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Banque mondiale : racisme sous les lambris
Un
rapport indépendant accuse l’institution financière de discrimination à
l’encontre de certains de ses salariés. Surtout en matière de recrutement et de
promotion.
Le racisme est,
hélas, la chose du monde la mieux partagée. Même la Banque mondiale – dont
le rôle, faut-il le rappeler, est de lutter contre la pauvreté et les
inégalités – n’est pas épargnée. C’est ce que démontre un rapport de 53
pages* rendu public le 9 juin par un organisme américain indépendant, le
Government Accountability Project (GAP).
Il s’agit d’une
recension argumentée, avec des exemples précis des pratiques discriminatoires
dont sont victimes, depuis plusieurs années, les salariés « noirs et
asiatiques » (autrement dit, les Africains subsahariens, les
Afro-Américains, les Afro-Canadiens et les Caribéens) en matière de recrutement
et de promotion, mais aussi concernant les décisions du tribunal administratif
de l’institution.
Plus d’un mois
après, les dirigeants de la Banque n’ont toujours pas réagi. Faut-il en déduire
que, comme le dit le proverbe, « qui ne dit mot consent » ? Nous
avons interrogé plusieurs cadres subsahariens. « L’information diffusée
par le GAP est parfaitement exacte », nous a confirmé un directeur
congolais, qui, comme ses collègues, a exigé de garder l’anonymat. Peur
d’éventuelles représailles ? Sans nul doute. S’il faut en croire le GAP, le
sort réservé par le tribunal administratif à plusieurs plaintes émanant
d’employés « noirs et asiatiques » donne en effet à réfléchir.
Elle se nomme
Vernetta M. Hitch et est afro-américaine. Depuis vingt ans, elle
travaillait pour la Banque mondiale. Avec des contrats temporaires. À 57 ans, l’occasion
d’un recrutement définitif se présente. Elle pose sa candidature, convaincue
qu’avec son expérience, elle a de bonnes chances d’être retenue. Mais l’un des
quatre membres du jury met son veto : il « ne la sent pas ». Vernetta
dépose plainte auprès du tribunal administratif. Pour discrimination en raison
de la race, de l’âge et du sexe.
PAS DE
PREUVES
Le
4 novembre 2005, le tribunal déboute la plaignante de l’accusation de
racisme, estimant qu’elle n’a pas apporté de preuves suffisantes que le jury a
fondé sa décision sur d’autres critères que la compétence. En revanche, il lui
accorde une indemnité non négligeable – douze mois de salaire – en
raison d’irrégularités constatées dans la procédure de sélection.
Titulaire d’un
PhD de finance bancaire obtenu à l’université de New York, l’Afro-Canadien
Pierre Yourougou (54 ans) a pour sa part été écarté du département où il
travaillait – et où il faisait, selon la direction de la Banque, double
emploi – et muté au département Afrique. Le 24 mai 2007, bien
qu’ayant démontré qu’il avait été remplacé par une nouvelle recrue, il a été
débouté. Le tribunal a estimé que la Banque n’avait pas abusé de son pouvoir
discrétionnaire d’affectation du personnel en fonction de ses besoins. Et que,
là encore, le plaignant n’avait pas apporté la preuve irréfutable que sa
mutation était fondée sur la race. À la Banque mondiale, c’est en effet à
celui-ci qu’incombe la charge de la preuve, alors que dans d’autres
juridictions (américaines et européennes notamment), c’est l’inverse.
Pour un
Afro-Américain – ne parlons pas d’un Subsaharien ! –, mieux vaut
s’abstenir de critiquer ce genre de pratiques. Marie-Thérèse Riddell s’y était
aventurée. Lors d’un forum, elle avait dénoncé « la sous-représentation
des Noirs dans le staff de la Banque ». Depuis, sa carrière est brisée,
toute perspective de promotion envolée. Comme d’habitude, sa plainte devant le
tribunal n’a pas abouti, « faute de preuves ».
Dernier
exemple, celui du Camerounais Bernard Berka Njovens, qui travaillait au
Department of Institutional Integrity (plus connu sous le sigle
« INT »), qui est chargé d’enquêter sur les allégations de fraude et
de corruption. Un jour, Njovens est muté. Motif, une fois encore, « double
emploi ». Son supérieur hiérarchique jure que cette mutation n’a rien à
voir avec sa race. Le tribunal lui donne raison, mais constate que le plaignant
n’a pas bénéficié des promotions auxquelles il était en droit d’espérer. Le
20 mai 2003, il lui accorde une indemnité représentant six mois de
salaires et 10 000 dollars de dommages et intérêts. Deux mois plus tard,
l’infortuné fonctionnaire trouve la mort dans un accident de la circulation,
sur le pont Roosevelt à Washington. Il avait 41 ans.
Selon le GAP,
les Noirs, d’où qu’ils viennent, sont souvent relégués au département Afrique
subsaharienne, où ils représentent 24 % des membres du staff, alors que,
dans l’ensemble de l’institution, le pourcentage ne dépasse pas 8,1 %. La
Banque peine à atteindre l’objectif de 10 % qu’elle s’est elle-même fixé,
en 1998, à l’issue de plusieurs enquêtes sur la discrimination interne.
Le premier
rapport à ce sujet remonte à 1979, mais il a fallu attendre 1992 pour qu’une
association regroupant les membres du staff africain évoque les mauvais
procédés dont ces derniers estimaient être les victimes. James D. Wolfensohn,
le président de la Banque (à l’époque), avait fini par admettre la nécessité de
diligenter une enquête indépendante, qui, en 1996, sera confiée au cabinet
Dewey Ballantine. Malheureusement, le rapport de ce dernier est, à ce jour,
resté confidentiel.
Seule mesure
concrète, la création, en 1998, du Team for Racial Equality. Son programme ?
« Tolérance zéro » en matière de discriminations et diversification
du recrutement. Il faut dire qu’à l’époque les Noirs ne représentaient que
4 % du staff professionnel. Soit 50 salariés (43 Subsahariens, 5 Caribéens
et 2 Américains) sur un total de 1 250. Pour accélérer le mouvement, un Office
of Diversity a été mis en place au sein du département des ressources
humaines.
RÉFORME
JUDICIAIRE
Pourtant, plus
encore que l’augmentation du nombre des Noirs (et des Asiatiques) au sein des
instances dirigeantes, le GAP préconise une réforme de l’appareil judiciaire de
la Banque, afin de permettre aux plaignants de mieux défendre leurs droits et
d’obliger la direction à répondre à d’éventuelles accusations de racisme.
Paul Wolfowitz,
le successeur de Wolfensohn, n’ayant, de ce point de vue, strictement rien
fait, tous les espoirs reposent désormais sur les épaules de Robert
B. Zoellick, le onzième président de l’institution depuis sa création lors
de la conférence de Bretton Woods, en juillet 1944.
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Racial Discrimination at the World Bank. Pour accéder à ce rapport en
anglais, connectez-vous au site du GAP : http://whistleblower.org/doc/2009/RDWB.pdf
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