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En
Inde, le spectre de "guerres de l'eau" se profile
En
Inde, les nappes phréatiques s'épuisent, mettant en péril les ressources en eau
du pays. Un article paru jeudi 13 août dans la revue scientifique Nature
établit qu'en six ans, de 2002 à 2008, les réserves d'eau souterraine de trois
régions du nord de l'Inde, l'Haryana, le Pendjab et le Rajasthan, ont diminué
de 109 milliards de mètres cubes, soit le dixième des réserves annuelles du
pays.
L'Inde est
prise au piège entre une consommation qui ne cesse d'augmenter et des réserves
qui baissent. L'eau souterraine est gratuite et abondante, même en temps de
sécheresse. Depuis quarante ans, les agriculteurs se sont donc tournés vers
l'exploitation des nappes phréatiques, sans se donner la peine de demander des
autorisations. En l'absence de législation et de contrôle des autorités, 19
millions de puits ont été forés.
Cette eau
souterraine, qui constitue 38,5 % des ressources disponibles, est pourtant
précieuse. S'il suffit de seulement quelques minutes pour extraire l'eau des
profondeurs, il faut des années pour reconstituer une nappe phréatique. Dans
son rapport intitulé "Propriété et gestion des nappes phréatiques",
le commissariat au plan indien met en garde contre leur surexploitation : entre
1995 et 2004, "la proportion de districts surexploités est passée de 4
% à 15 %, faisant de la surexploitation des nappes phréatiques un objet de
préoccupation". Dans les régions arides ou semi-arides comme le
Gujarat, le Tamil Nadu ou le Rajasthan, plus de la moitié des districts sont
classés comme étant dans une situation critique ou semi-critique ou comme
surexploités.
Cette pénurie
conduit les agriculteurs à creuser des puits de plus en plus profonds. Mais
tous n'ont pas les moyens de s'équiper de pompes à eau suffisamment puissantes.
Dans un article paru mardi 11 août dans les Lettres de la recherche
environnementale (ERL), Tushaar Shah montre que ces pompes à eau,
qui fonctionnent avec des générateurs alimentés au gazole ou au kérosène, sont
responsables de 4 % à 6 % des gaz à effet de serre émis par l'Inde, le
quatrième pollueur de la planète. Or le réchauffement climatique réduit les
chances de renouvellement des nappes phréatiques.
En 2001, le
Groupe intergouvernemental d'experts sur l'évolution du climat (GIEC) a montré
qu'une augmentation des températures se traduirait par de plus fortes
précipitations, sur une moindre durée. Ce changement pourrait ralentir le
rythme de réapprovisionnement des réserves d'eau souterraines. Enfin la montée
du niveau de l'océan provoque la salinisation des nappes phréatiques côtières,
les rendant impropres à la consommation. La contamination chimique des nappes
phréatiques, à l'arsenic ou au fluor, est en outre déjà à l'oeuvre dans
certains Etats, comme l'Andhra Pradesh ou le Bengale-Occidental.
Les nappes
phréatiques servent à irriguer des cultures à haut rendement, où sont aussi
utilisés des pesticides et des engrais. Or "les systèmes d'irrigation
souterrains sont particulièrement vulnérables à la contamination chimique. Une
fois contaminés il est très difficile, voire impossible de les
décontaminer", lit-on dans un des articles publiés dans ERL.
DES
TENSIONS
La pénurie
d'eau suscite déjà des tensions en périphérie des grandes agglomérations. "La
guerre de l'eau a commencé", va même jusqu'à affirmer Sunita Narain,
rédactrice en chef de la revue environnementale Down to Earth. "Aux
alentours de New-Delhi, les citadins utilisent les ressources en eau des
paysans. Et les paysans ont à leur tour recours aux maigres ressources en
électricité des citadins pour pomper l'eau dans des puits profonds",
explique Sunita Narain. En 2005, cinq paysans ont été tués au cours de
manifestations, dans le Rajasthan, pour protester contre l'acheminement de
l'eau du barrage de Bisalpur vers la ville de Jaipur.
Le gouvernement
expérimente la possibilité de recharger artificiellement les nappes phréatiques
et commence à peine à contrôler les creusements de puits. Restreindre l'accès à
l'eau dans les régions agricoles s'avère difficile à contrôler et risqué
politiquement. Le gouvernement central préfère donc étendre le réseau
d'irrigation en surface. "Depuis 1990, les gouvernements du centre et
des régions ont investi plus de 20 milliards de dollars dans la construction et
la réhabilitation de systèmes d'irrigation par canaux, alors que la surface
alimentée par cette irrigation a baissé de 3 millions d'hectares",
écrit Tushaar Shah.
Le temps presse
pour éviter la surexploitation des nappes phréatiques. Alors que l'agriculture
consomme 85 % de l'eau douce du pays, la situation pourrait s'aggraver avec
l'industrialisation et l'urbanisation de l'Inde. Le commissariat au plan indien
prévoit qu'à ce rythme, l'Inde souffrira en 2050 d'un déficit de 320 milliards
de mètres cubes d'eau par an.
Julien Bouissou
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