|
Approches transfrontalières : les croyances magiques et la chasse aux
sorcières, un transfert culturel

Résumé
La question de savoir dans quelle mesure la croyance de l’époque
moderne aux sorcières et à la magie est encrée comme représentation dans la
vision du monde de la société de cette époque imprègne la recherche la plus
récente sur la religion et les sorcières: d’une part est esquissé un contexte
sociétal qui place la pensée magique et religieuse toujours plus au centre des
cultures du savoir de l’époque moderne, d’autre part, de plus en plus de
positions critiques sur la pensée magique se font jour. L’origine, la
répartition et la diversité des formes de croyance ainsi que des modèles de
pensée nécessitent des recherches scientifiques plus précises.
Annonce
Colloque
internationale à l’Institut historique allemand de Paris, les 20 et 21 mai
2010, organisée par le Pr Gudrun Gersmann (DHI Paris), Jürgen Michael Schmidt
(université de Tübingen) et Katrin Moeller (université de Halle).
Le colloque
vise donc les formes de transfert culturel de la pensée magique, les courants
de réception, les réseaux régionaux et suprarégionaux et les phénomènes de
migrations et de transformations. La question du support de la pensée magique
constitue un second point central.
Le colloque se propose d’approfondir encore les importantes discussions quant
au contexte de l’origine de la croyance aux sorcières ou sur l’usage de
différentes pratiques magiques dans l’éventail de la culture populaire et la
culture de l’élite.
Le terme
générique de « sorcellerie » et l’idée d’une secte d’alliées du
diable qui auraient conclu un pacte avec le Mal, ourdi des sortilèges et fêté
leurs méfaits apostats dans des orgies débridées lors du sabbat n’ont pas
seulement nourri le stéréotype de la sorcière et le champ sémantique de la
recherche sur la sorcellerie.
L’atmosphère
d’angoisse, de violence et de crise des temps modernes, où la chasse aux
sorcières prenait parfois des proportions délirantes, est pratiquement devenue
un paradigme de l’époque depuis sa redécouverte dans les années soixante-dix et
quatre-vingt. Il semblerait presque que le Moyen Âge ait légué son aspect
obscurantiste à l’époque moderne ; ainsi, le XVIe siècle finissant et le XVIIe siècle
se sont mués en « l’une des époques les plus sombres de l’Histoire »
(Lyndal Roper). Aujourd’hui, les chercheurs (au-delà même de certaines branches
spécialisées de ce domaine) considèrent parfois la croyance aux sorcières comme
le reflet d’une société psychopathologique, caractérisée par la dépression et
les psychoses d’angoisse, et font de la croyance en la magie un référent
universel voire exclusif dans toutes les situations de la vie de l’époque.
Dans une
volonté de « réenchanter » le monde sont apparues, ces dernières
années, des approches transdisciplinaires qui se sont éloignées du paradigme
rationalisant de Max Weber pour souligner l’importance des systèmes de
référence magico-religieux jusqu’au début de l’époque moderne. À travers le
prisme du « linguistic turn » et de la théorie de la communication,
on range désormais les actes rituels, la communication symbolique et la
sémantique religieuse ou magique en général dans une sphère quasi-sacrée qui
offre un répertoire de valeurs fondamentales et dominantes caractérisant les
actes et comportements quotidiens de l’époque moderne. La croyance aux
sorcières, la magie coutumière et la piété populaire, la conception culturelle
et juridique de la norme et des symboles se mêlent ainsi en un syncrétisme irréductible
à une conception moderne de la piété chrétienne ou à un divorce clair entre des
niveaux de signification rationnel et surnaturel, nous livrant ainsi un aperçu
sur des univers culturels et sémantiques qui nous sont profondément étrangers.
Des travaux
récents sur les temps modernes avancent donc des hypothèses esquissant les
contours diffus d’interprétations et de comportements magico-religieux, qu’ils
décrivent comme des pratiques sociales quotidiennes sans pour autant proposer
un répertoire conceptuel et méthodologique abouti permettant de se livrer à des
descriptions et analyses scientifiques de ces visions du monde et pouvant
également se prêter à des recherches empiriques.
Du point de vue
de la recherche sur les sorcières et le folklore, qui se bat depuis plusieurs
décennies avec la question de la portée et de la réalité de la croyance aux
sorcières, de telles approches sont problématiques, car le sens social de la
chasse aux sorcières, qui criminalisait systématiquement toute forme de magie,
la taxant d’hérésie et la réprimant sévèrement, est quasiment renversé. Pour
schématiser, on pourrait affirmer que la recherche moderniste perçoit de moins
en moins les sorcières comme des « terroristes des temps modernes »
et de plus en plus comme les pom-pom-girls d’un large « mouvement
populaire ». Presque inévitablement, l’intrusion de la magie dans la
recherche moderniste met les spécialistes des sorcières au défi d’engager un
débat fructueux, car ils sont en mesure d’apporter à la construction d’un nouveau
paradigme des arguments de poids permettant non seulement d’éclairer les
différentes facettes de cette théorie, mais aussi de mieux en cerner les
limites.
Au vu de cette
gageure intellectuelle, il est permis de se demander si le concept de
sorcellerie, relativement figé par la recherche, est à même de rendre compte
des multiples modèles d’interprétation du crime de sorcellerie ou de magie. Il
importe donc de repenser l’objet de la recherche sur les sorcières. Dans un
premier temps, il serait souhaitable de faire le point sur les différents
termes interrégionaux utilisés pour étiqueter la magie ou la croyance aux
sorcières et sur leur emprise, puis de voir si ces désignations, en apparence
proches, ne cachent pas des conceptions différentes selon les époques, les
régions, les religions, les sociétés et les individus. En outre, il convient de
proposer d’autres concepts et tentatives d’interprétation.
Ce sujet n’est
pas inédit ; au sein de la recherche sur le folklore et les sorcières, il
a fait l’objet de débats acharnés pendant les années quatre-vingt-dix selon que
l’on rangeait les idées magiques dans la culture du peuple ou celle des élites.
Aujourd’hui, même s’il ne s’agit plus depuis longtemps de célébrer des mythes
romancés ou folklorisants, des processus d’acculturation linéaires ou des
ébauches sociales figées, les travaux de recherche sur les mentalités magiques
continuent à se concentrer sur les instigateurs, les acteurs et la portée de la
magie, la croyance aux sorcières et la tolérance de leur persécution ainsi que
la mise en contexte de ces éléments. Ces dernières années, la recherche sur les
sorcières a avancé de multiples arguments ébranlant la théorie de la chasse
systématique venue "d’en bas" et relativisant la croyance populaire à
la magie.
L’objet de
cette conférence est donc de s’interroger sur les sémantiques et sur la
puissance de la croyance aux sorcières et à la magie, et d’oser adopter
systématiquement des approches transfrontalières largement expérimentales et
pluridisciplinaires. Nous souhaitons ouvrir le débat sur deux problématiques
étroitement liées :
1. Les
frontières spatiales et leur franchissement : que peut-on mettre en évidence
des formes individuelles, locales, régionales, « nationales » ou
transnationales des croyances aux sorcières et à la magie et de leurs systèmes
de référence ?
Nous
accorderons une attention particulière aux transferts, autrement dit aux
courants de réception, translations culturelles, interrelations et phénomènes
migratoires régionaux et suprarégionaux contribuant à éclairer les éléments
statiques et dynamiques de la croyance à la magie. La recherche récente sur les
espaces nous invite et nous incite à déceler des connexions et à mettre en
évidence des points de convergence ou de divergence. En outre se pose la
question de savoir quels facteurs géographiques ont influencé, modifié ou
marginalisé la croyance aux sorcières et à la magie. Pensons par exemple à la
dichotomie entre la ville et la campagne, à la pluralité ethnique ou aux
frontières linguistiques et politiques. Face à la relative indigence de la
recherche, on peut attribuer un rôle essentiel à la remise en cause de
conceptions confessionnelles de la magie et de la sorcellerie que les discours
d’érudits ont généralement avancées sans documenter suffisamment les pratiques
magiques, la tolérance religieuse ou les formes spécifiques de la croyance aux
sorcières. Globalement, il s’agit d’esquisser les contours d’un ou précisément
de plusieurs discours locaux, régionaux ou interculturels sur la magie et les
sorcières avec leurs variantes. La question de la localisation sociale des
inventions, interprétations, jugements de valeur et celle des transferts nous
amènent au point suivant.
2. Les
frontières intrasociales et leur franchissement : sous cette thématique
(en nous appuyant sur la conférence d’Aix-la-Chapelle de 2009 sur l’époque
moderne), nous invitons les chercheurs à se pencher à nouveau sur la
bipartition entre profanes et initiés.
Cette théorie
dichotomique est-elle encore viable en l’état ? Sinon, à quelles nuances
recourir pour différencier les acteurs, couches sociales et systèmes de
croyance ? Ce défi se pose notamment dans l’ébauche d’une théorie
intégrant la tension entre la croyance et le scepticisme dans toutes leurs
interactions, évolutions potentielles et nuances, sans pour autant réduire
hâtivement la recherche à la découverte d’une société soit
« magico-étrange », soit « éclairée ». Dans ce contexte, il
importera de débattre de la construction de la croyance populaire aux
sorcières. Dans quelle mesure les concepts démoniaques, par exemple, ont-ils
influencé une croyance aux sorcières dont on présentera les nuances, du peuple
aux élites ? La réponse à cette question nous livre une clé essentielle
pour établir une théorie fondée sur les acteurs.
Vous pouvez
envoyer vos propositions de contribution en précisant le titre et en
fournissant une courte présentation de la communication (une page environ)
ainsi que votre curriculum universitaire à l'adresse suivante (de préférence
par courrier électronique) jusqu’au 15 septembre 2009.
Dr. Katrin Moeller
Institut für Geschichte
Martin-Luther-Universität Halle-Wittenberg
Hoher Weg 4
06120 Halle
Allemagne
Tél. :
++49 345 55 24 286
Fax : ++49
345 55 27 287 Marie Pellen
|
|