrumentiste ou de l'acteur) ne peut être gratuit. Bien au contraire, ceux qui se sont lancés dans cette aventure ont pratiquement quelque chose de nouveau à dire en termes d'appréciation (critique). Wah, Séjourné, Tiga, Dodard, Jérôme, Desruisseaux, Legagneur, Mangones, Alphonse, Placide, Paret... ont certes été bien explorés, mais leurs oeuvres nécessitent toujours un nouveau regard. Dans une démarche transcendantale.

Marie-Marthe LouissaintEt, c'est sans doute la chance des oeuvres assurées de survivre à l'effondrement de la critique (de création) ou du commentaire sous leur propre poids. Dans son livre emblématique «Réelles présences», Georges Sterner, est d'avis qu'il existe un sens transcendant de l'oeuvre d'art. Ce qui sous-tend une éthique de la réception (au sens où l'on dit que l'on reçoit un hôte) de l'oeuvre.

Tout un rituel d'attention respectueuse (la courtoisie) devrait, selon Sterner, présider à la rencontre d'une oeuvre d'art et de celui dont elle peut parfois «changer la vie». «Une bonne lecture n'est jamais à la hauteur de texte ou de l'objet d'art ; elle reste même à une certaine distance, dans un périmètre d'inadéquation qui est lui-même lumineux, comme la couronne qui entoure un soleil obscurci», note Sterner qui précise que cette inadéquation est la garantie de l'expérience de l'altérité : la liberté d'être ou de n'être pas, de se livrer ou de ne pas se livrer à un dialogue dans un poème, un tableau, un roman ou une composition musicale.

Rose-Marie DesruisseauxC'est un fait : il y a dans toute grande oeuvre quelque chose qui parle au plus profond de nous. Nous en avons grandement besoin, comme les enfants ont besoin d'histoires ou de comptines. Il y a des oeuvres grâces auxquelles nous ne voyons plus le monde de la même manière : une toile de Marie-Marthe Louissaint modifie notre perception du calas, un «nu» de Rose-Marie Desruisseaux est révélateur de la force presque magique et de la puissance expressive de son art. La lumière qui écrase les formes et souligne les ombres chez Van Gogh (artiste maudit), l'art abstrait, sans image identifiable, de Klee ou de Kandinsky bouleverse en nous l'idée de la beauté. Que dire de la traversée de l'inconscient, du rêve et des hallucinations à travers la peinture surréaliste de Dali, Duchamp ou Magritte qui ont consacré ce que Breton avait appelé une «nouvelle histoire de l'art» ?

Une oeuvre d'art nous donne à découvrir le fonctionnement réel de la pensée du créateur, en dépit du fait que la société moderne nous emprisonne, limite l'expression de notre personnalité profonde et entrave notre puissance de création. Il y a, au fond de nous tous, un monde de désirs secrets, un univers enfoui que seul l'art peut révéler. Il revient alors à l'artiste de se laisser guider complètement par son inspiration. Seule l'hypothèse de la transcendance rend compte de la présence d'un sens des oeuvres indicibles, capables de nous aider à préserver l'essentiel, plutôt que l'accessoire de la créativité.