A Rio,
la police assiège
les favelas de la drogue
Depuis
trois mois, le
quartier de l’Alemão est le théâtre de combats
entre les forces de l’ordre et
les trafiquants.

Fusil
pointé sur Nova
Brasília, une favela de Rio, le policier de la Force nationale
de sécurité
(FNS) est en état d’alerte. Pas de caïds en vue, juste des
gens qui font leur
marché dans la rue principale du quartier. Mais la tension est
vive.
Nova
Brasília est l’un des douze bidonvilles de l’Alemão, 170
000 habitants
estimés. Et, depuis le 2 mai, l’Alemão est
encerclé par les forces de
l’ordre. Objectif : asphyxier le trafic de drogue. La FNS, troupe
d’élite du
gouvernement fédéral, bloque les voies d’accès aux
bidonvilles, pour empêcher
l’entrée et la sortie de stupéfiants, tandis que la
police locale - qui n’est
pas déployée dans les favelas - y mène des
incursions.
Selon
les autorités,
l’Alemão, un écheveau de masures et de venelles qui
couvre plusieurs collines
au nord de Rio, est le principal dépôt d’armes et de
drogue de la ville. C’est
le fief du Commando rouge (CV, en portugais), puissant gang de
trafiquants de
drogue, dont les initiales recouvrent les murs. Le CV, qui
contrôle d’autres
favelas, aurait ici 300 hommes et 150 fusils automatiques.En
juin,
la police a même saisi des armes antiaériennes. «Forteresses».
Libération
est entré dans quatre des favelas du complexe
grâce à l’ONG
AfroReggae, respectée des deux camps et qui aide les jeunes
à échapper au
narcotrafic, en leur apprenant une profession artistique. Pour mettre
en
confiance les habitants, nous nous sommes abstenus de leur demander de
décliner
leur identité.
A
l’Alemão, les impacts de balle n’épargnent ni les
commerces,
ni les maisons, ni même les églises. Depuis des
années, «la guerre»,
comme on dit ici, oppose cycliquement forces de l’ordre et trafiquants
de
drogue, faisant son lot de victimes parmi les civils et poussant au
départ
usines et habitants des alentours. Cette nouvelle offensive est
cependant regardée
comme la plus déterminée jamais lancée contre les
puissants caïds de Rio.
Fin
juillet, sitôt achevés les Jeux panaméricains, la
police l’a étendue à quatre
autres favelas. En poste depuis janvier, le gouverneur de l’Etat de
Rio, Sergio
Cabral (centre), un allié du président Lula, veut
reprendre le contrôle des
bidonvilles dominés par des gangs de narcotrafiquants, profitant
du vide laissé
par l’Etat. Cabral mise également sur l’urbanisation de ces
poches de pauvreté,
pour y faciliter l’entrée des services publics et de la police. «Dans
leur
état actuel, ce sont des forteresses pour les bandits»,
dit-il.
Récemment,
Lula a mis à la disposition du gouverrneur 615 millions
d’euros
pour urbaniser l’Alemão et d’autres bidonvilles. Selon une
enquête, 87 % des
habitants approuvent la confrontation armée dans les favelas. Un
soutien qui
s’explique par les indices élevés de criminalité
à Rio. Mais sur place, on est
moins enthousiaste. «Ce ne sont pas les trafiquants, mais
les civils qui
souffrent de l’offensive, soupire Edmar Lopes, président de
l’association
des habitants de Nova Brasília. La police commet beaucoup
d’abus.» L’offensive
contre l’Alemão a déjà fait 44 morts et
74 blessés. Dix-neuf d’entre
eux, dont des mineurs, ont été tués dans la seule
journée du 27 juin, lors
d’une opération d’une ampleur inédite, qui a
mobilisé 1 350 policiers.
Tous des délinquants, morts dans des affrontements avec la
police, assure
l’Etat de Rio. Mais la population et les associations de défense
des droits de
l’homme accusent les policiers d’avoir pratiqué des
exécutions sommaires .
Un
rapport d’experts, établi à la demande de l’ordre des
avocats, confirme que des
victimes étaient assises ou agenouillées lorsqu’elles ont
été prises pour cible
. Leurs familles, traumatisées, ont quitté les lieux. «Bandits».
Malgré ces abus, Lula a défendu le raid, raillant ceux «qui
croient qu’on
peut affronter les bandits avec des pétales de roses».
«On voit bien qu’il ne
vit pas ici !» s’insurge une dame. «Les policiers
ont renversé mon
étal et m’ont écrasé la main quand j’ai
tenté de ramasser la marchandise,
explose un épicier. Ils ne font pas la différence
entre les gens honnêtes
et les autres. Pour eux, nous sommes tous des bandits du seul fait
qu’on habite
la favela. Or, si on vit ici, c’est juste parce qu’on n’a pas les
moyens
d’aller ailleurs.»
La
police est également accusée d’avoir envahi des
maisons sans mandat et d’avoir fait main basse sur de la nourriture,
des effets
personnels et même de l’argent. «Nous la redoutons
davantage que les
trafiquants de drogue», gronde la dame, résumant le
sentiment général. «Au
moins, ces derniers ne nous maltraitent pas.» «Enfin, tant
qu’on ne se mêle pas
de leurs affaires…», nuance le patron d’une pizzeria. «Balles
perdues». Selon les autorités de Rio, les
caïds torturent et
tuent les habitants soupçonnés de collaborer avec la
police. Des accusations
impossibles à vérifier car, ici, c’est la loi du silence.
«Les trafiquants
font des choses barbares», souffle un homme. Jorge, qui
travaille pour une
ONG, déplore que tant de jeunes veuillent rejoindre les gangs,
même s’ils
savent qu’ils seront tués, généralement avant
35 ans. «Ils ont peu
d’opportunités et ils voient que les caïds ont des baskets
ou autre chose
qu’eux-mêmes ne peuvent pas se payer. Alors, ils cèdent.
Il faudrait des
politiques publiques pour les aider à résister.»
Plus loin, un cuisinier
assène : «Il ne faut pas déloger les
trafiquants, car beaucoup d’habitants
dépendent d’eux. Ils offrent nourriture et médicaments
aux plus nécessiteux. Le
gouvernement, lui, ne donnera rien.» Pour le patron de la
pizzeria, un tel
avis est minoritaire. «La plupart des habitants veulent se
débarrasser des
caïds, mais ont peur de l’avouer. Ils craignent que leurs fils les
rejoignent,
ils sont fatigués des balles perdues. Nous voulons que la police
fasse son
travail, mais sans nous humilier ni nous agresser.» La vente de
drogue aurait
cependant baissé, la clientèle n’osant plus venir
à cause de la violence. Du
moins tant que le complexe est encerclé. «La police
pénètre le plus souvent
sans mandat d’arrêt dans les favelas car elle enquête
peu», observe de son côté
le chercheur Ignacio Cano. «Si elle enquêtait davantage,
elle identifierait et
arrêterait les trafiquants sans avoir à lancer une
opération de guerre contre
la favela. Il faudrait également lutter contre la corruption,
dans la justice
et la police, qui alimente le narcotrafic. Des juges vendent des
sentences. Et
des policiers passent des accords avec les caïds pour fermer les
yeux sur leurs
activités dans les favelas.»