|
En s´attachant
à supprimer plus de 20% des effectifs de Radio France International
(RFI) sans
apporter de projet alternatif, le gouvernement français montre à la
fois son
mépris d´une station qui est aujourd´hui reconnue et appréciée dans de
nombreux
pays d´Afrique et son incapacité à gérer un conflit social qui pénalise
l´information francophone depuis huit semaines. Retour sur l´actualité
d´une
radio mondiale qui ne parvient plus à se faire entendre...
Il faut lire
les journaux africains ou écouter les revues de presse internationale
du
continent noir pour bien mesurer la portée de la grève qui paralyse
depuis plus
de cinquante jours tout ou partie des programmes de Radio France
International.
Lire par exemple Le Républicain, un quotidien de Bamako (Mali),
quelques jours
après le début du conflit, le 28 mai dernier. Dans un éditorial
intitulé «
Requiem pour une radio autrefois mondiale », Adam Thiam écrit : « La
grève de
RFI fait mal à l´Afrique d´expression française (...). Son silence
meublé par
une musique lugubre a plus d´effet sur le fidèle public que la crise
financière
internationale. »
Au Mali, RFI a
sans doute plus d´importance que TF1 en France. Le nom de Juan Gomez,
qui ouvre
tous les jours l´antenne aux auditeurs dans son émission « Appels
d´actualité
», y est plus connu que celui de Laurence Ferrari ou de David Pujadas.
C´est
cette relation inestimable d´un média d´information multiculturel
vis-à-vis de
pays essentiellement francophones qui est en train d´être fragilisée
par
l´obstination du gouvernement français à supprimer 22% des effectifs à
RFI,
soit 206 postes sur près d´un millier. En procédant, comme n´importe
quelle
entreprise privée, à des licenciements secs.
Les motifs
avancés par la présidence de RFI présentent toutes les apparences de la
logique
comptable : un bilan en 2008 marqué par un déficit de 8,7 millions
d´euros, une
audience globale qui aurait tendance à s´effriter, y compris en Afrique
francophone, face à l´émergence des nouveaux canaux d´information
(radios et
télévisions locales privées, sites Internet, câble et satellite... ),
des
émissions dans certaines langues étrangères de moins en moins suivies,
etc.
Pour opposer à
ces maux les grands remèdes, Alain de Pouzilhac, par ailleurs président
de
France 24 et de TV5, a donc choisi de supprimer six antennes en langues
allemande, turque, polonaise, serbo-croate, albanaise, laotienne et
moldave.
Les journalistes y travaillant, pour la plupart issus des pays vers
lesquels
ils émettent, sont considérés comme déconnectés des réalités locales
nées de
l´après-guerre froide. Ce qui expliquerait la faible audience de leurs
antennes
dans les pays concernés. La direction de RFI affirme donc sa volonté de
réinvestir dans des « langues prioritaires », de créer une rédaction en
swahili
et de développer de nouveaux vecteurs de diffusion sur Internet ou sur
téléphone mobile.
Comptes et
légendes du déficit
La réalité est
cependant assez différente. Commençons par le déficit de 8,7 millions
d´euros.
Selon un rapport d´expertise comptable INA (lire « RFI en grève contre
les menaces
de grande braderie », Acrimed, 12 mai 2009), commandé par le comité
d´entreprise en 2009, 93% de ce déficit s´expliquent par des éléments
exceptionnels qui se répartissent comme suit : 1,9 millions
d´euros de
redressement URSSAF suite à une erreur de la DRH en 2003, 2,4 millions
d´euros
dans la filiale en langue arabe Monte Carlo Doualiya (MCD), la
direction impute
le déficit au précédent directeur Philippe Beauvillard, 2,8 millions
d´euros de
charges de personnel incluant le coût des licenciements et des
limogeages de
membres de la direction précédente et un million d´euros de provisions
pour
contentieux.
S´agissant des
dernières audiences communiquées par la direction de RFI, elles
montrent que le
nombre d´auditeurs dans le monde est de 46,1 millions en 2007 [1]
contre 43,3
millions un an plus tôt. Mais, pour Alain de Pouzilhac et sa directrice
générale Christine Ockrent, la troisième radio internationale de la
planète -
après la BBC et Voice of America - a des « parts de marché qui
s´effondrent partout
dans le monde »... Même si elle occupe souvent les premières places des
sondages dans les capitales d´Afrique francophone.
Enfin, le choix
de restreindre le nombre de langues diffusées va à l´encontre du
multilinguisme
prôné par toutes les grands médias d´information (y compris en Chine et
en
Russie). Si RFI renonce par exemple à émettre en langue allemande, la
Deutsche
Welle, elle, va continuer à diffuser des bulletins d´information en
langue
française (lire « RFI, en version française uniquement ? », La Valise
diplomatique, 2 décembre 2008)...
Ajoutons que
les six langues menacées ne seront pas les seules à subir le plan de
restructuration. Techniciens, réalisateurs mais aussi journalistes
d´autres
éditions, comme la rédaction en langue espagnole, devront également
contribuer
à l´effort de réduction des effectifs. Sont donc aujourd´hui menacés
ces mêmes
salariés qui avaient été chaudement félicités par Ingrid Betancourt, en
visite
à la rédaction de RFI après sa libération il y a un an, pour le lien
qu´ils
avaient su entretenir entre les deux rives de l´Atlantique durant sa
captivité.....
Reconfiguration-
dissolution dans l´AEF
Mais qui se
soucie vraiment de RFI ? Qui se préoccupe de cette radio que l´ancien
publicitaire Alain de Pouzilhac, ex-président du groupe Havas (lire «
Des
chaînes "tout info" bien peu dérangeantes », par Marc Endeweld, Le
Monde diplomatique, juin 2007), voudrait principalement réserver aux
élites
africaines, aux « leaders d´opinion », comme il dit - quitte à renouer
avec la
vocation originelle d´une radio née de l´Exposition universelle de 1931
sous le
nom de « poste colonial » ? En tout cas, le sort de RFI ne provoque
généralement qu´une grande apathie en France. Lors de la manifestation
du 16
juin, qui a réuni modestement quelque 300 personnes, rares étaient les
salariés
de Radio France ou de France Télévisions à s´être déplacés pour
soutenir leurs
camarades ou confrères. Et il a fallu que le conflit s´enlise pour que
la
presse française commence à répercuter ce mouvement social. On imagine
aisément
quelle caisse
de résonance auraient trouvé les salariés de Radio France si un plan
social
avait affecté plus de 20% de leurs effectifs alors même que
l´actionnaire
public, par la voix du chef de l´Etat, demande aux entreprises de ne
pas
licencier en période de crise...
Pourtant, à
travers le périmètre de Radio France International, c´est bien la
reconfiguration de l´ensemble de l´audiovisuel extérieur de la France
qui se
profile. En confiant au président-créateur de France 24 la
responsabilité de
RFI comme du holding de l´audiovisuel extérieur de la France (AEF),
l´Etat a
pris le risque de desservir les intérêts de la radio au profit du
développement
de sa télévision internationale (France 24 ne voit d´ailleurs sans
doute pas
d´un si mauvais oeil la grève à RFI...). Economies d´échelle,
synergies,
mutualisation, professe Pouzilhac à la demande des conseillers
ministériels. En
réalité, si des moyens peuvent être mis en commun à la diffusion ou
dans les
services administratifs et commerciaux, on sait, depuis le cocasse
rapport
Benamou de 2007, que de telles synergies ne sont pas si simples à
dégager.
Difficile, par
exemple, de demander à un journaliste radio d´alimenter l´antenne de
France 24
via une salle de rédaction unique. En revanche, oui, la question est
posée du
statut des personnels dans une maison hautement syndiquée où les luttes
de
pouvoir syndicales portent à l´affrontement permanent et, pour
reprendre les
termes de la direction, au « conservatisme ». Il n´est peut-être pas
interdit
de se demander si une chaîne formée de jeunes journalistes multitâches
et dotés
d´une culture syndicale encore embryonnaire n´est pas jugée préférable
à une
radio constituée en très large part de reporters aguerris qui sont
aussi des
salariés beaucoup moins malléables...
En cette
période de refonte des conventions de l´audiovisuel public, la
direction rêve
sans doute d´un climat social apaisé dans la perspective de
l´après-grève. On
en est loin.
L´intersyndicale
de RFI (FO, SNJ, SNJ-CGT et SNRT-CGT) n´a-t-elle pas été jusqu´à
dévoiler le
salaire de ses deux dirigeants, Alain de Pouzilhac et Christine
Ockrent, qui
toucheraient chacun 310 000 euros annuels fixes auxquels il faut
ajouter 70 000
euros de part variable ? Soit près de trois fois le salaire de l´ancien
PDG
Antoine Schwartz et deux fois celui du PDG de Radio France...
Le nouveau
règne de Christine Ockrent
La relation de
RFI avec sa nouvelle directrice générale Christine Ockrent est en soi
un cas
d´espèce.
Femme de
l´actuel ministre français des affaires étrangères Bernard Kouchner,
l´ancienne
présentatrice de « France Europe Express », sur France 3, incarne
aujourd´hui
une forme de remise au pas de cette radio qui s´est pourtant efforcée
d´échapper ces dernières années au rôle de « voix de la France » (lire
«
Christine Ockrent, la voix de la France », La Valise diplomatique, 21
février
2008). Un signe ? Citons d´abord le licenciement en juillet 2008 de
Richard
Labévière, rédacteur en chef international à RFI, coupable d´avoir
diffusé une
interview du président syrien Bachar Al-Assad sur TV5 puis sur RFI sans
en
référer à sa directrice générale (lire « Licenciement politique à RFI
», La
Valise diplomatique, 4 septembre 2008). A l´évidence, Richard Labévière
a été
victime d´un règlement de compte en interne pour n´être soutenu que par
la
seule CFDT - syndicat minoritaire - et alors que ses positions
ouvertement
pro arabes lui avaient attiré des ennemis tant à l´intérieur qu´à
l´extérieur
de RFI. Christine Ockrent, en tout cas, s´est empressée de marquer son
pouvoir
en se débarrassant d´un homme faiblement défendu et sans doute en
dissonance
avec Bernard Kouchner dans sa politique au Moyen-Orient (en décembre
2008, la
France fera d´Israël le partenaire privilégié de l´Union européenne).
Christine
Ockrent a encore montré son sens du dialogue social à l´occasion du
Festival de
Cannes en 2009. Dans un tract intitulé « La reine du mépris à RFI », le
9 mai,
le Syndicat national des journalistes (SNJ) relève qu´elle n´a pas
hésité à
s´en prendre aux reporters envoyés sur place pour fustiger leur «
inélégance »
: « Evidemment, certains salariés, non grévistes mais qui soutiennent
le
mouvement, ne se sont pas privés des descendre au Festival de Cannes,
de
réaliser des reportages, d´enregistrer des débats en sachant
pertinemment que
tout ce travail ne serait jamais diffusé. Je ne trouve pas cela très
élégant
pour les invités qu´on a dérangés. » En sa qualité d´arbitre des
élégances,
Christine Ockrent a probablement omis de se renseigner sur le
fonctionnement de
son antenne, qui diffuse entretiens et reportages lors de la sortie des
films
en salles.
La voix de la
Françafrique ?
Reste la
question essentielle : la réorganisation de RFI sous la férule de sa
directrice
générale est-elle de nature à affaiblir l´indépendance de la « radio
mondiale »
? Les esprits avertis diront que cette indépendance a toujours été
toute
relative. On se souvient que le président du Togo Gnassingbé Eyadema,
par
exemple, n´hésitait pas à appeler directement Jacques Chirac, alors à
l´Elysée,
pour empêcher la diffusion d´une interview de son principal opposant.
Le patron
de RFI, Jean-Paul Cluzel, s´arrangeait alors pour que l´entretien ne
soit
diffusé qu´une fois coupés les réémetteurs FM au Togo... La gestion de
ce
dossier typique de la Françafrique coûtera son poste au directeur de la
rédaction de RFI, Jérôme Bouvier, qui avait montré peu d´empressement à
se
conformer aux ordres venus d´en haut...
Mais l´arrivée
de Christine Ockrent est aussi une façon d´assurer à la Françafrique la
possibilité de se survivre à elle-même. En cela, la mort d´Omar Bongo,
le 8
juin (lire, dans Le Monde diplomatique de juillet, actuellement en
kiosques, «
Omar Bongo, une passion française », par Boubacar Boris Diop), fut un
cas
d´école. Malgré la grève, pas moins de deux heures et demie d´émission
spéciale
furent consacrées au décès du vieux chef d´Etat africain, suivies, le
16 juin,
de trois heures de couverture sur l´antenne monde et Afrique de ses
obsèques
auxquelles assistaient Nicolas Sarkozy, Jacques Chirac et, bien sûr,
Bernard
Kouchner. Que ce dernier ait été grassement rémunéré (816 000 euros)
pour un
maigre rapport sur le système de santé au Gabon et qu´il ait été encore
président, en janvier dernier, de la société chargée de facturer ce
service
(lire « Kouchner, ministre des factures étrangères », par Xavier
Monnier, Bakchich.info, 13 janvier 2009) n´a évidemment rien à voir
avec tant
de sollicitude. .. « Bongo, mieux que Jean-Paul II, Senghor ou Aimé
Césaire qui
n´ont eu droit, en leur temps, qu´à une heure ou deux de spéciale en
direct »,
note le blog de salariés, RFI Riposte.
L´Etat sourd à
une demande de médiation
Et maintenant,
que faire ? L´intersyndicale de RFI continue de se battre devant la
justice
pour empêcher le plan social ; elle demande la « nullité » des
licenciements
exigés. Et la mobilisation s´est poursuivie, le 25 juin, avec
l´émission sur le
parvis de l´Hôtel de Ville de Paris d´un programme éphémère de soutien
aux
grévistes. Mais, disons-le clairement, seule une solidarité massive
exprimée
avec les salariés peut encore convaincre Nicolas Sarkozy de nommer son
conseiller social Raymond Soubie à la tête d´une médiation pour sortir
de
l´impasse. Par leur gestion désastreuse du conflit - consistant le plus
souvent
à s´abriter derrière leur directrice déléguée Geneviève Goetzinger -,
Alain de
Pouzilhac comme Christine Ockrent ont démontré leur inaptitude à sortir
par le
haut de cette grève qui s´avère aujourd´hui la plus longue de
l´audiovisuel
public. Combien d´habitués, combien de fidèles auditeurs la radio
mondiale
aura-t-elle perdus au terme de ce bras de fer entre RFI et son
actionnaire
public... auquel la directrice Christine Ockrent assure une sorte de
compagnonnage ?
Source : Le Monde
diplomatique.
source
|
|