Le syndrome de Berlin
: Jesse Owens, Maurice Carlton et Usain Bolt

Lors des derniers championnats du monde d’athlétisme ayant
lieu à Berlin du 15 au 23 août, les fins connaisseurs du sport ont tous gardé
en mémoire les exploits de Jesse Owens. Les Guadeloupéens quant à eux,
pouvaient se souvenir que Maurice
Carlton, lors de la XIème Olympiade de 1936, foulait les pistes du
100 m dans un contexte belliqueux, agrémenté d’une politique racialiste, sur fond de propagande raciste.
Soixante-treize ans plus tard, dans le même stade,
modernisé, l’atmosphère était plus clémente, plus apaisée, les exploits
sportifs au rendez-vous.
Berlin 2009, a consacré un nouveau dieu du stade, le
Jamaïcain Usain Bolt. Ce jeune prodige focalisa tous les regards, célébrant les
avancées athlétiques d’une région insulaire : les West-Indies.
Depuis les années 20, cette région a toujours présenté des
élites sportives de niveau mondial : l’Haïtien Sylvio Cator recordman du monde
du saut en longueur (1924), en 1948 au 400m Herb Mac kenley, Arthur Wint, les
années 60, les sprinters Figuerola, Roger Bambuck, Lennox Miller, un peu plus tard Juantorenna et nous pouvons
compléter cette liste, pour une période plus récente en ajoutant : Don
Quarrie, Hasely Crawford, Grace Jackson Ato Boldon etc.
La présence d’une élite athlétique caribéenne au plus haut niveau date !
Les performances d’Usain Bolt 9’’58 et 19’’19, les marques des deux records du monde du
100 m et du 200 m, placent l’athlétisme mondial dans une nouvelle dimension et
affirment que l’athlétisme est une affaire hautement professionnelle.
Tout d’abord, ces performances rafraîchissent une
discipline en perte de vitesse et en recherche de nouvelles images porteuses,
voire marchandes à forte valeur ajoutée.
Ensuite, Bolt bouscule les idées reçues qui établissent
savamment des barrières aux limites humaines, ici le maximum de la vitesse
semblait atteint, figé et renforcé par les affaires de dopage.
Au-delà du sport, Bolt fierté d’une nation, ravive comme
en 1936, les querelles et les partisans de faux débats ethnicisés sur une
prétendue hégémonie noire.
Ces questions et débats enserrent les performances des
athlètes noirs dans un présupposé déterminisme biologique, donc seraient sans
relations avec le travail exercé sur les corps placés dans des contextes
socio-politiques, économique, religieux et scolaire, ce qui aurait tendance à
déplacer les réalités et nourrir tous les aphorismes sur les Noirs.
A ma grande déception, cette idée se vend bien et plait.
Toutefois à ce jour rien n’est scientifiquement prouvé.
Les résultats de Berlin, tout comme ceux des championnats
du monde ou des Jeux olympiques est
l’occasion de faire les mêmes constats de carences, depuis dix ans l’équipe de
France d’athlétisme recule, la France
est à la 20ème place aujourd’hui §
Elle se répète, de faibles résultats, l’absence de
combativité et surtout le fatalisme dans lequel s’installent nos sportifs,
tendent à devenir un quotidien qui dérange peu ; Au contraire cette
attitude conforte certains dans leurs préjugés et positionnement, trouvant
toujours des arguments explicatifs exotiques : l’autosatisfaction, le
dopage des autres, comment peut-on
triompher d’hommes qui ont la « chance d’aller à l’école en courant 10 km
à pied » sur les hauts plateau ?
La méthode coué, nous est présentée sur un ton de
jovialité lors des déroutes :
- Ah
ça ira, tout va très bien madame la marquise ! » Ce n’est pas grave,
on est en phase d’expérimentation !
- L’Arlésienne
et le refus de prendre le taureau par les cornes, devient lassant pour les
hommes de terrains sur qui pèsent les responsabilités, à qui ont demande plus
et souvent sont pris pour cible…
Les résultats des petites îles de la Caraïbe, la deuxième
place de la Jamaïque, derrière les Etats-Unis, représente une zone géographique
performante : la 12ème place de Cuba, la 16ème de
Barbade, la 21ème de
Trinidad et Tobago, la 22ème des Bahamas, 26ème de Puerto Rico.
Ces résultats, comme d’habitude renvoient la question que font les
Antilles, ce qui sous-tend que font les Guadeloupéens, Martiniquais et
Guyanais ?
Cette année nos représentants étaient pourtant présents,
dans une grande impuissance ma foi : Darien Garfield (haies), Eloyse Lesueur
(longueur), Jessica Cerival (poids) et bien entendu les sprinters Ronald
Pognon, Eddy Delépine, David Alerte finaliste du 200m, Solène Désert et Johanna
Danois. La majorité d’entre eux s’entraîne en France sauf Johanna danois. Cette
jeune athlète guadeloupéenne éliminée en demi-finale dans un contexte difficile
(le mouvement social de la Guadeloupe) a montré plus que des dispositions.
Elle atteste que les talents peuvent travailler en
Guadeloupe, dès qu’ils sont placés dans de bonnes conditions, facilitées par
une dynamique municipale qui offre des installations performantes et laisse travailler
paisiblement un entraîneur : Ornélien Gombeau.
Ces dynamiques porteuses sont dans la lignée d’une
tradition athlétique guadeloupéenne perdue.
Les lendemains de Berlin semblent prometteurs.
Un plan Caraïbe pensé sans grande consultation locale nous
sera bientôt présenté comme la nouvelle panacée. Cette soudaine promptitude à
réagir m’interroge : est-il en mesure de répondre à l’ampleur du chantier dans
des îles où le loisir prime sur le travail ?
Cette brusque prise en considération des « antillais »
qui découvre – enfin - les vertus de s’entraîner sur place ne doit se résumer à
un plan de communication, une vaste récupération d’idées assemblées pêle-mêle,
sans vouloir traiter les réelles causes, prendre en compte l’action des hommes
de terrain.
Il est peu question de reconnaissances de compétences
locales, qui durant les 20 dernières années ont été savamment épuisées, peu
encouragées voire combattues.
Un grand nombre d’athlètes talentueux ont disparus. Ces
talents tués résultent d’un état d’esprit institué et de pratiques
destructrices qui ne s’avouent pas, mais qui sont bien actifs et bien
entretenus dans nos Régions où il faut couper toutes les têtes qui dépassent.
Tous ceux qui sont sur les terrains face aux jeunes sont
capables de dire les difficultés, les vexations qu’ils doivent surmonter pour
fidéliser les jeunes, leur donner le goût de l’effort, surtout les rendre performant, leur permettre de s’entraîner et de mener
leur scolarité de front, afin réussir sur les deux tableaux.
En effet, la réussite sportive pensée essentiellement par
un accès au haut niveau, sans prendre en compte la réussite scolaire,
universitaire, de l’emploi est un leurre et une histoire douloureuse de
laissés-pour-compte bien connue de nos sportifs.
Les stades se ferment délibérément.
La pratique de l’athlétisme qui attiraient les classes
populaires est tributaire des coûts exorbitants de pratiques qui pèsent sur les
clubs et les familles.
Les hommes impliqués dans une telle aventure seront-ils
réellement accompagnés et pris en considération au-delà de beaux
discours ?
Les collectivités, les organisateurs de grandes
compétitions qui invitent nos voisins de la Caraïbe savent les angoisses et le
prix à payer pour maintenir des grands évènements, pour recevoir Bolt, Merrit,
Philipps.
Ces manifestations prisées par la fédération
internationale sont systématiquement boycottées par l’élite nationale.
Il est aussi bon de rappeler que nos îles voisines –
contrairement à nous où l’athlétisme s’enseigne dès les petites classes - Cuba
et la Jamaïque sont dotées de moins d’installations performantes que la
Guadeloupe.
Penser le sport
uniquement en termes d’infrastructures au détriment de la formation de cadres
performants et de codes éthiques, la création d’un climat de confiance limite
les actions et les degrés d’engagements.
Le sport jamaïcain, cubain, trinidadien est pensé par des
hommes passionnés fortement impliqués dans leur société respective, par une haute idée politique qu’ils ont de
leur pays, un état d’esprit, un pragmatisme de terrain et une volonté de
réussir.
Pendant plus de 10 ans, les entraîneurs jamaïcains se sont
formés dans les plus grandes universités américaines, sont venu se mettre au
service de leurs populations et s’engagent corps et âme pour leurs athlètes.
Le syndrome de
Berlin
Après les jeux olympiques de Berlin de 1936, les exploits
de Jesse Owens ont conduit la Fédération Française d’athlétisme à s’intéresser
à l’Afrique en organisant avec un quotidien L’Auto. Cette entreprise prit le
nom de la « mission l’Auto », c’est-à-dire la recherche de la
« perle noire » pour renforcer les équipes de France. Deux ans après,
cette mission fut abandonnée après un grand échec, aucun athlète talentueux n’a
été détecté.
Le plan Caraïbe annoncé semble être le même réflexe de
nature épidermique, espérons que les issues soient plus favorables.
Cette professionnalisation qui nous est annoncée, sans
dire son nom, sans se décliner sera-t-elle au service de nos jeunes ?
Sera-t-elle en mesure de créer de nouveaux modèles
d’excellence et d’identification ?
Sera-t-elle au service de l’image de nos Régions ?
Harry P. Mephon
Sociologue, auteur de Corps
et Société en Guadeloupe. Sociologie des pratiques de compétitions. Presses
Universitaires de Rennes 2007
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