Mesdames et Messieurs,
Permettez-moi de remercier
d'abord le gouvernement et le peuple sénégalais de leur
accueil si chaleureux.
Permettez-moi de remercier l'université de Dakar qui me permet
pour la première
fois de m'adresser à l'élite de la jeunesse africaine en
tant que président de
la République française.
Je suis venu vous parler
avec la franchise et la sincérité que l'on doit à
des amis que l'on aime et que
l'on respecte. J'aime l'Afrique, je respecte et j'aime les Africains.
Entre le Sénégal et la
France, l'histoire a tissé les liens d'une amitié que nul
ne peut défaire.
Cette amitié est forte et sincère. C'est pour cela que
j'ai souhaité adresser,
de Dakar, le salut fraternel de la France à l'Afrique tout
entière.
Je veux, ce soir,
m'adresser à tous les Africains qui sont si différents
les uns des autres, qui
n'ont pas la même langue, qui n'ont pas la même religion,
qui n'ont pas les
mêmes coutumes, qui n'ont pas la même culture, qui n'ont
pas la même histoire
et qui pourtant se reconnaissent les uns les autres comme des
Africains. Là
réside le premier mystère de l'Afrique.
Oui, je veux m'adresser à
tous les habitants de ce continent meurtri, et, en particulier, aux
jeunes, à
vous qui vous êtes tant battus les uns contre les autres et
souvent tant haïs,
qui parfois vous combattez et vous haïssez encore mais qui
pourtant vous
reconnaissez comme frères, frères dans la souffrance,
frères dans
l'humiliation, frères dans la révolte, frères dans
l'espérance, frères dans le
sentiment que vous éprouvez d'une destinée commune,
frères à travers cette foi
mystérieuse qui vous rattache à la terre africaine, foi
qui se transmet de
génération en génération et que l'exil
lui-même ne peut effacer.
Je ne suis pas venu,
jeunes d'Afrique, pour pleurer avec vous sur les malheurs de l'Afrique.
Car
l'Afrique n'a pas besoin de mes pleurs.
Je ne suis pas venu, jeunes
d'Afrique, pour m'apitoyer sur votre sort parce que votre sort est
d'abord
entre vos mains. Que feriez-vous, fière jeunesse africaine de ma
pitié ?
Je ne suis pas venu
effacer le passé car le passé ne s'efface pas.
Je ne suis pas venu nier
les fautes ni les crimes car il y a eu des fautes et il y a eu des
crimes.
Il y a eu la traite
négrière, il y a eu l'esclavage, les hommes, les femmes,
les enfants achetés et
vendus comme des marchandises. Et ce crime ne fut pas seulement un
crime contre
les Africains, ce fut un crime contre l'homme, ce fut un crime contre
l'humanité tout entière.
Et l'homme noir qui
éternellement "entend de la cale monter les malédictions
enchaînées, les
hoquettements des mourants, le bruit de l'un d'entre eux qu'on jette
à la
mer". Cet homme noir qui ne peut s'empêcher de se
répéter sans fin
"Et ce pays cria pendant des siècles que nous sommes des
bêtes
brutes". Cet homme noir, je veux le dire ici à Dakar, a le
visage de tous
les hommes du monde.
Cette souffrance de
l'homme noir, je ne parle pas de l'homme au sens du sexe, je parle de
l'homme
au sens de l'être humain et bien sûr de la femme et de
l'homme dans son
acceptation générale. Cette souffrance de l'homme noir,
c'est la souffrance de
tous les hommes. Cette blessure ouverte dans l'âme de l'homme
noir est une
blessure ouverte dans l'âme de tous les hommes.
Mais nul ne peut demander
aux générations d'aujourd'hui d'expier ce crime
perpétré par les générations
passées. Nul ne peut demander aux fils de se repentir des fautes
de leurs pères.
Jeunes d'Afrique, je ne
suis pas venu vous parler de repentance. Je suis venu vous dire que je
ressens
la traite et l'esclavage comme des crimes envers l'humanité. Je
suis venu vous
dire que votre déchirure et votre souffrance sont les
nôtres et sont donc les
miennes.
Je suis venu vous proposer
de regarder ensemble, Africains et Français, au-delà de
cette déchirure et
au-delà de cette souffrance.
Je suis venu vous
proposer, jeunes d'Afrique, non d'oublier cette déchirure et
cette souffrance
qui ne peuvent pas être oubliées, mais de les
dépasser.
Je suis venu vous
proposer, jeunes d'Afrique, non de ressasser ensemble le passé
mais d'en tirer
ensemble les leçons afin de regarder ensemble l'avenir.
Je suis venu, jeunes
d'Afrique, regarder en face avec vous notre histoire commune.
L'Afrique a sa part de
responsabilité dans son propre malheur. On s'est
entre-tué en Afrique au moins
autant qu'en Europe. Mais il est vrai que jadis, les Européens
sont venus en
Afrique en conquérants. Ils ont pris la terre de vos
ancêtres. Ils ont banni
les dieux, les langues, les croyances, les coutumes de vos
pères. Ils ont dit à
vos pères ce qu'ils devaient penser, ce qu'ils devaient croire,
ce qu'ils
devaient faire. Ils ont coupé vos pères de leur
passé, ils leur ont arraché leur
âme et leurs racines. Ils ont désenchanté l'Afrique.
Ils ont eu tort.
Ils n'ont pas vu la
profondeur et la richesse de l'âme africaine. Ils ont cru qu'ils
étaient
supérieurs, qu'ils étaient plus avancés, qu'ils
étaient le progrès, qu'ils
étaient la civilisation.
Ils ont eu tort.
Ils ont voulu convertir
l'homme africain, ils ont voulu le façonner à leur image,
ils ont cru qu'ils
avaient tous les droits, ils ont cru qu'ils étaient tout
puissants, plus
puissants que les dieux de l'Afrique, plus puissants que l'âme
africaine, plus
puissants que les liens sacrés que les hommes avaient
tissés patiemment pendant
des millénaires avec le ciel et la terre d'Afrique, plus
puissants que les
mystères qui venaient du fond des âges.
Ils ont eu tort.
Ils ont abîmé un art de
vivre. Ils ont abîmé un imaginaire merveilleux. Ils ont
abîmé une sagesse
ancestrale.
Ils ont eu tort.
Ils ont créé une angoisse,
un mal de vivre. Ils ont nourri la haine. Ils ont rendu plus difficile
l'ouverture aux autres, l'échange, le partage parce que pour
s'ouvrir, pour
échanger, pour partager, il faut être assuré de son
identité, de ses valeurs,
de ses convictions. Face au colonisateur, le colonisé avait fini
par ne plus
avoir confiance en lui, par ne plus savoir qui il était, par se
laisser gagner
par la peur de l'autre, par la crainte de l'avenir.
Le colonisateur est venu,
il a pris, il s'est servi, il a exploité, il a pillé des
ressources, des
richesses qui ne lui appartenaient pas. Il a dépouillé le
colonisé de sa
personnalité, de sa liberté, de sa terre, du fruit de son
travail.
Il a pris mais je veux
dire avec respect qu'il a aussi donné. Il a construit des ponts,
des routes,
des hôpitaux, des dispensaires, des écoles. Il a rendu
féconde des terres
vierges, il a donné sa peine, son travail, son savoir. Je veux
le dire ici,
tous les colons n'étaient pas des voleurs, tous les colons
n'étaient pas des
exploiteurs.
Il y avait parmi eux des
hommes mauvais mais il y avait aussi des hommes de bonne
volonté, des hommes
qui croyaient remplir une mission civilisatrice, des hommes qui
croyaient faire
le bien. Ils se trompaient mais certains étaient
sincères. Ils croyaient donner
la liberté, ils créaient l'aliénation. Ils
croyaient briser les chaînes de
l'obscurantisme, de la superstition, de la servitude. Ils forgeaient
des
chaînes bien plus lourdes, ils imposaient une servitude plus
pesante, car
c'étaient les esprits, c'étaient les âmes qui
étaient asservis. Ils croyaient
donner l'amour sans voir qu'ils semaient la révolte et la haine.
La colonisation n'est pas
responsable de toutes les difficultés actuelles de l'Afrique.
Elle n'est pas
responsable des guerres sanglantes que se font les Africains entre eux.
Elle
n'est pas responsable des génocides. Elle n'est pas responsable
des dictateurs.
Elle n'est pas responsable du fanatisme. Elle n'est pas responsable de
la
corruption, de la prévarication. Elle n'est pas responsable des
gaspillages et
de la pollution.
Mais la colonisation fut
une grande faute qui fut payée par l'amertume et la souffrance
de ceux qui avaient
cru tout donner et qui ne comprenaient pas pourquoi on leur en voulait
autant.
La colonisation fut une
grande faute qui détruisit chez le colonisé l'estime de
soi et fit naître dans
son cœur cette haine de soi qui débouche toujours sur la haine
des autres.
La colonisation fut une
grande faute mais de cette grande faute est né l'embryon d'une
destinée
commune. Et cette idée me tient particulièrement à
cœur.
La colonisation fut une
faute qui a changé le destin de l'Europe et le destin de
l'Afrique et qui les a
mêlés. Et ce destin commun a été
scellé par le sang des Africains qui sont
venus mourir dans les guerres européennes.
Et la France n'oublie pas
ce sang africain versé pour sa liberté.
Nul ne peut faire comme si
rien n'était arrivé.
Nul ne peut faire comme si
cette faute n'avait pas été commise.
Nul ne peut faire comme si
cette histoire n'avait pas eu lieu.
Pour le meilleur comme
pour le pire, la colonisation a transformé l'homme africain et
l'homme
européen.
Jeunes d'Afrique, vous
êtes les héritiers des plus vieilles traditions africaines
et vous êtes les
héritiers de tout ce que l'Occident a déposé dans
le cœur et dans l'âme de
l'Afrique.
Jeunes d'Afrique, la
civilisation européenne a eu tort de se croire supérieure
à celle de vos
ancêtres, mais désormais la civilisation européenne
vous appartient aussi.
Jeunes d'Afrique, ne cédez
pas à la tentation de la pureté parce qu'elle est une
maladie, une maladie de
l'intelligence, et qui est ce qu'il y a de plus dangereux au monde.
Jeunes d'Afrique, ne vous
coupez pas de ce qui vous enrichit, ne vous amputez pas d'une part de
vous-même. La pureté est un enfermement, la pureté
est une intolérance. La
pureté est un fantasme qui conduit au fanatisme.
Je veux vous dire, jeunes
d'Afrique, que le drame de l'Afrique n'est pas dans une
prétendue infériorité
de son art, sa pensée, de sa culture. Car, pour ce qui est de
l'art, de la
pensée et de la culture, c'est l'Occident qui s'est mis à
l'école de l'Afrique.
L'art moderne doit presque
tout à l'Afrique. L'influence de l'Afrique a contribué
à changer non seulement
l'idée de la beauté, non seulement le sens du rythme, de
la musique, de la
danse, mais même dit Senghor, la manière de marcher ou de
rire du monde du
XXème siècle.
Je veux donc dire, à la
jeunesse d'Afrique, que le drame de l'Afrique ne vient pas de ce que
l'âme
africaine serait imperméable à la logique et à la
raison. Car l'homme africain
est aussi logique et raisonnable que l'homme européen.
C'est en puisant dans
l'imaginaire africain que vous ont légué vos
ancêtres, c'est en puisant dans
les contes, dans les proverbes, dans les mythologies, dans les rites,
dans ces
formes qui, depuis l'aube des temps, se transmettent et s'enrichissent
de
génération en génération que vous trouverez
l'imagination et la force de vous
inventer un avenir qui vous soit propre, un avenir singulier qui ne
ressemblera
à aucun autre, où vous vous sentirez enfin libres,
libres, jeunes d'Afrique
d'être vous-mêmes, libre de décider par
vous-mêmes.
Je suis venu vous dire que
vous n'avez pas à avoir honte des valeurs de la civilisation
africaine,
qu'elles ne vous tirent pas vers le bas mais vers le haut, qu'elles
sont un
antidote au matérialisme et à l'individualisme qui
asservissent l'homme
moderne, qu'elles sont le plus précieux des héritages
face à la déshumanisation
et à l'aplatissement du monde.
Je suis venu vous dire que
l'homme moderne qui éprouve le besoin de se réconcilier
avec la nature a
beaucoup à apprendre de l'homme africain qui vit en symbiose
avec la nature
depuis des millénaires.
Je suis venu vous dire que
cette déchirure entre ces deux parts de vous-mêmes est
votre plus grande force,
et votre plus grande faiblesse selon que vous vous efforcerez ou non
d'en faire
la synthèse.
Mais je suis aussi venu
vous dire qu'il y a en vous, jeunes d'Afrique, deux héritages,
deux sagesses,
deux traditions qui se sont longtemps combattues : celle de l'Afrique
et celle
de l'Europe.
Je suis venu vous dire que
cette part africaine et cette part européenne de
vous-mêmes forment votre
identité déchirée.
Je ne suis pas venu,
jeunes d'Afrique, vous donner des leçons.
Je ne suis pas venu vous
faire la morale.
Mais je suis venu vous
dire que la part d'Europe qui est en vous est le fruit d'un grand
péché
d'orgueil de l'Occident mais que cette part d'Europe en vous n'est pas
indigne.
Car elle est l'appel de la
liberté, de l'émancipation et de la justice et de
l'égalité entre les femmes et
les hommes.
Car elle est l'appel à la
raison et à la conscience universelles.
Le drame de l'Afrique,
c'est que l'homme africain n'est pas assez entré dans
l'histoire. Le paysan
africain, qui depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont
l'idéal de vie
est d'être en harmonie avec la nature, ne connaît que
l'éternel recommencement
du temps rythmé par la répétition sans fin des
mêmes gestes et des mêmes
paroles.
Dans cet imaginaire où
tout recommence toujours, il n'y a de place ni pour l'aventure humaine,
ni pour
l'idée de progrès.
Dans cet univers où la
nature commande tout, l'homme échappe à l'angoisse de
l'histoire qui tenaille
l'homme moderne mais l'homme reste immobile au milieu d'un ordre
immuable ou
tout semble être écrit d'avance.
Jamais l'homme ne s'élance
vers l'avenir. Jamais il ne lui vient à l'idée de sortir
de la répétition pour
s'inventer un destin.
Le problème de l'Afrique
et permettez à un ami de l'Afrique de le dire, il est là.
Le défi de l'Afrique,
c'est d'entrer davantage dans l'histoire. C'est de puiser en elle
l'énergie, la
force, l'envie, la volonté d'écouter et d'épouser
sa propre histoire.
Le problème de l'Afrique,
c'est de cesser de toujours répéter, de toujours
ressasser, de se libérer du
mythe de l'éternel retour, c'est de prendre conscience que
l'âge d'or qu'elle
ne cesse de regretter, ne reviendra pas pour la raison qu'il n'a jamais
existé.
Le problème de l'Afrique,
c'est qu'elle vit trop le présent dans la nostalgie du paradis
perdu de
l'enfance.
Le problème de l'Afrique,
c'est que trop souvent elle juge le présent par rapport à
une pureté des
origines totalement imaginaire et que personne ne peut espérer
ressusciter.
Le problème de l'Afrique,
ce n'est pas de s'inventer un passé plus ou moins mythique pour
s'aider à
supporter le présent mais de s'inventer un avenir avec des
moyens qui lui
soient propres.
Le problème de l'Afrique,
ce n'est pas de se préparer au retour du malheur, comme si
celui-ci devait
indéfiniment se répéter, mais de vouloir se donner
les moyens de conjurer le
malheur, car l'Afrique a le droit au bonheur comme tous les autres
continents
du monde.
Le problème de l'Afrique,
c'est de rester fidèle à elle-même sans rester
immobile.
Le défi de l'Afrique,
c'est d'apprendre à regarder son accession à l'universel
non comme un reniement
de ce qu'elle est mais comme un accomplissement.
Le défi de l'Afrique,
c'est d'apprendre à se sentir l'héritière de tout
ce qu'il y a d'universel dans
toutes les civilisations humaines.
C'est de s'approprier les
droits de l'homme, la démocratie, la liberté,
l'égalité, la justice comme
l'héritage commun de toutes les civilisations et de tous les
hommes.
C'est de s'approprier la
science et la technique modernes comme le produit de toute
l'intelligence
humaine.
Le défi de l'Afrique est
celui de toutes les civilisations, de toutes les cultures, de tous les
peuples
qui veulent garder leur identité sans s'enfermer parce qu'ils
savent que
l'enfermement est mortel.
Les civilisations sont
grandes à la mesure de leur participation au grand
métissage de l'esprit
humain.
La faiblesse de l'Afrique
qui a connu sur son sol tant de civilisations brillantes, ce fut
longtemps de
ne pas participer assez à ce grand métissage. Elle a
payé cher, l'Afrique, ce
désengagement du monde qui l'a rendue si vulnérable.
Mais, de ses malheurs,
l'Afrique a tiré une force nouvelle en se métissant
à son tour. Ce métissage,
quelles que fussent les conditions douloureuses de son
avènement, est la vraie
force et la vraie chance de l'Afrique au moment où émerge
la première
civilisation mondiale.
La civilisation musulmane,
la chrétienté, la colonisation, au-delà des crimes
et des fautes qui furent commises
en leur nom et qui ne sont pas excusables, ont ouvert les cœurs et les
mentalités africaines à l'universel et à
l'histoire.
Ne vous laissez pas,
jeunes d'Afrique, voler votre avenir par ceux qui ne savent opposer
à
l'intolérance que l'intolérance, au racisme que le
racisme.
Ne vous laissez pas,
jeunes d'Afrique, voler votre avenir par ceux qui veulent vous
exproprier d'une
histoire qui vous appartient aussi parce qu'elle fut l'histoire
douloureuse de
vos parents, de vos grands-parents et de vos aïeux.
N'écoutez pas, jeunes
d'Afrique, ceux qui veulent faire sortir l'Afrique de l'histoire au nom
de la
tradition parce qu'une Afrique ou plus rien ne changerait serait de
nouveau
condamnée à la servitude.
N'écoutez pas, jeunes
d'Afrique, ceux qui veulent vous empêcher de prendre votre part
dans l'aventure
humaine, parce que sans vous, jeunes d'Afrique qui êtes la
jeunesse du monde,
l'aventure humaine sera moins belle.
N'écoutez pas jeunes
d'Afrique, ceux qui veulent vous déraciner, vous priver de votre
identité,
faire table rase de tout ce qui est africain, de toute la mystique, la
religiosité, la sensibilité, la mentalité
africaine, parce que pour échanger il
faut avoir quelque chose à donner, parce que pour parler aux
autres, il faut
avoir quelque chose à leur dire.
Ecoutez plutôt, jeunes
d'Afrique, la grande voix du Président Senghor qui chercha toute
sa vie à
réconcilier les héritages et les cultures au croisement
desquels les hasards et
les tragédies de l'histoire avaient placé l'Afrique.
Il disait, lui l'enfant de
Joal, qui avait été bercé par les rhapsodies des
griots, il disait : "nous
sommes des métis culturels, et si nous sentons en nègres,
nous nous exprimons
en français, parce que le français est une langue
à vocation universelle, que
notre message s'adresse aussi aux Français et aux autres hommes".
Il disait aussi : "le
français nous a fait don de ses mots abstraits - si rares dans
nos langues
maternelles. Chez nous les mots sont naturellement nimbés d'un
halo de sève et
de sang ; les mots du français eux rayonnent de mille feux,
comme des diamants.
Des fusées qui éclairent notre nuit".
Ainsi parlait Léopold
Senghor qui fait honneur à tout ce que l'humanité
comprend d'intelligence. Ce
grand poète et ce grand Africain voulait que l'Afrique se
mît à parler à toute
l'humanité et lui écrivait en français des
poèmes pour tous les hommes.
Ces poèmes étaient des
chants qui parlaient, à tous les hommes, d'êtres fabuleux
qui gardent des
fontaines, chantent dans les rivières et qui se cachent dans les
arbres.
Des poèmes qui leur
faisaient entendre les voix des morts du village et des ancêtres.
Des poèmes qui faisaient
traverser des forêts de symboles et remonter jusqu'aux sources de
la mémoire
ancestrale que chaque peuple garde au fond de sa conscience comme
l'adulte
garde au fond de la sienne le souvenir du bonheur de l'enfance.
Car chaque peuple a connu
ce temps de l'éternel présent, où il cherchait non
à dominer l'univers mais à
vivre en harmonie avec l'univers. Temps de la sensation, de l'instinct,
de
l'intuition. Temps du mystère et de l'initiation. Temps mystique
ou le sacré
était partout, où tout était signes et
correspondances. C'est le temps des
magiciens, des sorciers et des chamanes. Le temps de la parole qui
était
grande, parce qu'elle se respecte et se répète de
génération en génération, et
transmet, de siècle en siècle, des légendes aussi
anciennes que les dieux.
L'Afrique a fait se
ressouvenir à tous les peuples de la terre qu'ils avaient
partagé la même
enfance. L'Afrique en a réveillé les joies simples, les
bonheurs éphémères et
ce besoin, ce besoin auquel je crois moi-même tant, ce besoin de
croire plutôt
que de comprendre, ce besoin de ressentir plutôt que de
raisonner, ce besoin
d'être en harmonie plutôt que d'être en
conquête.
Ceux qui jugent la culture
africaine arriérée, ceux qui tiennent les Africains pour
de grands enfants,
tous ceux-là ont oublié que la Grèce antique qui
nous a tant appris sur l'usage
de la raison avait aussi ses sorciers, ses devins, ses cultes à
mystères, ses
sociétés secrètes, ses bois sacrés et sa
mythologie qui venait du fond des âges
et dans laquelle nous puisons encore, aujourd'hui, un inestimable
trésor de
sagesse humaine.
L'Afrique qui a aussi ses
grands poèmes dramatiques et ses légendes tragiques, en
écoutant Sophocle, a
entendu une voix plus familière qu'elle ne l'aurait crû et
l'Occident a reconnu
dans l'art africain des formes de beauté qui avaient jadis
été les siennes et
qu'il éprouvait le besoin de ressusciter.
Alors entendez, jeunes
d'Afrique, combien Rimbaud est africain quand il met des couleurs sur
les
voyelles comme tes ancêtres en mettaient sur leurs masques,
"masque noir,
masque rouge, masque blanc-et-noir".
Ouvrez les yeux, jeunes
d'Afrique, et ne regardez plus, comme l'ont fait trop souvent vos
aînés, la
civilisation mondiale comme une menace pour votre identité mais
la civilisation
mondiale comme quelque chose qui vous appartient aussi.
Dès lors que vous
reconnaîtrez dans la sagesse universelle une part de la sagesse
que vous tenez
de vos pères et que vous aurez la volonté de la faire
fructifier, alors
commencera ce que j'appelle de mes vœux, la Renaissance africaine.
Dès lors que vous
proclamerez que l'homme africain n'est pas voué à un
destin qui serait
fatalement tragique et que, partout en Afrique, il ne saurait y avoir
d'autre
but que le bonheur, alors commencera la Renaissance africaine.
Dès lors que vous, jeunes
d'Afrique, vous déclarerez qu'il ne saurait y avoir d'autres
finalités pour une
politique africaine que l'unité de l'Afrique et l'unité
du genre humain, alors
commencera la Renaissance africaine.
Dès lors que vous
regarderez bien en face la réalité de l'Afrique et que
vous la prendrez à
bras-le-corps, alors commencera la Renaissance africaine. Car le
problème de
l'Afrique, c'est qu'elle est devenue un mythe que chacun reconstruit
pour les
besoins de sa cause.
Et ce mythe empêche de
regarder en face la réalité de l'Afrique.
La réalité de l'Afrique,
c'est une démographie trop forte pour une croissance
économique trop faible.
La réalité de l'Afrique,
c'est encore trop de famine, trop de misère.
La réalité de l'Afrique,
c'est la rareté qui suscite la violence.
La réalité de l'Afrique,
c'est le développement qui ne va pas assez vite, c'est
l'agriculture qui ne
produit pas assez, c'est le manque de routes, c'est le manque
d'écoles, c'est
le manque d'hôpitaux.
La réalité de l'Afrique,
c'est un grand gaspillage d'énergie, de courage, de talents,
d'intelligence.
La réalité de l'Afrique,
c'est celle d'un grand continent qui a tout pour réussir et qui
ne réussit pas
parce qu'il n'arrive pas à se libérer de ses mythes.
La Renaissance dont
l'Afrique a besoin, vous seuls, Jeunes d'Afrique, vous pouvez
l'accomplir parce
que vous seuls en aurez la force.
Cette Renaissance, je suis
venu vous la proposer. Je suis venu vous la proposer pour que nous
l'accomplissions ensemble parce que de la Renaissance de l'Afrique
dépend pour
une large part la Renaissance de l'Europe et la Renaissance du monde.
Je sais l'envie de partir
qu'éprouve un si grand nombre d'entre vous confrontés aux
difficultés de
l'Afrique.
Je sais la tentation de
l'exil qui pousse tant de jeunes Africains à aller chercher
ailleurs ce qu'ils
ne trouvent pas ici pour faire vivre leur famille.
Je sais ce qu'il faut de
volonté, ce qu'il faut de courage pour tenter cette aventure,
pour quitter sa
patrie, la terre où l'on est né, où l'on a grandi,
pour laisser derrière soi
les lieux familiers où l'on a été heureux, l'amour
d'une mère, d'un père ou
d'un frère et cette solidarité, cette chaleur, cet esprit
communautaire qui
sont si forts en Afrique.
Je sais ce qu'il faut de
force d'âme pour affronter le dépaysement,
l'éloignement, la solitude.
Je sais ce que la plupart
d'entre eux doivent affronter comme épreuves, comme
difficultés, comme risques.
Je sais qu'ils iront
parfois jusqu'à risquer leur vie pour aller jusqu'au bout de ce
qu'ils croient
être leur rêve.
Mais je sais que rien ne
les retiendra.
Car rien ne retient jamais
la jeunesse quand elle se croit portée par ses rêves.
Je ne crois pas que la
jeunesse africaine ne soit poussée à partir que pour fuir
la misère.
Je crois que la jeunesse
africaine s'en va parce que, comme toutes les jeunesses, elle veut
conquérir le
monde.
Comme toutes les
jeunesses, elle a le goût de l'aventure et du grand large.
Elle veut aller voir
comment on vit, comment on pense, comment on travaille, comment on
étudie
ailleurs.
L'Afrique n'accomplira pas
sa Renaissance en coupant les ailes de sa jeunesse. Mais l'Afrique a
besoin de
sa jeunesse.
La Renaissance de
l'Afrique commencera en apprenant à la jeunesse africaine
à vivre avec le
monde, non à le refuser.
La jeunesse africaine doit
avoir le sentiment que le monde lui appartient comme à toutes
les jeunesses de
la terre.
La jeunesse africaine doit
avoir le sentiment que tout deviendra possible comme tout semblait
possible aux
hommes de la Renaissance.
Alors, je sais bien que la
jeunesse africaine, ne doit pas être la seule jeunesse du monde
assignée à
résidence. Elle ne peut pas être la seule jeunesse du
monde qui n'a le choix
qu'entre la clandestinité et le repliement sur soi.
Elle doit pouvoir
acquérir, hors d'Afrique la compétence et le savoir
qu'elle ne trouverait pas
chez elle.
Mais elle doit aussi à la
terre africaine de mettre à son service les talents qu'elle aura
développés. Il
faut revenir bâtir l'Afrique ; il faut lui apporter le savoir, la
compétence le
dynamisme de ses cadres. Il faut mettre un terme au pillage des
élites
africaines dont l'Afrique a besoin pour se développer.
Ce que veut la jeunesse
africaine c'est de ne pas être à la merci des passeurs
sans scrupule qui jouent
avec votre vie.
Ce que veut la jeunesse
d'Afrique, c'est que sa dignité soit préservée.
C'est pouvoir faire des
études, c'est pouvoir travailler, c'est pouvoir vivre
décemment. C'est au fond,
ce que veut toute l'Afrique. L'Afrique ne veut pas de la
charité. L'Afrique ne
veut pas d'aide. L'Afrique ne veut pas de passe-droit.
Ce que veut l'Afrique et
ce qu'il faut lui donner, c'est la solidarité, la
compréhension et le respect.
Ce que veut l'Afrique, ce
n'est pas que l'on prenne son avenir en main, ce n'est pas que l'on
pense à sa
place, ce n'est pas que l'on décide à sa place.
Ce que veut l'Afrique est
ce que veut la France, c'est la coopération, c'est
l'association, c'est le
partenariat entre des nations égales en droits et en devoirs.
Jeunesse africaine, vous
voulez la démocratie, vous voulez la liberté, vous voulez
la justice, vous
voulez le Droit ? C'est à vous d'en décider. La France ne
décidera pas à votre
place. Mais si vous choisissez la démocratie, la liberté,
la justice et le
Droit, alors la France s'associera à vous pour les construire.
Jeunes d'Afrique, la
mondialisation telle qu'elle se fait ne vous plaît pas. L'Afrique
a payé trop
cher le mirage du collectivisme et du progressisme pour céder
à celui du
laisser-faire.
Jeunes d'Afrique vous
croyez que le libre-échange est bénéfique mais que
ce n'est pas une religion.
Vous croyez que la concurrence est un moyen mais que ce n'est pas une
fin en
soi. Vous ne croyez pas au laisser-faire. Vous savez qu'à
être trop naïve,
l'Afrique serait condamnée à devenir la proie des
prédateurs du monde entier.
Et cela vous ne le voulez pas. Vous voulez une autre mondialisation,
avec plus
d'humanité, avec plus de justice, avec plus de règles.
Je suis venu vous dire que
la France la veut aussi. Elle veut se battre avec l'Europe, elle veut
se battre
avec l'Afrique, elle veut se battre avec tous ceux, qui dans le monde,
veulent
changer la mondialisation. Si l'Afrique, la France et l'Europe le
veulent
ensemble, alors nous réussirons. Mais nous ne pouvons pas
exprimer une volonté
votre place.
Jeunes d'Afrique, vous
voulez le développement, vous voulez la croissance, vous voulez
la hausse du
niveau de vie.
Mais le voulez-vous
vraiment ? Voulez-vous que cesse l'arbitraire, la corruption, la
violence ?
Voulez-vous que la propriété soit respectée, que
l'argent soit investi au lieu
d'être détourné ? Voulez-vous que l'État se
remette à faire son métier, qu'il
soit allégé des bureaucraties qui l'étouffent,
qu'il soit libéré du parasitisme,
du clientélisme, que son autorité soit restaurée,
qu'il domine les féodalités,
qu'il domine les corporatismes ? Voulez-vous que partout règne
l'État de droit
qui permet à chacun de savoir raisonnablement ce qu'il peut
attendre des autres
?
Si vous le voulez, alors
la France sera à vos côtés pour l'exiger, mais
personne ne le voudra à votre
place.
Voulez-vous qu'il n'y ait
plus de famine sur la terre africaine ? Voulez-vous que, sur la terre
africaine, il n'y ait plus jamais un seul enfant qui meure de faim ?
Alors
cherchez l'autosuffisance alimentaire. Alors développez les
cultures vivrières.
L'Afrique a d'abord besoin de produire pour se nourrir. Si c'est ce que
vous
voulez, jeunes d'Afrique, vous tenez entre vos mains l'avenir de
l'Afrique, et
la France travaillera avec vous pour bâtir cet avenir.
Vous voulez lutter contre
la pollution ? Vous voulez que le développement soit durable ?
Vous voulez que
les générations actuelles ne vivent plus au
détriment des générations futures ?
Vous voulez que chacun paye le véritable coût de ce qu'il
consomme ? Vous
voulez développer les technologies propres ? C'est à vous
de le décider. Mais
si vous le décidez, la France sera à vos
côtés.
Vous voulez la paix sur le
continent africain ? Vous voulez la sécurité collective ?
Vous voulez le
règlement pacifique des conflits ? Vous voulez mettre fin au
cycle infernal de
la vengeance et de la haine ? C'est à vous, mes amis africains,
de le décider.
Et si vous le décidez, la France sera à vos
côtés, comme une amie indéfectible,
mais la France ne peut pas vouloir à la place de la jeunesse
d'Afrique.
Vous voulez l'unité
africaine ? La France le souhaite aussi.
Parce que la France
souhaite l'unité de l'Afrique, car l'unité de l'Afrique
rendra l'Afrique aux
Africains.
Ce que veut faire la
France avec l'Afrique, c'est regarder en face les
réalités. C'est faire la
politique des réalités et non plus la politique des
mythes.
Ce que la France veut
faire avec l'Afrique, c'est le co-développement,
c'est-à-dire le développement
partagé.
La France veut avec
l'Afrique des projets communs, des pôles de
compétitivité communs, des
universités communes, des laboratoires communs.
Ce que la France veut
faire avec l'Afrique, c'est élaborer une stratégie
commune dans la
mondialisation.
Ce que la France veut
faire avec l'Afrique, c'est une politique d'immigration
négociée ensemble,
décidée ensemble pour que la jeunesse africaine puisse
être accueillie en
France et dans toute l'Europe avec dignité et avec respect.
Ce que la France veut
faire avec l'Afrique, c'est une alliance de la jeunesse
française et de la
jeunesse africaine pour que le monde de demain soit un monde meilleur.
Ce que veut faire la
France avec l'Afrique, c'est préparer l'avènement de
l'Eurafrique, ce grand
destin commun qui attend l'Europe et l'Afrique.
A ceux qui, en Afrique,
regardent avec méfiance ce grand projet de l'Union
Méditerranéenne que la
France a proposé à tous les pays riverains de la
Méditerranée, je veux dire
que, dans l'esprit de la France, il ne s'agit nullement de mettre
à l'écart
l'Afrique, qui s'étend au sud du Sahara mais, qu'au contraire,
il s'agit de
faire de cette Union le pivot de l'Eurafrique, la première
étape du plus grand
rêve de paix et de prospérité qu'Européens
et Africains sont capables de concevoir
ensemble.
Alors, mes chers Amis,
alors seulement, l'enfant noir de Camara Laye, à genoux dans le
silence de la
nuit africaine, saura et comprendra qu'il peut lever la tête et
regarder avec
confiance l'avenir. Et cet enfant noir de Camara Laye, il sentira
réconciliées
en lui les deux parts de lui-même. Et il se sentira enfin un
homme comme tous
les autres hommes de l'humanité.
Je
vous remercie.