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JEANNE FAVRET-SAADA, ETHNOLOGUE À L'ECOLE PRATIQUE DES HAUTES ETUDES

"Ne s'improvise pas désorceleur qui veut"

 diable

Les autorités sanitaires sont confrontées à des accès de symptômes collectifs, dont certains ne semblent pas avoir d'origine organique connue. Quelle interprétation peut-on faire de ce phénomène ?

Il s'agit de symptômes dits somatiques, qui touchent le corps, et un médecin, comme il est normal, est requis. Il hospitalise, fait pratiquer les examens nécessaires, et ne trouve rien, ou rien de suffisant. Les analyses des locaux n'indiquent rien de bien grave. Mais les "malades", eux, se sont sentis "intoxiqués", et n'aiment pas du tout qu'on leur dise, tout bonnement, que ce n'était rien.

Donc, ce n'était pas rien. Mais c'était quoi ? Le premier cas de l'"épidémie" noue ensemble plusieurs ordres : la conviction que l'environnement est dangereux, mortifère (l'air, les peintures, le sous-sol, l'eau...) ; une relation calamiteuse à des locaux dans lesquels les "malades" sont souvent contraints de se tenir ; des problèmes insolubles dans les rapports sociaux au travail...

Vient ensuite l'"épidémie"...

Les cas suivants sont, bien sûr, le produit d'une contagion, mais on aurait tort de la dire seulement "psychique" ce qui veut dire, en termes de biomédecine, soit non somatique soit renvoyant à une "maladie" psychique comme l'hystérie. Or il s'agit de gens qui communiquent, avec ou sans paroles (avec le regard et le toucher) ; et de gens qui ont un ensemble de convictions et d'expériences partagées. De convictions : l'environnement tue. D'expériences : ces locaux sont étouffants, les rapports dans l'entreprise sont pénibles.

Ce genre de phénomène exigerait un abord moins étroit de l'être humain (qui n'est pas un empilement de somatique, de psychique et de social) et de ses malaises ; ainsi qu'une conception plus large de la communication.

Quelles différences dresseriez-vous par rapport aux mécanismes de la sorcellerie du bocage mayennais que vous décriviez dans "Les Mots, la mort, les sorts" ?

La sorcellerie bocaine est un système symbolique qui attribue comme cause à vos malheurs un ensorcellement parce qu'il a les moyens de vous en sortir par un désorcèlement. Au contraire, les gens atteints de "syndromes psychogènes" essaient d'attribuer leurs malaises à l'environnement, c'est aussi une tentative de symbolisation, mais qui rate. Car les spécialistes requis (médecins, agents de surveillance des bâtiments) se bornent à répondre que ce n'est pas cela.

D'un point de vue pragmatique, quels enseignements en tirer pour les autorités ?

D'abord, ne s'improvise pas désorceleur qui veut. Ensuite l'administration ne doit surtout pas mentir. Mais rien ne lui interdit de communiquer humainement avec les "malades". Cela exclut qu'on soit leur pédagogue, surtout si tout ce qu'on a à leur apprendre, c'est qu'ils souffrent en réalité d'un "syndrome psychogène". Si déjà l'Institut de veille sanitaire se fatiguait à trouver une appellation moins impropre, il pourrait envisager de communiquer avec des humains ordinaires.

Pourquoi les "malades" utilisent-ils le langage du corps, les symptômes, pour exprimer leur malaise ?

En l'absence d'enquêtes ethnographiques sérieuses, je ne peux vous faire qu'une réponse de principe : le registre de la "maladie" paraît être le plus apte à mobiliser les autorités. Un bon gros symptôme d'intoxication mobilise en moins d'une heure les pompiers, la police, l'hôpital, la mairie, la préfecture... Tandis qu'une plainte purement verbale ne fait bouger personne.

Le syndrome psychogène est-il lié à une conscience environnementale aiguë ?

Certainement. Il y a un gouffre entre, d'une part, les informations catastrophiques sur l'état de la planète ou la multiplication récente des cas d'allergies, d'asthme ou de cancers et, d'autre part, la placidité du corps médical et des autorités sanitaires. Comment les gens n'en seraient-ils pas angoissés ?

 

Propos recueillis par Hervé Morin

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