Frédéric,
un « obstacle » pour la
RATP ?
Photo : Evariste Zephyrin
Le 11
juillet dernier, l’Humanité a révélé
« l’affaire Frédéric Dumes- nil »,
qui n’en est encore qu’à ses
débuts. Frédéric, un père de famille
guadeloupéen de vingt-huit ans, s’est fait
renverser par un bus de la RATP à Saint-Denis le 6 juillet au
soir. Ses
blessures sont extrêmement graves : la jambe droite a
été littéralement
broyée par une roue. Ses soins nécessitent quarante-cinq
jours d’ITT
(incapacité totale de travail). Surtout, le jeune homme accuse
le machiniste de
l’avoir volontairement percuté en faisant un écart, puis
d’avoir pris la fuite.
Depuis, il ne comprend pas l’atonie de la RATP et dénonce
l’attitude de la
justice.
Le
jour du drame, les policiers de Saint-Denis,
intervenus en nombre et très rapidement, semblent s’être
contentés de disperser
la foule. Seuls les amis de Frédéric ont eu la
présence d’esprit, lorsque les
secours ont fini par évacuer la victime, de proposer leur
témoignage pour faire
avancer l’enquête. Mais ils n’ont pas vu l’accident. Ils ne
peuvent que
raconter comment ils ont empêché leur ami de se vider de
son sang, malgré les
policiers qui voulaient les en empêcher. Pour le reste, ils sont
certains de
n’avoir vu aucun agent demander l’identité des personnes
présentes.
Et
l’enquête s’annonce d’autant plus mal que dans
un premier temps le commissariat de Saint-Denis n’envoie personne
enregistrer
la déposition de la victime. C’est seulement une semaine
après les faits que
Frédéric reçoit la visite des policiers.
Entre-temps, lui et ses proches ont
été, assurent-ils, copieusement insultés par les
fonctionnaires au téléphone.
L’information
serait passée presque inaperçue, si
la communauté antillaise ne s’était pas mobilisée
pour obtenir justice. Un
premier site Internet publie une interview vidéo de
Frédéric Dumesnil et, petit
à petit, c’est l’escalade :
« l’affaire » est reprise par une
bonne vingtaine de sites et autres blogs. Le 7 août,
Libération y consacre un
article, recyclé depuis par les radios et
télévisions.
Accusé
de ne pas avoir été averti par les
policiers, le parquet de Bobigny a opposé un démenti
hier, assurant qu’une
enquête a bien été ouverte « le 6
juillet » afin de « déterminer
les conditions dans lesquelles le jeune homme (avait) été
blessé ». Selon
le parquet, en revanche, « le délit de fuite du
chauffeur de bus n’est pas
caractérisé » en l’état actuel de la
procédure. Des « témoins de part
et d’autre » ont été entendus et
« les bandes vidéo du bus ont été
saisies ».
À
la RATP, on ne communique pas sur la question.
Mais selon le rapport journalier rédigé le jour de
l’accident, la version
diffère de celle de jeune homme. « Un
différend a opposé trois piétons et
le machiniste de la voiture. Devant l’important regroupement de jeunes
hostiles
devant l’autobus, notre agent est reparti, poursuivi par plusieurs
jeunes. Une
roue a écrasé le pied d’un des
protagonistes. » Le chauffeur de la ligne
170 a porté plainte contre les « violences
volontaires » qu’il aurait
subies. Mais curieusement, pas contre Frédéric, qui est
pourtant présenté ici
comme « l’un des protagonistes ».
Las,
les personnels de la RATP peinent à croire
la version de Frédéric Dumesnil. « Aucun
machiniste n’utiliserait son
véhicule comme une arme ! » s’indigne un
responsable syndical de la
RATP en Seine-Saint-Denis. Panique ? Maladresse ?
Inattention ?
Tout le monde attend les conclusions de l’enquête. Les agents, et
en particulier
les autres chauffeurs de la ligne 170, soulignent surtout la pression
à
laquelle ils doivent faire face au quotidien. Et regrettent des mesures
de
sécurité insuffisantes à bord des bus. En 2006,
suite aux violences urbaines,
la direction a fait circuler une note de service,
dénoncée par la CGT bus, sur
la conduite à tenir en cas en cas d’émeute. Consciente du
climat dans lequel
évoluent certains de ses véhicules, la RATP invite, en
effet, les machinistes
« encerclés » à s’éloigner
au plus vite, « quitte à ne pas
marquer l’arrêt à une station ». Vient ensuite
une consigne
troublante : en cas de danger immédiat, les machinistes
sont autorisés à
« renverser tout obstacle » sur la voie de leur
véhicule. Frédéric
aurait-il été considéré comme un
obstacle ?